La nouvelle stratégie de sécurité nationale des États-Unis dévoilée sous l’administration Trump marque un tournant radical. Plus qu’un simple document d’orientation, elle s’apparente à un manifeste d’un projet américain profondément remanié, plus restreint, partisan et centré sur la personnalité du président. Voici dix enseignements clés qui illustrent comment Washington conçoit désormais son rôle et sa place dans le monde.
Premièrement, la stratégie se concentre ouvertement sur ce président et non sur les États-Unis en tant que nation. Contrairement aux précédentes stratégies qui tentaient de présenter les États-Unis comme un ensemble cohérent et neutre politiquement, ce texte place la division partisane et le président lui-même au cœur du récit. Il définit la « seconde administration de Donald Trump » comme une extension renouvelée de son premier mandat, qualifiée de « correction nécessaire et bienvenue » lançant une « nouvelle ère dorée ». Trump est dépeint comme « le Président de la Paix » qui, par son talent de négociateur, aurait assuré une paix sans précédent dans huit conflits, y compris la fin de la guerre à Gaza avec le retour de tous les otages vivants. Ce mélange entre stratégie nationale et campagne politique brouille la frontière entre décisions institutionnelles et communication politique, ce qui influe sur la confiance des alliés, l’interprétation par les agences gouvernementales et la perception de la continuité par les adversaires.
Deuxièmement, la stratégie réduit la mission américaine à la défense « des intérêts nationaux fondamentaux » et rejette explicitement l’ordre libéral post-Guerre froide construit et dirigé par les États-Unis. La politique étrangère est définie comme la « protection des intérêts fondamentaux » et ce seul objectif est affirmé comme central. Le document critique les « élites de la politique étrangère américaine » accusées de poursuivre une « domination américaine permanente sur le monde entier » et de s’être liées à un « soi-disant libre-échange », au globalisme et au « transnationalisme » responsables, selon lui, de l’érosion de la classe moyenne et de la souveraineté. Contrairement aux discours habituels qui mettaient en avant la promotion de la démocratie et l’ordre fondé sur des règles, cette stratégie privilégie le levier coercitif, le bilatéralisme et des alliances transactionnelles, traduisant une consolidation par la force et la marchandisation plutôt qu’un retrait.
Troisièmement, l’immigration est placée au cœur des préoccupations de sécurité nationale. Le texte affirme sans détour que « l’ère des migrations de masse doit cesser » et que « la sécurité des frontières est l’élément premier de la sécurité nationale ». La migration massive est présentée comme source de criminalité, de désintégration sociale et de distorsions économiques. La stratégie appelle à une coopération internationale visant à « stopper plutôt que faciliter les flux démographiques déstabilisateurs » et à contrôler strictement les admissions. Ce positionnement transforme la gestion des frontières et le contrôle migratoire en prisme central de la politique de sécurité, supplantant d’autres priorités comme les missions militaires en Indo-Pacifique, en Europe ou au Moyen-Orient, désormais secondaires face à l’enjeu hémisphérique. Il s’agit d’un réagencement profond de l’ordre des menaces.
Quatrièmement, un « Corollaire Trump » à la doctrine Monroe place l’hémisphère occidental au premier plan et suggère un réalignement global des forces armées américaines. Le texte promet d’« affirmer et d’appliquer un ‘Corollaire Trump’ à la doctrine Monroe » pour empêcher toute « incursion étrangère hostile ou appropriation d’actifs clés » dans l’hémisphère, tout en assurant la stabilité nécessaire pour prévenir les migrations massives et protéger les chaînes d’approvisionnement critiques. Le rôle de l’Amérique latine reste flou, oscillant entre partenaire extérieur et extension du périmètre sécuritaire américain. Cette approche annonce « un réajustement de notre présence militaire globale » au profit de contingences hémisphériques, reléguant l’Asie, l’Europe et le Moyen-Orient au second plan. Cette logique réactualise la doctrine Monroe sous les auspices du contrôle démographique et du nationalisme économique.
Cinquièmement, la protection de la culture américaine, de la « santé spirituelle » et des « familles traditionnelles » est définie comme une exigence de sécurité nationale. L’influence du nationalisme chrétien, notamment celle du vice-président, est ici manifeste. Le document insiste sur la nécessité de « restaurer et revigorer la santé spirituelle et culturelle américaine » comme condition de la sécurité durable. L’Amérique est présentée comme gardienne des « valeurs traditionnelles », attachée à son passé, à ses héros, et soutenue par « un nombre croissant de familles traditionnelles fortes » élevant « des enfants en bonne santé ». Cette conception élève la culture et la famille au rang d’enjeux stratégiques, intégrant les questions sociales intérieures dans la sphère de la sécurité nationale.
Sixièmement, la stratégie fait des « guerres culturelles » un cadre directeur, transformant les différends idéologiques en enjeux stratégiques. La rhétorique dénonce les politiques de Diversité, Équité et Inclusion (DEI) comme causes de déclin institutionnel et problématiques de sécurité. L’argument dépasse les simples politiques de ressources humaines pour redéfinir la cohésion culturelle, l’identité politique et les évolutions sociales comme indicateurs de fiabilité stratégique. C’est particulièrement visible dans la partie consacrée à l’Europe, où la stratégie dénonce l’affaiblissement des alliances dû à des dirigeants perçus comme inefficaces, au mécontentement relatif à la gestion de la guerre en Ukraine, et à des faiblesses démocratiques supposées. Des évolutions démographiques et culturelles en Europe sont évoquées pour remettre en cause la pérennité des alliances dans une optique culturelle. Sans preuves concrètes, ces remarques sous-entendent que l’alignement culturel conditionne la confiance géopolitique, faisant des débats politiques internes alliés un sujet d’observation américaine stricte, tandis que la politique intérieure américaine doit rester protégée de toute influence étrangère. Cette asymétrie fait de la culture un instrument de la diplomatie et de la sécurité.
Septièmement, la défense antimissile dite du « Golden Dome » est affichée comme un objectif stratégique majeur. La stratégie promeut le développement de systèmes de défense antimissile de nouvelle génération, incluant ce « Golden Dome » pour protéger le territoire américain, ses actifs à l’étranger et ses alliés. Cette vision ambitieuse de protection en couches dépasse les traditionnels projets limités à la menace des États voyous et marque un pivot doctrinal. Réalisée pleinement, elle impliquerait un engagement industriel et financier considérable, avec des compromis possibles sur la projection de puissance et la taille de l’armée. Une défense antimissile complète remet en question la logique établie de la dissuasion nucléaire et suscite des inquiétudes à Moscou et Pékin sur le risque d’une stratégie d’attaque préventive américaine.
Huitièmement, la politique de partage du fardeau avec les alliés évolue vers un transfert de charge, avec l’engagement pris lors du sommet de La Haye en juin 2025 d’atteindre 5 % du PIB en dépenses militaires pour les pays de l’OTAN. Alors que les stratégies précédentes demandaient simplement plus d’efforts, celle-ci impose une exigence ferme et contraignante. « L’époque où les États-Unis soutenaient seuls l’ordre mondial comme Atlas est révolue », affirme le document. Le « engagement de La Haye » devient un standard obligatoire, conditionnant le soutien politique des alliés. Son application entraînerait des bouleversements budgétaires et politiques majeurs en Europe et au-delà.
Neuvièmement, la doctrine fait preuve d’une fermeté renforcée dans l’affirmation de la souveraineté nationale, accompagnée d’une défiance des institutions internationales. Le texte met en avant la « primauté des nations » et promet de s’opposer aux ingérences « qui sapent la souveraineté » des organisations transnationales, revendiquant leur réforme pour mieux servir les intérêts nationaux. Il alerte également contre les tentatives étrangères de manipuler le système migratoire américain pour créer des blocs électoraux fidèles à des intérêts étrangers. En assimilant la politique diasporique à une menace de sécurité, cette approche brouille la frontière entre contre-espionnage et compétition politique interne, un précédent inédit. Ce double standard expose une volonté de non-ingérence sur le territoire américain tout en justifiant une intervention dans les débats politiques internes de partenaires comme l’Allemagne.
Enfin, le nationalisme économique et la réindustrialisation occupent une place centrale dans la stratégie de sécurité, loin d’être des préoccupations périphériques. Le document affirme que renforcer l’industrie américaine est la « plus haute priorité de la politique économique nationale », avec un secteur manufacturier robuste qualifié d’essentiel en paix comme en guerre. Il promet de rééquilibrer le commerce, de sécuriser les chaînes d’approvisionnement critiques dans un esprit hamiltonien pour que les États-Unis ne dépendent « jamais » d’aucune puissance étrangère sur ces sujets, et de faire du secteur énergétique un moteur d’exportation majeur. Politiques industrielles, tarifs douaniers et contrôle des chaînes d’approvisionnement sont ainsi intégrés aux instruments classiques de l’État. Cette ambition rencontre cependant des contradictions : la réindustrialisation tarifaire exige des dépenses publiques massives tandis que la stratégie réclame aussi un budget militaire accru. Par ailleurs, la totale indépendance est matériellement impossible pour certains secteurs clés comme les précurseurs pharmaceutiques, le cobalt ou les terres rares, sans réorganiser profondément les marchés mondiaux.
Au total, ces enseignements révèlent une stratégie de sécurité nationale fusionnant politique économique « America First », doctrine hémisphérique affirmée et objectifs politiques domestiques dans un cadre unique. Reste à voir quelle sera sa traduction concrète. Les principes avancés ont déjà été exprimés par le président et ses proches, mais la surprise pour alliés et adversaires réside dans la personnalisation accrue, le recentrage intérieur et la diminution du champ d’action étendu traditionnel des États-Unis.