Les victoires militaires des États-Unis lors des Première et Seconde Guerres mondiales sont souvent attribuées à deux facteurs fondamentaux : la supériorité de la capacité industrielle américaine et la préparation intellectuelle des soldats à surpasser leurs adversaires. Si l’impact de ces paramètres peut être débattu, ils posent néanmoins une question majeure pour l’armée américaine : sur quoi doit-elle se concentrer pour demeurer la force terrestre dominante des conflits futurs ?

L’Armée américaine, en collaboration avec d’autres instances gouvernementales, explore continuellement cette problématique. Plus récemment, elle a lancé des initiatives de modernisation, notamment le concept des opérations multidomaines (OMD) et la doctrine associée, visant à intégrer les capacités informationnelles et de combat à travers plusieurs domaines pour s’adapter à la nature changeante de la guerre.

Par ailleurs, des capacités nationales complémentaires, telles que la guerre irrégulière (GI) et les forces de contre-terrorisme (CT), pourraient empêcher l’escalade des conflits depuis la compétition vers la guerre totale. Toutefois, si ces mesures préventives échouent, l’armée privilégie la mobilisation de soldats intelligents et la synchronisation précise des actions militaires et de renseignement dans le temps, l’espace et le but, afin de produire des effets amplifiés sur le champ de bataille.

Le recours aux enseignements historiques issus des victoires passées aide également à envisager la résolution des défis émergents. Quelle que soit la solution, l’adaptation à la complexité croissante des conflits et la capacité à surpasser intellectuellement l’adversaire sont des impératifs stratégiques.

L’objectif ici est de souligner l’importance de renforcer la faculté des soldats américains à devancer leurs adversaires dans le cadre des opérations multidomaines, en insistant particulièrement sur leur compréhension de l’intégration des technologies et capacités multidomaines au-delà du simple contexte de combat. Pour illustrer ce propos, l’évolution de la doctrine de l’Armée de la Première Guerre mondiale à aujourd’hui est brièvement analysée.

Définition des opérations multidomaines (OMD)

Suite au rapport de la Commission de la stratégie de défense nationale (NDSC) de 2018, experts militaires et stratèges ont identifié la nécessité d’un nouveau concept d’emploi de l’Armée pour expliquer la manière dont elle et la force conjointe pourraient combattre et vaincre dans des domaines nouveaux et contestés. Ce besoin a conduit à la doctrine actuelle des OMD, formalisée dans le Manuel de terrain (FM) 3-0, intitulé « Operations ».

Le FM 3-0 définit les OMD comme « l’emploi combiné des capacités interarmées et de l’Armée afin de créer et d’exploiter des avantages relatifs, de vaincre les forces ennemies et de consolider les gains ». Les OMD représentent la réponse de l’Armée à l’évolution du caractère de la guerre moderne par une intégration de ses forces à travers cinq domaines — terre, mer, air, espace et cyberespace. L’Armée y ajoute également la prise en compte de nouvelles menaces, comme le cyber et les systèmes aériens sans pilote. Toutefois, il est important de reconnaître que de nombreux éléments conceptuels des OMD remontent aux Première et Seconde Guerres mondiales.

Évolution de la doctrine militaire

Première et Seconde Guerres mondiales

Les principes des OMD ne sont pas entièrement nouveaux pour l’Armée américaine ni le Département de la Guerre. Lors de la Première Guerre mondiale, l’Armée combinait de manière synergique manœuvre, appui-feu et soutien aérien, développant une doctrine interarmes permettant de neutraliser les tirs ennemis et de saisir des objectifs, intégrant ainsi des principes rudimentaires de multidomaines.

Par exemple, le Curtiss JN-4 « Jenny », initialement un biplan d’entraînement, fut aussi utilisé pour la reconnaissance et le bombardement léger, illustrant cette approche.

Durant la Seconde Guerre mondiale, l’intégration progressive d’observateurs d’artillerie aérienne aux équipes interarmes montra l’évolution vers les stratégies multidomaines, tout en reflétant la capacité des soldats américains à surpasser intellectuellement leurs adversaires.

L’ère de la guerre froide : la doctrine AirLand Battle (ALB)

Face au défi de l’Armée rouge soviétique et des effectifs colossaux du Pacte de Varsovie, les États-Unis développèrent dans les années 1970-80 la doctrine AirLand Battle. Celle-ci visait à synchroniser forces aériennes et terrestres pour repousser une éventuelle invasion soviétique en Europe centrale, en réunissant air et terre pour créer une supériorité décisive.

La doctrine ALB reposait sur quatre principes clés :

  • saisir l’initiative par l’engagement proactif ;
  • combattre en profondeur en frappant dans toute la zone opérationnelle ;
  • maintenir l’agilité pour s’adapter ;
  • synchroniser les opérations à travers tous les domaines et services pour répondre aux défis militaires.

La guerre contre le terrorisme : la doctrine des opérations à spectre complet (FSO)

La guerre contre le terrorisme exigea une autre approche, menant à la doctrine des opérations à spectre complet. Elle visait à positionner l’Armée pour des conflits de faible intensité et « petites guerres », axés sur la contre-insurrection (COIN), la guerre irrégulière (GI) et le contre-terrorisme (CT).

Cela permit d’opérer dans des opérations de combat de grande ampleur et des conflits plus limités, mais un fort accent sur la GI et la CT réduisit la préparation de l’Armée aux conflits de grande envergure face à des rivaux proches en capacités, comme l’a révélé l’invasion russe de la Géorgie en 2008.

Opérations terrestres unifiées (ULO)

En 2011, la doctrine des opérations terrestres unifiées décrivit comment l’Armée devait saisir et exploiter l’initiative pour maintenir un avantage relatif dans un combat prolongé, tout en cherchant à prévenir ou décourager les conflits. Cependant, elle ne prit pas en compte les progrès des rivaux stratégiques, notamment la Russie et la Chine, en matière de systèmes de déni d’accès et de zone (A2/AD).

Les opérations de guerre non conventionnelle, GI et CT peuvent combler ce vide lors de compétitions sous le seuil du conflit armé. Les forces spéciales agissent dans cette « zone grise » pour contrer les menaces A2/AD sans provoquer d’escalade militaire majeure. Mais en cas de montée en puissance vers une guerre conventionnelle, ces forces évoluent vers des actions directes pour accompagner les unités conventionnelles.

Face aux limites des doctrines FSO et ULO, l’Armée a développé et adopté les OMD pour tenir compte de l’importance croissante des systèmes A2/AD dans les opérations de grande envergure.

Les opérations multidomaines face aux menaces émergentes

OMD dans le cadre diplomatique, informationnel, militaire et économique (DIME)

Initialement baptisées bataille multidomaine (MDB), ces opérations ont vu leur dénomination évoluer pour mieux inclure des actions nationales au-delà du simple engagement militaire, justifiant le terme « opérations ». Ce cadre tient compte des moyens nationaux diplomatiques, informationnels, militaires et économiques employés pour gérer les relations internationales et relever les défis sécuritaires.

Les domaines militaires incluent terre, mer, air, cyberspace et espace, tandis que les domaines sociaux englobent politique, économie et information. Au total, neuf domaines composent le champ des compétitions entre États : politique, diplomatie, économie, information, cyberspace, espace, opérations terrestres, forces maritimes et forces aériennes militaire.

La responsabilité militaire porte sur 5 de ces domaines, mais les responsabilités civiles tiennent les 4 autres. En temps de conflit armé, les opérations militaires sont prépondérantes, mais en périodes de compétition sous seuil de guerre, les actions militaires restent limitées.

On considère généralement la guerre comme la poursuite de la politique par d’autres moyens, rendant floue la frontière entre diplomatie et conflit.

La frontière floue entre diplomatie et guerre

Rivaux cherchant à éviter un affrontement direct avec la puissance militaire américaine optent pour des méthodes non militaires afin de miner ses intérêts sans déclencher la guerre. Cette stratégie complexifie la distinction entre opérations civiles et militaires, poussant les professionnels à surveiller continuellement ces évolutions pour saisir des opportunités dans les compétitions limités.

Compétitions sous le seuil du conflit armé

Selon Sun Tzu, la plus grande victoire est celle remportée sans combat. À l’instar de ce principe, le général James C. McConville affirme que l’objectif national reste de vaincre sans combat, en mobilisant tous les éléments du pouvoir national. Les OMD incarnent cette approche en mobilisant l’ensemble des outils pour dissuader l’adversaire d’escalader vers la guerre.

En pratique, cela se traduit par la création d’unités spécialisées, telles que les détachements d’avantage informationnel en théâtre (TIAD), focalisés sur la maîtrise de l’environnement informationnel dans une zone opérationnelle. Ces unités peuvent être employées par les autorités civiles en temps de paix et par les commandants lors des conflits armés, réduisant ainsi les vulnérabilités exploitées par les adversaires sous le seuil de la guerre.

Le défi des systèmes A2/AD

L’essor des systèmes A2/AD adverses impose les OMD comme une réponse indispensable. Les capacités A2/AD visent à empêcher ou retarder le déploiement des forces américaines dans un théâtre d’opérations et à isoler les forces déployées grâce à des frappes de précision longue portée, des systèmes de défense aérienne intégrée et la manipulation du spectre électromagnétique.

Les adversaires cherchent ainsi à contrecarrer la supériorité militaire américaine par:

  • l’anti-accès, qui vise à empêcher l’arrivée des forces U.S. sur le théâtre,
  • le déni de zone, qui vise à désorienter la force américaine une fois déployée.

Pour contrer ces stratégies, les OMD visent à pénétrer et désintégrer les systèmes standoff, assurant la liberté de mouvement et de manœuvre. À cet effet, des unités spécialisées, comme les task forces multidomaines de l’armée américaine, sont positionnées en théâtre pour offrir un avantage positionnel.

La convergence, définie comme l’intégration rapide et permanente des capacités dans tous les domaines, le spectre électromagnétique et l’environnement informationnel, optimise les effets par une synergie multi-domaines afin de surpasser l’ennemi par des frappes multiples et coordonnées.

En pratique, les OMD cherchent à créer une « synergie », c’est-à-dire la coordination simultanée de diverses ressources militaires pour exercer un effet de masse plus puissant, générant ainsi une multitude de dilemmes pour l’adversaire et provoquant une vulnérabilité exploitable.

Recommandations

Intégrer la stratégie OMD au-delà du champ de bataille

La synchronisation multiple prônée par les OMD devrait s’étendre à tous les efforts nationaux, pas uniquement militaires. Dans les compétitions entre États, les États-Unis doivent mobiliser synergétiquement les neuf domaines pour créer des dilemmes continus, même sans conflit déclaré. Cette approche est illustrée par le colonel Mike Rose, commandant de la 3ème Task Force multidomaine, qui souligne la nécessité pour l’armée de se transformer pour combattre, mais aussi assister ses alliés dans l’aide humanitaire.

Favoriser la croissance intellectuelle dans la modernisation des OMD

Les futures modernisations doivent viser non seulement l’intégration technique et capacitaire, mais aussi l’amélioration des capacités cognitives des soldats afin de surclasser intellectuellement l’adversaire. L’intellect doit être placé au même niveau que la technologie, assurant aux soldats les compétences requises pour naviguer dans la complexité des guerres modernes.

Le général Charles Flynn rappelle à ce titre : « Les armes sont importantes, mais ce ne sont pas elles seules qui remportent les combats ; le changement organisationnel est ce qui apportera nos solutions. » Recrutement, qualité de vie et formation continue sont donc des facteurs essentiels pour préparer efficacement le soldat aux opérations complexes.

Intégrer l’intelligence artificielle dans la modernisation des OMD

L’intégration de l’intelligence artificielle (IA) dans les futures opérations est primordiale pour améliorer la connaissance de la situation et accélérer la prise de décision. Le colonel Rose souligne l’importance du Tactical Intelligence Targeting Access Node, qui fusionne les données terrestres, aériennes, stratosphériques et spatiales pour mieux comprendre l’environnement. Face à la complexité croissante du champ de bataille, l’IA permettra d’optimiser la réactivité des commandants et de garantir un avantage opérationnel décisif.

Conclusion

Si les modernisations matérielles et technologiques demeurent prioritaires, c’est la capacité des soldats à surpasser intellectuellement leurs adversaires qui a conditionné les victoires historiques. Le développement de cette faculté doit donc guider le recrutement, la formation, le développement du leadership et la structuration organisationnelle de l’Armée.

Comme dans les conflits passés, gagner les guerres futures repose sur la combinaison de l’ingéniosité des soldats et de la puissance industrielle et technologique américaine. Pour cela, le cadre des OMD doit être élargi à l’ensemble des neuf domaines — politique, diplomatie, économie, information, cyberspace, espace, opérations terrestres, maritimes et aériennes — afin d’anticiper pleinement les défis contemporains.

Enfin, cette approche met en lumière l’importance de renforcer les capacités cognitives des soldats par des programmes de formation robustes et l’intégration accélérée de l’intelligence artificielle, pour maintenir la supériorité américaine dans les conflits du futur.

Par le CPT Bol Jock

Le CPT Bol Jock, docteur en psychologie industrielle et organisationnelle, officier d’artillerie de l’armée américaine, est actuellement commandant de batterie au sein du Fire Support Test Directorate de Fort Sill, Oklahoma. Il est chargé des essais opérationnels des systèmes de missiles à longue portée LRHW et MRC. Son expérience inclut des fonctions de conseiller militaire auprès des forces terrestres saoudiennes, ainsi que divers postes de commandement et de direction dans le soutien feu.