L’aviation philippine, peu visible sur la scène internationale faute d’avoir disposé d’avions de combat modernes depuis plus de 17 ans, vient de susciter une certaine controverse. Lors d’un exercice conjoint avec l’armée de l’air américaine, un avion d’entraînement philippin a réussi à verrouiller un F-22, suggérant la capacité théorique des pilotes philippins à simuler l’abattage d’un chasseur de cinquième génération.
L’anecdote provient du compte-rendu du 76e anniversaire de la 5e escadre de chasse philippine. Selon ce rapport, lors de l’exercice aérien Cope Thunder 23-2, un F/A-50 philippin aurait brièvement verrouillé son radar sur un F-22 américain, le pilote annonçant sur la radio un abattage simulé au moyen de missiles air-air. Cet exploit a été inscrit dans l’« historique » de l’escadre, témoignant de la fierté ressentie au sein de l’armée de l’air philippine.
Le F/A-50 est un avion d’entraînement avancé dérivé du T-50 « Golden Eagle », développé en Corée du Sud. Livré en flotte limitée aux Philippines, il constitue l’appareil opérationnel le plus performant de leur aviation. Cependant, ses capacités air-air restent modestes. Le F/A-50 est optimisé pour les manœuvres à basse altitude et en régimes subsoniques, mais il est largement dépassé face à des chasseurs de quatrième génération tels que le F-16, et encore plus face au F-22. Malgré une avionique améliorée incluant un radar de suivi, le F/A-50 demeure éloigné de la classe d’un véritable intercepteur moderne et ne peut rivaliser avec un F-22 furtif.
Une analyse attentive de la capture d’écran du système de visée (HUD) publiée par les Philippins montre un certain laxisme de la part des Américains. Le F-22 engagé disposait en effet de deux réservoirs externes de carburant, ce qui est inhabituel lors d’un combat aérien rapproché. Traditionnellement, les chasseurs larguent ces réservoirs intermédiaires pour réduire poids et traînée, optimisant ainsi leur maniabilité et furtivité. Le fait que le pilote américain ait conservé ces réserves témoigne d’une volonté délibérée de faciliter l’exercice pour le F/A-50 philippin.
Par ailleurs, le compteur de missiles air-air sur le HUD affichait la valeur « 99 », un code indiquant en réalité un nombre illimité de munitions virtuelles. Cela signifie que le pilote philippin pouvait engager autant de missiles qu’il le souhaitait, supprimant toute contrainte d’approvisionnement et rendant la simulation nettement biaisée en faveur des Philippines.
L’exercice Cope Thunder 23-2 visait à renforcer l’interopérabilité entre les forces américaines et philippines ainsi qu’à améliorer les capacités expéditionnaires des deux armées de l’air. Principalement organisé sur des bases philippines comme Clark et MacTan, il a vu la participation des F-22 et F-16 américains face au seul appareil apte au combat des Philippins, le F/A-50. Ce déséquilibre technique et opérationnel, conjugué au niveau d’entraînement plus limité des pilotes philippins, réduit l’intérêt strictement opérationnel de ces engagements simulés pour les États-Unis.
En disposant le F-22 avec deux réservoirs externes, l’armée de l’air américaine a clairement manifesté son mépris pour l’enjeu réel du combat aérien simulé. Pour un chasseur furtif, ces réservoirs augmentent considérablement la signature radar (RCS) et compromettent l’efficacité des tactiques furtives. Chaque réservoir peut contenir environ 600 gallons (soit 2 217 litres) de carburant, pesant près de 4,5 tonnes pour l’ensemble, sur un avion qui pèse environ 15 tonnes à vide. Un tel équipement en engagement close-range est un handicap manifeste pour le F-22.
Les chasseurs furtifs comme le F-22 sont conçus pour éviter le combat rapproché, préférant engager l’ennemi à longue distance grâce à leur détection avancée. Pour un chasseur de quatrième génération, percevoir son adversaire avant d’être engagé est souvent difficile. Cette mise en scène a donc pour but de rassurer les Philippins, en leur donnant une perception exagérée de leurs capacités contre des adversaires modernes, et indirectement de les encourager à des postures plus agressives dans la région sensible de la mer de Chine méridionale.
Il est notoire que certains cercles aux Philippines ont été encouragés par les États-Unis à provoquer des tensions en mer de Chine méridionale. Toutefois, l’écart capacitaire avec les forces chinoises demeure conséquent, et les Philippins risquent souvent de servir de « chair à canon » dans cette stratégie géopolitique. Offrir à leur armée de l’air la possibilité symbolique d’« abattre » un F-22 américain sert à alimenter la confiance, et soutient implicitement l’idée que les forces philippines n’auraient pas à craindre leurs homologues chinois, notamment les chasseurs J-20 de l’Armée populaire de libération.
Lorsque des incidents éclatent autour d’îlots contestés comme le récif Ren’ai, le haut-fond de Scarborough ou l’île de Zhongye, ils peuvent être interprétés comme le produit de ce type d’incitation étrangère. La présence militaire américaine dans la première chaîne d’îles de l’Asie du Sud-Est reste limitée, reposant principalement sur Guam, sans bases avancées solides aux Philippines. La Chine peut ainsi se permettre d’attendre et d’adapter ses réactions.
En revanche, les États-Unis cherchent à renforcer leur présence sur les territoires philippins pour disposer d’un point d’appui stratégique au sud de cette chaîne d’îles. Cela leur permettrait d’intervenir plus efficacement contre les groupes de combat des porte-avions chinois en mer de Chine méridionale et de soutenir leur posture dans le détroit de Taïwan. Cette expansion militaire américaine vise aussi à perturber les voies maritimes vitales, notamment les détroits de Malacca et de Lombok, essentiels pour l’approvisionnement énergétique de la Chine.
Au-delà de ces enjeux immédiats, cette stratégie américaine cherche à isoler la Chine de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est), affaiblissant ainsi ses liens régionaux et freinant son développement géopolitique dans la zone.