FORT SILL, Oklahoma — Dans le paysage subtropical de Fort Sill, ceux qui se lèvent tôt peuvent souvent entendre un bourdonnement constant provenant d’une partie de l’installation. Ce n’est ni un acouphène ni un essaim d’abeilles tueuses, mais très probablement le son émanant de l’Université conjointe de lutte contre les petits drones (C-sUAS).
Cette institution est le seul centre de formation interarmées du Département de la Défense dédié à la lutte contre la croissance des menaces aériennes pesant sur les forces américaines et leurs alliés. Elle forme soldats, marins, aviateurs et Marines à l’utilisation des équipements anti-drones, à la planification de stratégies de contre-systèmes aériens sans pilotes de petite taille et à l’entraînement de leurs pairs pour protéger les troupes.
Des menaces nouvelles à la portée prise très au sérieux
« Après une longue période de lutte contre le terrorisme, nous constatons une prolifération sans précédent des petits drones, que nous appelons petits UAS, évoluant à basse altitude avec une vitesse et une précision jamais vues auparavant », a expliqué le lieutenant-colonel John Peterson, directeur de la JCU. « Cette réalité modifie profondément le champ de bataille. »
Le besoin urgent de maîtriser ces menaces apparaît clairement au regard des conflits actuels en Ukraine, au Moyen-Orient et dans la région indo-pacifique. Les tactiques, techniques et procédures adverses évoluent presque quotidiennement, obligeant les experts de la JCU à sans cesse adapter leurs réponses.
« J’ai été très surpris de constater à quel point ces drones peuvent facilement être détournés à des fins malveillantes », confie le lieutenant Jacob Ceglenski des Marines, étudiant à la JCU.
Bien que la défense aérienne ne soit pas une nouveauté pour l’armée américaine, la lutte contre ces nouveaux types de systèmes aériens requiert des adaptations. « Nos procédures de combat contre les petits UAS ne diffèrent pas fondamentalement de ce que nos défenseurs aériens pratiquent depuis des décennies », précise le sergent-chef Alan Buhl, instructeur à la JCU. « Aujourd’hui, beaucoup d’autres découvrent ces doctrines de base. »
« Nous veillons à maintenir une formation continue auprès de nos partenaires interarmées », ajoute le lieutenant-colonel Peterson. « Ils doivent comprendre les équipements fournis et se sentir à l’aise pour les utiliser. »
Une formation complète : exploitation, planification et protection des bases
La JCU combine retours d’expérience, évaluations du renseignement et autres capacités pour fournir aux militaires déployés les compétences nécessaires pour s’adapter aux menaces en constante mutation. Une trentaine d’experts animent cette institution, qui propose trois cursus de un à trois semaines.
- Le cours opérateur forme principalement du personnel engagé à manier les équipements de lutte C-sUAS et à appréhender leurs aspects techniques.
- Le cours planificateur s’adresse aux officiers et états-majors chargés d’implanter et d’employer ces moyens, en leur permettant de maîtriser les systèmes américains et adverses pour élaborer des plans de défense protégeant les capacités critiques.
- Le cours protection des bases prépare les commandants d’installations à distinguer menaces réelles et drones civils ou récréatifs, renforçant ainsi la sécurité des sites militaires.
Tous débutent en formation interarmées, où s’enseignent les fondamentaux : les types d’aéronefs susceptibles d’être rencontrés en opération, leur origine, leur identification et les mesures passives de défense aérienne, comme les abris, la camouflage et la dispersion des ressources.
Le major Dennis « Chip » Stanford, officier exécutif de la JCU et spécialiste de la défense aérienne, souligne que désormais, « il faut que tout le personnel militaire, qu’il soit fantassin, artilleur ou logisticien, apprenne à lever les yeux vers le ciel. » Il rappelle l’importance d’adopter la perspective d’un espace de combat transparent, observé sous plusieurs angles.
Après cette phase initiale, les formations se spécialisent selon les armes. Sur le terrain d’entraînement, les stagiaires apprennent à manipuler les systèmes spécifiques à leur service.
Ils étudient également 24 modèles de drones commerciaux standard, dont certains, appelés « air bleu », sont utilisés lors d’exercices, tandis que d’autres, « air rouge », représentent les appareils ennemis.
La capitaine Sarah Dahlke, du Commandement de la protection des forces de l’US Air Force basée au Qatar, a suivi le cursus de planification. Spécialiste du renseignement, elle analyse souvent les menaces aériennes à distance. « C’est très différent d’être au sol et de pouvoir identifier visuellement les engins », explique-t-elle. « En renseignement, on connaît les menaces adverses, mais peu les équipements américains. Pour moi, cette expérience a été précieuse. »
La dimension stratégique de cette formation est consciencieusement reconnue. Le chef d’escadron Jilliene Huffman, tacticienne en systèmes de défense aérienne assignée à la 82e Division aéroportée, insiste sur la nécessité d’une expertise solide. La création récente du 3e Bataillon du 4e Régiment de défense aérienne — l’un des premiers bataillons intégrant des moyens anti-drones — illustre ce besoin croissant.
Des systèmes sophistiqués de détection et d’interception
Les opérateurs maîtrisent près de 15 systèmes fixes capable d’identifier, suivre et neutraliser des menaces aériennes par une combinaison de moyens. Parmi les principaux figure le Fixed-Site Low, Slow, Small Unmanned Aircraft Integrated Defeat System (FS-LIDS), intégrant lutte électromagnétique, radars au sol et caméras électro-optiques/infrarouges capables de détecter et d’abattre des missiles, exercice fréquemment simulé pour les stagiaires.
Ces simulations se déroulent dans des remorques sur le site, reproduisant les centres de commandement avancé. Chacun apprend son rôle dans la chaîne opérationnelle, de la détection au tir d’interception, via le système Forward Area Air Defense System (FAADS).
« Le FAADS coordonne toutes les actions nécessaires, du lancement de roquettes aux opérations de guerre électronique », explique Fred Hill, responsable du cursus opérateur. « Les stagiaires reproduisent à l’identique les procédures qu’ils appliqueront en poste. »
Si les soldats de l’Armée de Terre se concentrent essentiellement sur le FS-LIDS, la Marine et l’Air Force utilisent un dispositif fixe nommé Counter-Remote Control Model Aircraft Integrated Air Defense Network. D’autres systèmes étudiés comprennent le Negation of Improvised Non-State Joint Aerial system (pour contrer les petits UAS), le Drone Restricted Access Using Known Electromagnetic Warfare et le Tactical Intelligence Targeting Access Node, un système terrestre de renseignement nouvelle génération.
Les formations culminent par un exercice interarmées où tous les participants coopèrent face à des scénarios d’attaque simulés.
Une équipe dévouée, innovante et polyvalente
Avant de former les élèves, le personnel de la JCU doit maîtriser chaque technologie. Les partenaires industriels accompagnent cette montée en compétences, tout comme la JCU partage ses retours sur l’emploi des équipements sur le terrain afin d’améliorer en continu les matériels.
Les instructeurs prennent à cœur leurs missions, réalisant eux-mêmes une partie des vols, de la maintenance et du développement. Par exemple, un membre du staff a rédigé des manuels techniques détaillés pour chaque drone, tandis qu’un autre utilise l’impression 3D pour fabriquer drones et pièces de rechange.
Richard Stairs, en charge du laboratoire d’impression 3D, explique : « Le coût des drones à détruire est élevé, au moins 1 000 dollars l’unité, ce qui est prohibitif avec 36 stagiaires par session. L’impression 3D nous permet de réduire ces coûts d’environ moitié. »
Le lieutenant-colonel Peterson conclut en saluant l’engagement de cette petite équipe : « Leur créativité et leur innovation sont remarquables. La JCU apportera un soutien durable à la force interarmées. »
Outre les forces DOW (Drone Operations Wing), la JCU collabore avec des agences fédérales, le milieu académique et forme parfois des militaires étrangers partenaires.
« Chaque pays a ses propres spécificités concernant la lutte contre les petits UAS, ce qui enrichit notre expérience collective », souligne Peterson.
Face à l’évolution rapide de la guerre par drones, l’université maintient un effort constant d’adaptation. « Qu’elles viennent des équipements, des menaces ou des retours des étudiants, nous restons en perpétuelle évolution », affirme le commandant air Jacob Cameron, responsable opérationnel. « La JCU s’ajuste quels que soient les défis. »
Opérationnelle depuis 2023, la JCU dépend de la 30e brigade d’artillerie antiaérienne de l’armée. Fort Sill accueille aussi l’École d’artillerie, l’École d’artillerie antiaérienne, la 75e brigade de feu et la 31e brigade d’artillerie antiaérienne, toutes fortement investies dans la lutte contre les petits drones depuis l’émergence de cette menace.