Le déclenchement des hostilités directes entre Israël et l’Iran en juin 2025 constitue l’une des escalades géopolitiques les plus importantes au Moyen-Orient de ces dernières années. Ce qui a commencé comme une frappe préventive calculée des Forces de défense israéliennes contre les installations nucléaires iraniennes, sous le nom d’opération Lion Ascendant, a rapidement évolué en un conflit multi-théâtre impliquant cyberattaques, frappes aériennes et engagements navals.
En quelques jours, les États-Unis sont entrés dans le conflit avec l’opération Marteau de Minuit, déployant plus de 125 avions, dont sept bombardiers B-2 Spirit. Ces derniers ont largué 14 bombes perforantes lourdes de 13,6 tonnes chacune contre les infrastructures nucléaires iraniennes. Le général Dan Caine, président de l’état-major américain, a qualifié cette mission de « plus grande frappe opérationnelle B-2 de l’histoire des États-Unis ».
En réponse, l’Iran a mené des attaques balistiques, des frappes de drones et des cyberattaques. Bien qu’il aurait souhaité utiliser la puissance de ses réseaux de groupes armés non étatiques régionaux – le Hezbollah au Liban, le Hamas dans les territoires palestiniens, les Houthis au Yémen et les milices en Irak –, le pays n’a pas pu, en grande partie parce qu’Israël avait considérablement affaibli leurs capacités militaires, notamment celles du Hezbollah et du Hamas. Durant cette confrontation brève mais intense, ces groupes sont restés largement silencieux, soit en raison de leur incapacité à intervenir efficacement, soit à cause de contraintes politiques internes.
Un cessez-le-feu fragile a été négocié après 12 jours de combats, illustrant la transformation de la guerre moderne : hybride, décentralisée et livrée sur plusieurs domaines, physiques et numériques.
Une guerre multidimensionnelle en pratique
La première opération israélienne a démontré une coordination sans précédent entre avions furtifs, renseignement, perturbations cybernétiques et guerre psychologique. Plus de 200 sorties, impliquant des F-35I Adir et F-15I Ra’am, ont frappé plus de 100 cibles en Iran, notamment les sites nucléaires de Natanz, Ispahan et Fordow. Ces actions explosives ont été précédées de mois de collecte de renseignement, de sabotages et d’intrusions informatiques menées par le Mossad et l’unité 8200, la division de guerre électronique israélienne.
Dans le même temps, la campagne de supériorité aérienne israélienne aurait neutralisé plus de 70 systèmes de missiles sol-air iraniens, ouvrant la voie à des frappes plus profondes. L’intervention américaine a suivi rapidement, avec des frappes sur des sites fortement fortifiés grâce à des bombes pénétrantes massives lancées depuis des B-2. Ces attaques ont causé des dégâts aux infrastructures clés du programme d’enrichissement nucléaire, bien que le débat soit encore vif sur l’étendue des dommages et sur la quantité d’uranium enrichi toujours en possession de l’Iran.
Simultanément, l’Iran a riposté par le lancement de 370 à 550 missiles balistiques et plus de 1 000 drones contre le territoire israélien, complété par des cyberattaques visant des infrastructures critiques. Israël affirme avoir intercepté 90 % de ces attaques grâce à son système intégré de défense antimissile combinant le Dôme de fer, David’s Sling et le système Arrow, appuyés par des batteries américaines THAAD. Cependant, l’ampleur et la fréquence inédites de ces attaques ont mis en évidence certaines faiblesses du dispositif défensif israélien.
Guerre cybernétique
Le conflit a clairement souligné que la guerre cybernétique est désormais un domaine central de la stratégie militaire, et non un simple complément. Les deux camps ont rapidement constaté les limites de la dissuasion numérique, en particulier dans les secteurs privés vulnérables.
Les cyberopérations ont pris une part cruciale dans l’affrontement. Israël a démarré avec un barrage cybernétique désactivant les radars iraniens, les stations de guerre électronique et les systèmes de communication. En retour, les hackers iraniens ont ciblé les réseaux électriques, les transports ferroviaires et les infrastructures numériques israéliennes, avec des succès variables.
Succès et limites opérationnels
Les victoires tactiques israéliennes reposent sur l’obtention rapide de la supériorité aérienne, des taux d’interception élevés face aux missiles iraniens et la perturbation des systèmes de commandement et contrôle adverses. Les frappes cinétiques américaines ont renforcé l’impression d’une maîtrise technologique écrasante. La préparation civile, avec une population israélienne réactive aux alertes et se réfugiant rapidement, a contribué à limiter pertes humaines et dégâts matériels. Les attaques à la roquette de l’Iran ont causé la mort de 28 personnes – principalement des civils – et fait plus de 3 000 blessés.
La fusion des domaines – cyber, guerre électronique, renseignement, surveillance et puissance de feu – a permis à Israël d’agir avec rapidité et précision. Le ciblage guidé par le renseignement et la coordination avec le réseau humain du Mossad ont assuré à l’opération d’avoir une portée stratégique et un impact psychologique majeurs, notamment par l’élimination ciblée de hauts responsables des Gardiens de la Révolution, tels que Saeed Izadi et Behnam Shahriyari.
Cependant, le conflit a aussi révélé certaines limites. Malgré des attaques sévères, les forces proxies iraniennes conservent des capacités significatives. La réduction du plateau missile de Hezbollah a mis en lumière la difficulté de détruire les acteurs non étatiques enracinés par la seule force conventionnelle.
Le réseau défensif israélien a montré des signes de fatigue, nécessitant une rotation et un rechargement rapide des batteries antimissiles, soulignant le besoin de systèmes modulables et autonomes. La riposte cyber iranienne a confirmé que même Israël reste vulnérable sans une stratégie numérique civile robuste.
L’efficacité des bombes américaines bunker-buster contre les sites fortifiés demeure incertaine. Si Donald Trump a affirmé que ces frappes ont « complètement détruit » la capacité nucléaire iranienne, plusieurs spécialistes, dont Jeffrey Lewis, jugent que le programme nucléaire iranien n’a pas été anéanti. Un rapport secret américain fuitant vers les médias indique que les dégâts sont importants mais non éliminatoires, et des communications iraniennes interceptées soulignent la surprise des responsables face à l’ampleur limitée des dégâts. Sans évaluation complète des dommages militaires, impossible de savoir si le site protégé de Fordow a été définitivement neutralisé.
Leçons pour l’avenir
Le conflit de juin 2025 offre de précieux enseignements pour la doctrine militaire contemporaine. Il réaffirme l’importance des capacités conventionnelles tout en soulignant le rôle clé du cyber, de la maîtrise de l’information, de la précision stratégique et de la coopération alliée dans les conflits du XXIe siècle.
Neuf leçons majeures :
- Ne jamais combattre seul : Le soutien des alliés, notamment des États-Unis, s’est avéré crucial en termes stratégique, opérationnel et technologique. Leur intervention a montré l’importance d’une intégration des capacités militaires et des échanges de renseignements.
- Assurer la supériorité aérienne : Un pilier des succès opérationnels, cet avantage doit être renforcé par la domination cyber, l’intégration du renseignement et la guerre électronique.
- Privilégier la précision stratégique : La destruction ciblée des infrastructures nucléaires iraniennes a retardé le programme nucléaire de 18 à 24 mois, démontrant la puissance des opérations guidées par le renseignement.
- Maîtriser la guerre par drones : Les essaims de drones iraniens, largement interceptés mais coûteux à contrer, illustrent la nécessité d’investir dans l’IA, les armes à énergie dirigée et des contre-mesures peu onéreuses.
- Anticiper la guerre hybride : Mêlant actions physiques, cyber, information et psychologie, le conflit a montré l’importance de la rapidité d’adaptation et du contrôle de la communication stratégique.
- Investir dans la défense aérienne intégrée : Le système israélien, soutenu par les États-Unis, a limité les dégâts et pertes humaines. Les pays du Golfe devraient établir une architecture régionale commune pour le partage de données radar et satellites afin d’améliorer leur défense antimissile.
- Neutraliser les forces proxies : Pour contrer les menaces indirectes d’acteurs comme le Hezbollah ou le Hamas, une doctrine élargie incluant la coalition régionale et des cadres légaux adaptés est essentielle.
- Ne pas sous-estimer les opérations psychologiques : Israël a exploité la guerre psychologique pour déstabiliser le commandement iranien, influencer l’opinion publique et limiter l’escalade, amplifiant l’effet des frappes cinétiques.
- Repenser la dissuasion : Celle-ci n’est plus binaire mais fluide, combinant puissance militaire visible, clarté politique, cohésion alliée et maîtrise de l’escalade.
Une guerre régionale aux caractères évolutifs
Ce conflit a marqué un tournant dans la nature et la conduite des guerres régionales. Il a confirmé la place centrale des alliances, des opérations psychologiques et du ciblage de précision, tout en soulignant le rôle croissant de la dissuasion stratégique et de la guerre de l’information pour influer sur le cours des événements.
La capacité à porter des frappes chirurgicales contre les installations nucléaires iraniennes, grâce à une intelligence conjointe américano-israélienne, a démontré que des actions préventives bien menées peuvent sérieusement retarder le développement d’armes adverses. Ces opérations n’ont pas seulement été efficaces militairement mais ont aussi désorienté psychologiquement les décideurs iraniens.
Par ailleurs, la maîtrise de l’influence – à travers la communication stratégique, la diplomatie publique et les opérations psychologiques – a amplifié l’effet des opérations, influencé les perceptions du champ de bataille et façonné les discours à l’échelle mondiale.
Enfin, le rôle des partenariats stratégiques a été déterminant. Sans le soutien américain en matière d’intelligence, de défense antimissile et de coordination militaire, Israël aurait eu du mal à mener une campagne d’une telle ampleur et précision. Le conflit a confirmé que dans la guerre multi-domaines, aucune nation ne peut agir seule : le succès repose sur l’interopérabilité, la confiance et des objectifs partagés entre alliés.
Le conflit de juin 2025 n’a pas été qu’un simple épisode parmi d’autres de la rivalité israélo-iranienne : il a offert une vision du futur de la guerre. Fusionnant outils conventionnels et non conventionnels, impliquant résilience opérationnelle et imprévisibilité des menaces asymétriques, il pose aussi la question de l’efficacité stratégique des victoires tactiques.
Alors que les stratèges évaluent l’héritage des opérations Lion Ascendant et Marteau de Minuit, il convient de dépasser la simple mesure des destructions matérielles. La réussite réelle s’apprécie à l’aune de la stabilité, de la sécurité durable et de la dissuasion effective, ou au contraire au regard d’une escalade prolongée d’un nouveau type de conflit hybride. Le champ de bataille de demain n’est plus à venir : il est déjà présent. Seules les armées capables d’opérer simultanément sur plusieurs domaines, avec rapidité et discipline stratégique, y survivront.
Bilal Y. Saab est directeur général senior chez TRENDS US et ancien conseiller principal pour la coopération en matière de sécurité au département américain de la Défense.
Darren D. White est un ancien militaire britannique et ancien opérateur du renseignement militaire.
Crédit image : Unité porte-parole des Forces de défense israéliennes via Wikimedia Commons