Dans les années 2000, alors que l’Inde faisait face à la montée des menaces balistiques provenant de ses voisins Pakistan et Chine, un accord envisagé pour l’acquisition du système de défense aérienne avancé Arrow-2 d’Israël promettait un bond technologique rapide. Cependant, les États-Unis ont opposé un veto à cette vente en 2002, invoquant une violation du Missile Technology Control Regime (MTCR), un cadre multilatéral visant à limiter la prolifération des technologies balistiques.
Ce refus, qui bloquait l’exportation par Israël du système intercepteur Arrow-2 développé conjointement avec les États-Unis, a contraint l’Inde à se tourner vers le développement autonome. De cette impulsion est né le Programme indien de Défense Balistique Anti-Missiles (BMD), un projet en plusieurs phases qui s’est transformé en l’ambitieux Sudarshan Chakra Sky Shield, englobant les Phases I, II et III.
Les origines du projet Arrow-2 en Inde
La quête indienne pour le système Arrow-2 remonte à la fin des années 1990, dans un contexte de tensions accrues après la guerre de Kargil en 1999 et les essais nucléaires pakistanais. Conçu pour intercepter des missiles balistiques à courte et moyenne portée jusqu’à 300 km, l’Arrow-2 était perçu comme une solution idéale pour contrer des menaces telles que les missiles Ghauri et Shaheen du Pakistan ou la série DF de la Chine.
Israël, partenaire stratégique clé de l’Inde, était disposé à vendre ce système, mais les États-Unis, co-développeurs majeurs du programme, exerçaient un droit de veto. Leur réticence reposait sur les lignes directrices du MTCR, qui interdisent les transferts de missiles capables de transporter une charge utile de 500 kg sur plus de 300 km (catégorie I). Washington craignait que la vente à l’Inde, alors non membre du MTCR, ouvre un précédent dangereux pouvant favoriser la prolifération vers des zones à risque ou des pays comme l’Iran.
En 2002, le veto américain fut donc confirmé, avec notamment l’intervention de Vann Van Diepen, Sous-secrétaire d’État adjoint, lors d’auditions au Congrès. Malgré le soutien du Pentagone et d’Israël, le Département d’État insista sur les antécédents indiens en matière de détournement technologique, citant l’adaptation des moteurs soviétiques SA-2 sur le missile Prithvi ou l’utilisation de conceptions américaines de roquettes Scout pour le missile Agni.
Le fait que l’Inde ne soit pas encore membre du MTCR jusqu’en 2016 renforçait cette position fondée sur une « présomption de refus » pour ce type d’exportations. Ce veto, documenté dans les rapports de l’Arms Control Association et du Washington Institute, a mis en lumière les limites de la dépendance aux systèmes étrangers dans un contexte géopolitique contraignant. En réponse, l’organisation indienne de recherche et développement en défense (DRDO) accéléra son programme BMD initié en 2000, transformant ce revers en levier d’innovation.
Le Programme indien BMD : Phases I, II et au-delà
Lancé en 1999 après la guerre de Kargil, le Programme BMD vise à établir une défense multi-couches contre les missiles balistiques, s’inspirant des systèmes mondiaux comme le Arrow israélien ou le THAAD américain, mais spécifiquement adapté aux menaces pesant sur l’Inde. Il comprend deux phases principales, avec une Phase III en développement pour faire face aux menaces hypersoniques et avancées. Ce programme intègre radars, centres de commandement et intercepteurs, affichant un taux de réussite aux tests de plus de 90 %.
Phase I : Fondations contre les menaces à courte portée (jusqu’à 2 000 km)
Cette phase, achevée en 2019 et en attente de déploiement complet, cible les interceptions endo- et exo-atmosphériques. Ses éléments clés sont :
- Prithvi Air Defence (PAD) / Intercepteur Pradyumna : missile à deux étages à propergol solide, conçu pour les interceptions exo-atmosphériques à haute altitude (50-80 km) à plus de Mach 5. Testé pour la première fois en 2006, il utilise un vecteur de poussée orientable pour une grande précision.
- Advanced Air Defence (AAD) / Intercepteur Ashwin : missile mono-étage endo-atmosphérique pour des altitudes plus basses (jusqu’à 30 km), atteignant Mach 4,5 avec une portée de 100 km. Tests réussis en 2007 et 2019.
- Radar de surveillance longue portée Swordfish (LRTR) : radar à réseau phasé actif (AESA) avec une portée de détection entre 600 et 800 km, dérivé et amélioré à partir du Green Pine israélien. Capable de suivre des objets aussi petits qu’une balle de cricket.
Cette phase protège notamment des sites stratégiques comme Delhi, grâce à un réseau intégré de radars d’alerte précoce et de centres de contrôle. Elle a démontré sa capacité à intercepter simultanément plusieurs missiles lors de tests en 2012 et 2017.
Phase II : Portée étendue contre les menaces intermédiaires (jusqu’à 5 000 km)
En développement depuis 2016, la Phase II cible les missiles balistiques à portée intermédiaire (IRBM) et intercontinentale (ICBM), y compris les menaces hypersoniques au-delà de Mach 5. Ses avancées récentes comprennent :
- Intercepteurs AD-1 et AD-2 : missiles solides à deux étages pour interceptions endo- et basse exo-atmosphériques. AD-1, testé en novembre 2022, vise des menaces jusqu’à 5 000 km ; AD-2 cible les plages 3 000-5 500 km. Un test en vol de juillet 2024 a confirmé la neutralisation de missiles de 5 000 km de portée.
- Prithvi Defence Vehicle (PDV) Mk-1 et Mk-2 : intercepteurs exo-atmosphériques atteignant 120 km d’altitude, le Mk-2 ayant démontré des capacités antisatellites (ASAT) lors de la mission Shakti en 2019.
- Radars améliorés : extensions du Swordfish jusqu’à 1 500 km de balayage, intégrés aux radars de très longue portée (VLRTR) offrant une couverture à 360°.
Cette phase complète la Phase I en établissant un « bouclier à double niveau » basé sur la technologie « hit-to-kill », qui diminue les risques causés par les débris. Le Programme de Défense Aérienne (PGAD) piloté par le DRDO à Hyderabad coordonne plus de 40 entreprises publiques et privées dont Bharat Electronics Limited (BEL) et Bharat Dynamics.
Phase III : Sudarshan Chakra Sky Shield – Une évolution à l’échelle nationale
Officialisée par le Premier ministre Narendra Modi lors de la fête de l’Indépendance en 2025 sous le nom de « Mission Sudarshan Chakra », cette phase prévoit un bouclier national intégré et renforcé par l’intelligence artificielle d’ici 2035. S’inspirant du disque mythique du dieu Krishna, elle étend le BMD en un « Rashtriya Suraksha Kavach » (Bouclier National de Sécurité) englobant sites stratégiques, villes, hôpitaux, réseaux ferroviaires et centres religieux. Ses caractéristiques principales :
- Intégration multi-couches : combinaison du système BMD avec le S-400 Triumf (déjà déployé), le Projet Kusha (missiles sol-air longues portées indigènes de 150 à 350 km), l’Akash-NG et le MRSAM pour la défense contre drones et missiles de croisière. Intégration d’armes laser (semblables à l’Iron Beam de la DRDO) pour des interceptions efficaces et économiques.
- IA et technologies quantiques : système Akashteer basé sur l’intelligence artificielle pour fusionner en temps réel les menaces détectées au sol, dans les airs, en mer, dans l’espace et dans le cyberespace. L’informatique quantique contribuera aux analyses prédictives face aux menaces hypersoniques.
- Synergie offensive-défensive : au-delà de l’interception, recours à des frappes de précision via les missiles de croisière Pralay, BrahMos et des munitions loitering. Lors de l’opération Sindoor en mai 2025, le S-400, surnommé « Sudarshan Chakra », a abattu des cibles pakistanaises à 300 km, validant le concept.
- Fierté indigène : 100 % « Make in India », mobilisant DRDO, HAL, ainsi que des entreprises privées comme Tata et L&T. Le déploiement s’étalera par phases, avec des « bulles protectrices » ciblées autour des infrastructures critiques pour maîtriser les coûts.
Cette phase résout les limites de la Phase II, notamment contre les menaces hypersoniques, et s’intègre au système IACCS pour une guerre centrée sur le réseau. Elle vise une couverture nationale complète d’ici 2035, tout en réduisant la dépendance aux importations dans un contexte de tensions sino-américaines.
| Phase | Portée couverte | Intercepteurs principaux | Altitude ciblée | Statut |
|---|---|---|---|---|
| Phase I | Jusqu’à 2 000 km | PAD, AAD/Ashwin | Endo (30 km), Exo (80 km) | Achèvement en 2019 ; déploiement en attente |
| Phase II | Jusqu’à 5 000 km | AD-1, AD-2, PDV Mk-1/2 | Endo – bas Exo (jusqu’à 120 km) | En développement ; tests majeurs 2022-2024 |
| Phase III (Sudarshan Chakra) | Couverture nationale (multi-domaines) | Variantes Kusha, armes laser, BMD intégré | Toutes altitudes + cyber/espacial | Annoncée en 2025 ; opérationnelle visée en 2035 |
Le veto américain a paradoxalement catalysé l’évolution du BMD indien, transformant une contrainte externe en une force d’innovation autonome. Depuis son adhésion au MTCR en 2016, l’Inde pourrait techniquement revenir sur une acquisition telle que l’Arrow-3, mais le développement de la Phase III privilégie clairement l’autosuffisance.
Le Sudarshan Chakra renforce la dissuasion dans le cadre de la politique indienne du « No First Use » nucléaire, assurant une capacité de seconde frappe contre les missiles pakistanais d’une portée de 3 000 km et les ICBM chinois DF-41.
Parmi les défis figurent les coûts élevés – estimés entre 10 et 15 milliards de dollars pour la Phase III –, la complexité d’intégration et les tests sur des terrains variés. Si certains critiquent ce programme en évoquant un possible embrasement des courses aux armements, les réussites comme le test de Phase II en juillet 2024 confirment les progrès accomplis.
Le Général Anil Chauhan, Chef d’État-major des Armées, a qualifié ce programme d’« Iron Dome » indien : une « épée et un bouclier » combinant défense et capacité offensive.