Fin 2003, on m’a chargé de la mission de démobiliser les milices irakiennes, plus tard baptisée « programme de transition et de réinsertion ». Très rapidement après le lancement de ce programme, les efforts pour stabiliser et reconstruire l’Irak ont emprunté des voies que personne ne désirait.
La tâche qui m’a été confiée était conceptuellement simple mais pratiquement redoutable : convaincre les factions armées irakiennes de déposer les armes et de faire confiance à un avenir qu’elles ne pouvaient pas encore entrevoir, alors que la violence s’intensifiait. Les États-Unis sont aujourd’hui confrontés à une version similaire, mais plus complexe, de ce même dilemme, alors qu’ils réfléchissent à la manière de désarmer le Hamas dans une bande de Gaza dévastée. L’impulsion compréhensible de chercher des solutions rapides bute sur les réalités de la plupart des opérations de désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR). Celles-ci incluent la peur et le ressentiment, souvent accompagnés de l’absence d’une autorité crédible et suffisamment fiable pour garantir que ceux qui déposent les armes ne reprendront pas le combat. Cette autorité doit également être capable d’offrir une justice relative et de protéger les désarmés de toute représaille. Ces facteurs influencent la décision de désarmer pour ceux qui y sont appelés, sachant qu’en l’absence d’une telle autorité, le désarmement peut s’apparenter à une condamnation à mort.
L’expérience irakienne en matière de transition et de réinsertion montre pourquoi le Hamas ne désarmera pas, à moins d’être soit vaincu de manière complète, soit de percevoir une voie crédible pour la survie personnelle de ses dirigeants et pour préserver sa pertinence politique. Or, aucune de ces conditions n’existe aujourd’hui. Cela signifie que les appels à une démobilisation rapide reposent sur des hypothèses discutables, en décalage avec nos expériences récentes et les leçons de l’histoire.
Pour illustrer cela, je décris d’abord comment l’Autorité provisoire de la coalition (Coalition Provisional Authority, CPA), créée par la résolution 1483 du Conseil de sécurité des Nations unies pour administrer l’Irak en attendant la formation d’un gouvernement, a conçu le programme de transition et de réinsertion, pourquoi certaines factions y ont participé tandis que d’autres ont refusé, et comment ces choix, ainsi que les événements qui ont suivi, ont influencé la décennie de violences suivantes. Ensuite, je souligne les similitudes et différences entre l’Irak en 2004 et Gaza aujourd’hui, ainsi que ce qu’elles révèlent des motivations du Hamas. Enfin, je conclus en exposant la condition centrale pour tout plan réaliste de désarmement du Hamas : la création d’une autorité gouvernante et d’une structure sécuritaire capables d’offrir à ses membres une alternative à la peur.
Le programme de transition et de réinsertion de l’Autorité provisoire de la coalition
La situation en Irak au début de 2004 présentait des problèmes structurels et historiques majeurs qui conditionneraient les résultats et les leçons à tirer.
Sur le plan structurel, la CPA avait créé le Conseil de gouvernance irakien pour représenter ce qu’elle considérait comme les groupes irakiens les plus importants dans la gouvernance post-Saddam Hussein. Conçu comme un organe inclusif regroupant toutes les factions clés pouvant participer à la future gouvernance irakienne, ce conseil présentait deux failles majeures : il excluait la principale faction chiite dirigée par la famille Sadr mais incluait ses rivaux, les Hakim, pour l’allégeance chiite ; il ne proposait aucune solution pour intégrer les sunnites qui avaient bénéficié du régime de Saddam mais sans participation explicite à ses crimes. Cette exclusion a privé d’importantes couches de la société irakienne de toute représentation, contribuant grandement au niveau élevé de violence des années suivantes. Cette situation a été aggravée par les mauvaises actions commises par des factions clés au sein même du conseil.
Historiquement, chaque parti irakien représenté au conseil avait subi d’importantes violences de la part d’autres factions. Les dirigeants craignaient mutuellement leurs rivaux et nourrissaient des ressentiments profonds, notamment liés à la mort de proches et d’amis durant les conflits entre groupes.
Ces deux catégories — les partis exclus par la CPA et ceux présents au conseil mais conscients du risque de violence — et leur volonté ou non de participer au processus de transition et de réinsertion illustrent bien les défis liés au désarmement du Hamas.
La théorie du programme de transition et réinsertion reposait sur le postulat que les milices armées constituaient l’infrastructure d’une guerre civile et devaient être dissoutes pour qu’une stabilité étatique émerge en Irak. L’objectif était de reconvertir ces combattants dans des professions productives hors des milices et d’effriter leurs allégeances en les remplaçant progressivement par des liens sociaux normaux.
Personne n’ignorait l’ampleur des défis. En 2004 et les années suivantes, les chefs politiques de ces factions avaient besoin de leurs forces armées non seulement pour accéder au pouvoir (et aussi pour éliminer ceux responsables des exactions contre leurs proches, ce qui n’était pas une motivation négligeable), mais aussi pour leur propre survie. Ni les structures naissantes de gouvernance et de sécurité irakiennes, ni la coalition internationale n’étaient capables d’assurer la sécurité, comme le démontrèrent les années d’escalade de la violence qui suivirent.
Le programme de transition et de réinsertion a formalisé des accords avec neuf grandes factions politiques représentées au Conseil de gouvernance irakien : les deux principaux partis kurdes (Parti démocratique du Kurdistan et Union patriotique du Kurdistan) et leurs Peshmergas ; trois partis chiites (le Conseil suprême pour la révolution islamique en Irak et sa milice, le Corps Badr ; Dawa ; et le Hezbollah irakien) ; ainsi que deux partis sunnites (le Parti islamiste irakien — branche locale des Frères musulmans — et le Parti communiste irakien). Le Congrès national irakien et l’Alliance nationale irakienne, initialement impliqués, déclaraient ne pas posséder de milices. En revanche, les partis non représentés au conseil, dont le mouvement sadriste et la résistance sunnite montante — formée entre autres d’anciens du régime de Saddam Hussein, dont certains allaient évoluer vers Al-Qaïda en Irak puis l’État islamique — n’ont ni participé ni voulu en discuter. Cette opposition permet de mieux comprendre la problématique actuelle du Hamas.
Similitudes et différences avec Gaza
L’Irak en 2004 présentait des traits comparables à Gaza aujourd’hui, bien que la situation ne soit pas identique. Dans les deux cas, une force extérieure est intervenue pour renverser une faction autoritaire et violente au pouvoir : en Irak, la coalition menée par les États-Unis a destitué Saddam Hussein ; à Gaza, les Forces de défense israéliennes (FDI) cherchent à détruire le Hamas. Contrairement à Saddam, Hamas s’est depuis longtemps préparé à se réfugier dans la clandestinité pour poursuivre la lutte. Les sunnites irakiens dépossédés ont également fini par s’organiser en résistance. Comme en Irak, le Hamas est le parti unique au pouvoir à Gaza — comparable aux Saddamistes auparavant en Irak. Mais, là où l’Irak disposait d’une coalition indigène de partis pouvant remplacer Saddam, il n’existe pas d’équivalent à Gaza. Cette absence influence la perception que le Hamas a de ses chances de retour au pouvoir et, par conséquent, ses motivations.
En Irak, d’anciens cadres majeurs du régime de Saddam furent déclarés criminels et poursuivis par leurs ennemis politiques, provoquant une insurrection existencielle pour leur survie. Un phénomène similaire existe à Gaza, bien que la traque systématique à l’échelle de tous les membres du Hamas soit difficilement réalisable par Israël. Par ailleurs, le Hamas, ayant usé de violences à l’encontre d’autres Palestiniens, suscite chez ces derniers une crainte de représailles en cas de désarmement. L’exécution publique en octobre 2025 de membres de la famille Doghmosh, des opposants au Hamas, manifeste cette peur intense de rivaux et encourage les velléités de vengeance. Ainsi, dans les deux contextes, les anciens dirigeants ne voient aucune voie vers le pouvoir politique et craignent pour leurs vies. Il faut s’attendre à ce que le Hamas soit aussi réticent à désarmer que les partisans de Saddam.
La résistance chiite sous la conduite de Muqtada al-Sadr présente aussi des points communs avec le Hamas. Non récemment destituée, mais exclue du Conseil de gouvernance irakien et donc de l’accès au pouvoir, cette résistance chiite cultivait un ressentiment réel, vouait une haine farouche aux vestiges baasistes et était ciblée aussi bien par la coalition que par les extrémistes sunnites. Elle possédait une motivation religieuse forte pour chasser les forces étrangères et chercher le pouvoir par la violence. Toutefois, à la différence du Hamas, elle a finalement identifié une voie politique par des élections auxquelles elle a pris part, notamment après le retrait des forces de la coalition d’Irak.
Les extrémistes sunnites radicaux — Al-Qaïda en Irak puis l’État islamique — refusaient toute coopération avec le gouvernement irakien ou les États-Unis, obéissant à une théologie rigoureuse et visant non seulement à combattre la coalition mais à exterminer les chiites irakiens. Ils diffèrent donc largement du Hamas, qui, bien que radical, ne s’inscrit pas dans une telle folie fanatique.
Contrairement aux anciens baasistes et aux Sadristes, les membres du Conseil de gouvernance en 2004 percevaient une possible sécurité et un accès au pouvoir, et ont donc accepté de participer. Ils savaient aussi qu’une guerre ouverte avec la coalition aurait des conséquences dévastatrices, car celle-ci avait réussi rapidement ce qu’aucun autre n’avait pu faire avant, à savoir renverser Saddam.
Des mois de négociations et de mesures de confiance furent nécessaires pour amener les milices prêtes à négocier à s’engager à démobiliser. Les éléments clés comprenaient le respect démontré pour leur histoire et leurs souffrances sous la répression baasiste ; des garanties pour leurs membres assurant soutien et protection contre l’hostilité étatique future ; des programmes d’aide pour les combattants blessés ou veufs de guerre ; et des mesures de sécurité personnelle, comme le maintien d’un noyau armé destiné à protéger les leaders politiques.
À la différence des dirigeants baasistes, au moins jusqu’à certains rapprochements avec les djihadistes sunnites, le Hamas combine des objectifs religieux et nationalistes. Certains le considèrent comme l’exécution de la volonté divine : par exemple, Yahya Sinwar, leader historique du Hamas, a vu l’attaque du 7 octobre comme un « plan divin » visant à éliminer Israël. Pour des croyants sincères, la mort et la souffrance sont préférables à la capitulation. Si le Hamas n’est pas aussi fanatique que l’État islamique et intègre une dimension nationale palestinienne, il ne peut concevoir l’acceptation d’un gouvernement laïc à Gaza coexistante avec Israël. Seule une défaite si complète qu’elle éliminerait toute perspective de pouvoir pourrait l’y contraindre, ce qui ne correspond pas à la situation actuelle.
Enseignements et défis
L’expérience irakienne offre des enseignements essentiels. Principalement, les groupes militants qui ne se considèrent pas comme vaincus peuvent accepter une transition pacifique dans la société s’ils perçoivent une voie crédible vers le pouvoir politique et une sécurité personnelle, et si les coûts de la poursuite du combat deviennent trop élevés. À l’inverse, en l’absence de telles perspectives, la démobilisation et le désarmement risquent de rester hors de portée, avec une résistance prolongée.
Ce constat suggère deux approches susceptibles de réussir pour désarmer le Hamas : une défaite complète rendant la résistance impossible, ou la création de conditions acceptables pour tous, que le Hamas préférerait à la poursuite du conflit. Aucune de ces options ne semble réaliste à court terme.
Pour que la défaite soit efficace, comme l’enseigne l’Irak, il faut que le Hamas soit suffisamment affaibli pour être contrôlé, et qu’une autorité politique légitime et des forces de sécurité assurent la gouvernance et le contrôle de la violence à Gaza. Il est possible que cette condition militaire soit remplie à ce stade — le Hamas a été durement frappé — mais sans une gouvernance et une sécurité efficaces, il pourra se reconstituer. Une nouvelle organisation politique et sécuritaire palestinienne acceptée par la population pourrait aussi convaincre les membres du Hamas qu’il n’est plus nécessaire de rester armés pour survivre, éliminant ainsi une motivation majeure du maintien des armes.
Pour que l’option politique aboutisse, il faut que les dirigeants du Hamas croient à un chemin vers une pertinence politique, même sous une forme différente, et qu’Israël accepte cette réalité. Ils doivent aussi se sentir en sécurité face aux risques d’assassinats par les FDI ou leurs ennemis palestiniens. Cela nécessite, encore une fois, un ordre politique viable et des forces de sécurité compétentes. Ce cadre semble impossible à court terme, et difficile à long terme.
Les démarches menées à Gaza jusqu’à présent ont tenté ces deux pistes simultanément. Les forces israéliennes ont procédé à une dégradation avancée des capacités opérationnelles du Hamas, en espérant l’amener à déposer les armes. En parallèle, certains acteurs internationaux ont cherché à créer des conditions favorables au désarmement des membres du Hamas, suivi de leur exil ou réinsertion individuelle.
Aucune de ces voies n’a jusqu’ici abouti. Si les FDI ont affaibli l’organisation fonctionnelle du Hamas, elles n’ont pas éliminé la résistance organisée. Parallèlement, le projet de paix en 20 points de l’administration Trump pour un avenir non-violent n’a pas été respecté par les parties. Cela s’explique en grande partie par l’absence d’avancées concrètes vers une gouvernance et des forces sécuritaires viables — conditions préalables indispensables. Une force de sécurité internationale est en cours de formation, mais tout porte à croire qu’elle ne s’engagera pas dans des opérations de combat contre le Hamas ni dans la protection de ses membres.
Or, comme les deux options pour désarmer le Hamas exigent la capacité de gouverner Gaza, d’instaurer la justice et d’assurer la sécurité de tous, la création d’une autorité dotée de pouvoirs sécuritaires est la priorité absolue. L’expérience montre que c’est un processus long et ardu, mais indispensable pour espérer une paix durable.
Une voie réaliste à suivre
Les décideurs et négociateurs américains doivent admettre que les perspectives d’une paix rapide sont faibles et que le développement de capacités de gouvernance et de sécurité efficaces s’impose pour réussir à long terme. La coopération avec les partenaires régionaux pour créer une force internationale de sécurité constitue une première étape, mais ne peut être qu’un pont vers une solution plus globale.
Il est facile de décrire les difficultés, mais plus ardu de proposer des solutions concrètes. Désarmer le Hamas implique nécessairement de progresser dans la résolution des problèmes de Gaza et plus largement des Palestiniens, un défi qui perdure depuis près de 80 ans. Initier quelques conditions favorables et éviter les erreurs passées peut orienter la politique américaine sur Gaza.
Les caractéristiques minimales d’une démarche viable reposent avant tout sur le désarmement du Hamas. Les atrocités du 7 octobre ont été si graves qu’aucun gouvernement israélien ne pourrait accepter que le Hamas ait un rôle dans la gestion de Gaza, pas plus que les États-Unis. Mais ce désarmement ne peut venir que de l’autorité gouvernant Gaza. Toute approche crédible devra donc s’appuyer sur une coopération avec les partenaires palestiniens, régionaux et internationaux pour déterminer ce qui constituerait une autorité légitime aux yeux des Palestiniens et acceptable pour les puissances régionales, puis pour élaborer un plan et allouer des ressources en ce sens.
Il est essentiel de comprendre que ce sera un effort de long terme, nécessitant engagement permanent et patience stratégique des partenaires régionaux. Aucun résultat ne sera immédiat. L’objectif doit être un progrès continu, potentiellement à partir d’un modus vivendi et d’avancées incrémentales, plutôt que d’une solution imposée. La transformation des cultures politiques, la création d’institutions gouvernementales et sécuritaires fonctionnelles, ainsi que l’évolution des mentalités, réclament du temps.
Une solution imposée est irréaliste à court terme compte tenu de l’histoire régionale. Seule une gouvernance perçue comme légitime par les Palestiniens peut empêcher la résurgence du Hamas ou d’une organisation similaire vouée à l’élimination d’Israël et ouvrir une voie vers la paix.
Une note historique
Le programme de transition et de réinsertion irakien peut sembler paradoxal : malgré la présence active et ravageuse des milices au cours de la décennie, elles ont bien signé des accords de réinsertion. Alors, qu’est-il arrivé ?
Lorsque la CPA s’est dissoute en juin 2004, l’ambassade américaine en Irak et les forces de la coalition n’ont pas honoré ces accords. Le personnel de l’ambassade, arrivé avec la volonté d’établir des « opérations diplomatiques normales », a choisi de traiter l’Irak comme un État souverain ordinaire, sans intervenir dans sa gouvernance, ce qui fut une erreur. Cela a ouvert la porte aux milices signataires pour prétendre que la législation de la CPA régissant la transition et la réinsertion (Coalition Provisional Authority Order 91, texte rédigé avec l’aide des juristes de la CPA) leur permettait de continuer à exister. En réalité, cette réglementation désignait les milices consentantes comme « éléments résiduels », acceptés uniquement dans la phase de transition. Elle prévoyait aussi que le non-respect des engagements mènerait à la déclaration de leur illégalité et à leur ciblage. Pourtant, aucun mécanisme n’avait été prévu pour empêcher le gouvernement américain, la coalition ou le gouvernement irakien naissant de renier leur engagement.
En revenant en Irak en février 2006 pour fonder le bureau de planification stratégique et d’analyse conjointe de l’ambassade à Bagdad, j’ai découvert que Hadi al-Amiri, chef du Corps Badr (rebaptisé Organisation Badr puis parti politique distinct), revendiquait cette légitimité légale. Cette position fut acceptée par la direction des forces multinationales en Irak, permettant au Corps Badr de mener des campagnes violentes de répression et d’assassinats contre ses ennemis, débouchant sur l’explosion de violences en 2006. À ce moment-là, l’ambassade et la coalition durent à nouveau s’investir profondément dans la gestion du pays, alors que la violence montait rapidement.
Terrence K. Kelly, Ph.D., est fondateur et président de TKK Consulting, LLC, membre du conseil d’administration de Neo Networks Development, Inc., et mathématicien principal associé à la RAND Corporation. Il est également ancien officier de l’armée américaine et ancien boursier à la Maison-Blanche.