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La victoire électorale de Javier Milei en Argentine marque une rupture majeure dans le paysage politique du pays. Fondateur d’un courant éloigné des traditionnels péronistes et anti-péronistes, Milei incarne le rejet du système établi dans un pays miné par la crise économique et sociale. Sa présidence soulève de nombreuses questions sur l’avenir économique et politique de l’Argentine, alors que le nouveau chef d’État promet des réformes radicales.

Ryan C. Berg
Directeur du programme Amériques
Center for Strategic and International Studies

L’élection de Javier Milei bouleverse le paradigme politique argentin traditionnel. Ni péroniste ni anti-péroniste, il a su capter le vote anti-establishment dans un pays marqué par une décennie perdue : absence de croissance économique depuis dix ans, près de 45 % de la population sous le seuil de pauvreté et une inflation qui dépassera bientôt les 150 %. Malgré une victoire historique par la taille de son avance, Milei doit éviter de considérer ce mandat comme un soutien aveugle à son « anarcho-capitalisme ». Son cabinet en formation mêle idéologues fervents et figures issues de l’administration de Mauricio Macri, ce qui témoigne d’une volonté de traduire ses idées en gouvernance pragmatique et de construire une coalition capable d’engager des réformes économiques concrètes.

Anya Prusa
Associée, Amériques
Dentons Global Advisors – Albright Stonebridge Group

Milei a promis des changements radicaux pour l’Argentine, mais mettre en œuvre ces transformations sera difficile sans une majorité parlementaire solide et avec un soutien populaire davantage motivé par le rejet du statu quo que par l’approbation de ses propositions spécifiques. Récemment, le président élu a modéré plusieurs de ses positions les plus extrêmes dans une optique de gouvernabilité : la suppression de la banque centrale est désormais un objectif à long terme, sa diplomatie envers la Chine et le Brésil s’est adoucie, et plusieurs conservateurs issus du cercle de Mauricio Macri devraient rejoindre son gouvernement pour renforcer son assise politique. Néanmoins, Milei reste un personnage imprévisible, surnommé « El Loco » (le fou) pour son goût des théories du complot et pourrait se radicaliser à nouveau en cas de forte opposition politique ou de troubles sociaux après son entrée en fonction.

Adam Isacson
Directeur de la supervision de la Défense
Washington Office on Latin America

Beaucoup d’électeurs ont voté pour Milei en quête de changement face à une inflation à trois chiffres et un sentiment d’insécurité croissant. Mais ces électeurs ne partagent pas forcément ses vues sociales conservatrices, notamment son opposition à l’avortement ou sa défense des dictatures militaires passées. Milei s’inscrit dans une vague mondiale de dirigeants populistes à tendance autoritaire qui fragilisent les contre-pouvoirs démocratiques et attaquent la presse indépendante. Certains de ces leaders ont su gagner en popularité et obtenir le soutien des forces armées, comme Hugo Chávez au Venezuela ou Nayib Bukele au Salvador, tandis que d’autres perdent les élections malgré une base électorale solide, tels Donald Trump ou Jair Bolsonaro. À moins qu’il ne réussisse un miracle économique dans une Argentine plombée par la dette, les positions sociales de Milei pourraient l’inscrire dans cette deuxième catégorie des populistes d’un seul mandat au faible soutien populaire.

Eduardo Levy Yeyati
Économiste
Professeur, Université Torcuato Di Tella

La « politique émotionnelle » en Amérique latine — incarnée par des figures comme Jair Bolsonaro, Nayib Bukele, José Antonio Kast ou Javier Milei à droite, et Andrés Manuel López Obrador, Gabriel Boric ou Gustavo Petro à gauche — est une réaction directe au désenchantement vis-à-vis des partis traditionnels. Cette dynamique s’explique par la sous-performance de la région par rapport à son passé et aux autres pays émergents, par l’exclusion sociale persistante, par la dépendance accrue aux transferts publics et par un sentiment d’injustice. S’y ajoute la fin d’une classe politique vieillissante jugée intéressée, remplacée par des générations aux attentes plus larges. Le soutien à Milei reflète cette frustration, née des échecs des gouvernements de centre-droit et centre-gauche dans une économie en stagflation, avec des indicateurs sociaux en dégradation et une classe politique recyclée. Par ailleurs, l’éthique « barrani » (informelle ou périphérique), conséquence du système fiscal complexe argentin, valorise l’individualisme, l’auto-emploi et un État minimal. Milei incarne pour ses partisans à la fois un rationalisme libertarien et un instrument politique. Son aptitude à rester fidèle à son image d’outsider reste incertaine, car il doit déjà composer avec des acteurs politiques traditionnels. Sa victoire constitue néanmoins un signal d’alarme sur les déficits à corriger pour restaurer le contrat social dans les démocraties libérales de la région.