Dans le feu des conflits mondiaux, la victoire dépend souvent non pas des armes les plus puissantes, mais des forces logistiques. À l’image des Liberty Ships et du Red Ball Express qui ont alimenté l’avancée des Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale, la puissance militaire contemporaine repose sur une architecture logistique solide – un puissant facteur de dissuasion qui peut prévenir la guerre aussi efficacement qu’il la rend possible. La capacité du Département de la Défense à durer dans le temps est aussi essentielle pour dissuader la guerre que sa capacité à détruire. Cependant, à moins que le Département de la Défense ne change fondamentalement la manière dont la logistique est perçue et financée, les États-Unis risquent de ne pas pouvoir soutenir un conflit prolongé contre un adversaire émergent, et encore moins d’en dissuader l’éclatement.

Dans la stratégie de défense, le volet logistique est souvent relégué au second plan, derrière les aspects plus spectaculaires des investissements militaires, en particulier ceux liés aux armements « qui font du bruit ». La bonne nouvelle est que le Département prend des mesures concrètes pour combler cette vulnérabilité critique et, ce faisant, contribuer significativement à la prévention des conflits. Mais davantage d’efforts sont nécessaires pour compenser la « dette logistique » accumulée du fait d’un sous-investissement systémique durant plusieurs décennies.

Considérons cela ainsi : un adversaire potentiel évalue en permanence les capacités du Département de la Défense. Il ne regarde pas seulement les chars, avions et navires, mais aussi la capacité à les soutenir. Il se demande : « Peuvent-ils mettre en œuvre leur plan, et surtout le soutenir jusqu’à son achèvement ? » Le Département doit répondre à cette question par un « oui » retentissant.

La logistique américaine est-elle vraiment prête à relever les défis d’un champ de bataille moderne ? Les adversaires ne scrutent pas uniquement les arsenaux ici et maintenant, ils mesurent l’endurance. Ils veulent savoir si les États-Unis pourraient non seulement lancer une campagne militaire, mais aussi la soutenir jusqu’à son objectif final.

Pour modifier à la fois la perception et la réalité, le Département de la Défense doit aller au-delà de simples réformes modestes. Il doit engager des améliorations profondes dans les investissements logistiques, la résilience de la chaîne d’approvisionnement, la visibilité en temps réel et les investissements stratégiques. C’est en confrontant la dette logistique et en intégrant l’endurance comme vecteur de dissuasion que l’Amérique pourra projeter une force réelle – sans jamais tirer un coup de feu.

Visibilité et contrôle : connaissance des stocks et priorisation logistique

À ce jour, le Département de la Défense éprouve encore des difficultés à connaître en temps réel les stocks disponibles d’articles courants à travers les différentes armées et agences. Cela doit changer. La bonne nouvelle est qu’un travail de fond a permis, au cours des deux dernières années, de bâtir une base de données commune offrant une visibilité quasi immédiate de tous les inventaires. Le défi réside désormais dans l’exploitation opérationnelle de cette nouvelle visibilité selon deux axes :

Visibilité en temps réel pour le commandement

La possibilité, pour les commandants, de consulter les stocks en temps réel au niveau de chaque échelon leur permettra d’apporter un soutien logistique plus dynamique et réactif. Historiquement, si un besoin survenait (par exemple, un composant spécifique), il fallait souvent le commander à la source principale – un entrepôt éloigné, voire une usine située loin du théâtre d’opérations. La visibilité totale des stocks permettra de mieux équilibrer les ressources disponibles localement, ou dans des unités voisines ou supérieures, sans dépendre exclusivement d’une chaîne d’approvisionnement longue et complexe.

Priorisation des réquisitions

Le Département reste lié à des systèmes et procédures hérités qui ne permettent pas une priorisation réelle des demandes selon leur urgence opérationnelle. En pratique, les réquisitions de priorité similaire sont traitées selon le principe du « premier arrivé, premier servi ». Il est essentiel de développer une capacité à prioriser globalement les demandes en fonction des besoins opérationnels réels, en tenant compte du théâtre, de la force et du système d’arme concerné. Par exemple, une pièce détachée pour un camion tactique lourd au Texas sera probablement moins urgente qu’une pièce identique destinée à une batterie Patriot déployée au Moyen-Orient. Aujourd’hui, le Département ne dispose pas d’un mécanisme lui garantissant cette répartition optimale des ressources.

Au fond, tout cela vise à soutenir le combattant. Il s’agit d’assurer qu’il dispose de ce dont il a besoin, au moment où il en a besoin, pour mener sa mission à bien et revenir sain et sauf. Mais même avec une parfaite visibilité et des processus optimisés, les délais d’intervention resteront trop longs si les ressources sont situées trop loin du point d’emploi. C’est pourquoi le posturage avancé constitue une étape essentielle pour renforcer la dissuasion logistique.

Posturage avancé

On peut arguer que positionner des stocks et capacités en avant n’est pas rentable, voire source de tensions. Ces points sont valables. Une modification de posture peut être perçue comme une escalation, selon sa mise en œuvre. Certes, cela coûte cher, mais si les forces américaines utilisent quotidiennement ces capacités avancées, comme en temps de conflit, l’effet dissuasif s’en trouve renforcé. Le fait de déployer des pièces de réparation, des matériaux de construction, du carburant répartis dans un théâtre illustre à l’adversaire le sérieux, la préparation et l’absence de surprise des États-Unis. Positionner en avant les « connaissances établies » permet de rester flexible face à l’inconnu.

Cette approche est au cœur du cadre régional de soutien, qui vise à exploiter des ressources critiques dans des zones clés à travers le monde, permettant une réponse rapide et efficace à toute crise. Ce cadre fonctionnel intègre stocks, capacités de réparation organiques, et capacités commerciales des alliés et partenaires. Il ne s’agit pas seulement d’accumuler du matériel ou de signer des accords ponctuels, mais de tirer parti de ce que le Département possède déjà (entretien organique déployable, interaction accrue avec l’industrie, renforcement des liens avec alliés et partenaires).

Un levier complémentaire majeur consiste à synchroniser cette posture avec le programme de partenariat d’États de la Garde nationale (State Partnership Program). Lancé en 1991 pour renforcer la coopération avec les anciennes nations du bloc soviétique, ce programme compte aujourd’hui 115 pays liés à la Garde nationale américaine. Ces partenariats offrent autant d’avantages aux États-Unis qu’aux partenaires, apportant un éclairage précieux sur les besoins régionaux, facilitant l’accès aux ressources locales et améliorant l’interopérabilité.

Positionner stratégiquement les ressources ne suffit pas. Il faut aussi investir dans la capacité de distribution. Alors que j’étais en service actif dans les Marines en Irak, j’avais la responsabilité de relier les réseaux logistiques opérationnels et tactiques pour maintenir la liberté de manœuvre. Cette expérience m’a enseigné que la réussite sur le terrain dépend incontestablement d’une distribution efficace, base de la logistique et des opérations. Or, la trajectoire actuelle ne répond pas pleinement aux exigences opérationnelles, notamment dans des théâtres étendus. La capacité de manœuvre interarmées repose presque exclusivement sur la capacité de distribution rapide et adaptée. Si l’on s’intéresse de plus en plus aux systèmes d’armes peu coûteux, facilement produits, autonomes et remplaçables, il faut accorder autant d’attention et de financement aux plateformes logistiques similaires. Trop de capacités demeurent concentrées sur quelques systèmes coûteux. Diversifier les moyens de transport inter et intra-théâtres avec des solutions moins onéreuses, facilement produites et autonomes renforcerait nettement la profondeur et la résilience de la logistique, et donc son pouvoir dissuasif.

Profondeur et résilience de la chaîne d’approvisionnement : construire la redondance

Cependant, le posturage avancé et la distribution ne suffisent pas. La profondeur et la résilience des chaînes d’approvisionnement tirées d’un socle industriel robuste sont impératives. La base industrielle de défense a fait l’objet d’une attention justifiée ces derniers temps. Les initiatives visant à accroître la capacité de production nationale et atteindre une plus grande indépendance industrielle sont nécessaires et urgentes. Moins connu est le fait que cette base industrielle se compose de deux éléments : la capacité industrielle commerciale et la capacité organique du Département, communément appelée la base industrielle organique, qui assure à la fois la capacité de montée en puissance et la maintenance des systèmes d’arme anciens.

Des investissements mieux équilibrés sont indispensables pour accroître à la fois la capacité commerciale et la capacité organique. Il est nécessaire de financer spécifiquement le développement d’outillages spécialisés, des équipements de test et de diagnostic pour les plates-formes vieillissantes. Pour certains systèmes, les opérations de test et de réparation reposent sur une unique machine ou un seul banc d’essai pour l’ensemble des stocks. Compte tenu des délais de fabrication de ces équipements, souvent mesurés en années, ces investissements sont urgents. Parallèlement, il faut accroitre les moyens de la base organique pour l’extraction et la récupération des matériaux critiques. Cette stratégie de transition, pendant que la capacité commerciale se renforce, pourrait réduire la dépendance à moyen terme aux chaînes d’approvisionnement étrangères.

Une nouvelle approche de l’expansion industrielle globale est nécessaire. Dans ce contexte, il faut envisager des solutions non traditionnelles. Généralement, un investissement dans une nouvelle capacité repose sur une demande à long terme garantie par l’État pour stimuler l’investissement commercial. Le Département pourrait adopter une « approche inefficace éclairée », consistant à collaborer avec les partenaires commerciaux, la base organique et les fonds privés pour mobiliser des capitaux dans des capacités potentiellement non indispensables à court terme, mais susceptibles d’être vitales pour remporter une future guerre. Dans ce modèle, l’entreprise serait remboursée pour entretenir l’équipement et compenser ses coûts, en échange de la disponibilité immédiate de cette capacité. Si ce matériel ne sert jamais, cela signifie que la dissuasion logistique a fonctionné.

Le renforcement des capacités de production de la base industrielle organique et son intégration interarmées se traduit par les investissements du Département dans une place de marché numérique permettant aux différents dépôts d’accéder aux besoins des services afin de produire les pièces et composants essentiels. Lors de mes déplacements dans ces centres, il est évident que les dépôts disposent de capacités leur permettant d’améliorer la disponibilité des pièces par la fabrication avancée et l’usinage d’éléments critiques. Les spécialistes en charge de la fabrication et de la réparation manifestent presque unanimement l’envie de contribuer davantage. Ces artisans disposent des compétences, capacités et motivation pour devenir une source nouvelle d’approvisionnement en pièces clés, particulièrement là où l’offre est insuffisante.

Cependant, une chaîne d’approvisionnement robuste serait inutile sans les professionnels qualifiés pour la gérer et l’entretenir. En fin de compte, les hommes et femmes – leur savoir-faire et leur engagement – constituent le fondement de la dissuasion logistique.

Les hommes et femmes : le dernier rempart de la dissuasion (et une vulnérabilité)

Les compétences, l’expérience et le talent des acteurs logistiques, ainsi que la perception qu’en ont les adversaires, représentent une forme de dissuasion. Mais cela peut aussi être une faiblesse, notamment si des pans entiers des personnalités les plus expérimentées sont perdus ou insuffisamment valorisés.

Ces dernières décennies, les logisticiens ont parfois développé une forme de complaisance. Quand la dernière fois une opération a-t-elle échoué à cause de la logistique ? Les conflits avec des adversaires inférieurs n’ont pas mis en tension les capacités logistiques du Département, et les forces blindées ou aériennes ne doutaient pas de la capacité à soutenir leurs opérations. Cette complaisance doit être combattue. Il faut investir dans la formation, l’éducation et la fidélisation pour garantir que les meilleurs logisticiens au monde soient en mesure de remettre en question les politiques, innover et faire progresser la préparation opérationnelle.

Les politiques : obstacle ou catalyseur de la préparation ?

Les politiques de défense devraient faciliter l’accomplissement des missions, pas le freiner. Elles doivent offrir un cadre pour agir de manière responsable et efficace. Cependant, leur interprétation tend parfois à devenir trop prudente, générant une culture du risque faible qui freine l’innovation. Le plus souvent, le pire est que la fameuse « politique » qui serait un obstacle reste mal définie, sans référence précise. J’entends souvent dire : « la politique ne me le permet pas », mais sans détails exacts sur ce qui bloque. Si une politique réelle est un frein, il faut citer les textes, chapitres et paragraphes. La direction du Département peut alors la remettre en question et la modifier, car la politique n’est pas la loi, et la préparation est non négociable. Il faut simplifier les procédures et revenir à l’essentiel.

Sécuriser l’avenir

En définitive, l’effet dissuasif logistique offre une raison d’être globale pour investir dans les capacités logistiques. Au-delà de permettre aux forces militaires de combattre et de l’emporter, une architecture logistique robuste décourage la guerre elle-même. Lorsque les adversaires potentiels perçoivent une capacité accrue d’endurance, ils sont moins enclins à déclencher un conflit. Idéalement, les stocks et les redondances ne serviront jamais, validant ainsi la valeur dissuasive des investissements réalisés en logistique. Prioriser ces capacités n’est pas uniquement une nécessité opérationnelle, c’est un impératif stratégique. En investissant dans la dissuasion logistique, les États-Unis peuvent atteindre un niveau de préparation qui prévient les conflits et garantit la paix.

Patrick Kelleher est secrétaire adjoint adjoint à la Défense pour la disponibilité du matériel. Il supervise le programme de maintenance du Département de la Défense, doté d’un budget de 90 milliards de dollars, et façonne les politiques garantissant la préparation opérationnelle des principaux systèmes d’armes et équipements militaires. Ancien officier des Marines, il a précédemment occupé les postes de directeur adjoint principal pour la logistique stratégique au sein de l’état-major interarmées, directeur exécutif des opérations et du soutien à la Defense Logistics Agency, ainsi que membre de la task force fédérale COVID-19.

L’auteur remercie M. Dennis Rohler pour son aide dans la rédaction de cet article.

Les opinions exprimées ici sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement les vues du Département de la Défense ou de ses composantes.