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Alors que l’Armée de l’air indienne (IAF) fait face à des déficits de ses escadrons et à l’évolution des menaces aériennes, la quête d’un missile air-air très longue portée (VLR) d’origine locale s’intensifie. Rudram-1, missile anti-radiation supersonique développé par le DRDO pour la suppression des défenses aériennes ennemies (SEAD), pointe comme un candidat prometteur. Avec une portée de base avoisinant 150 à 200 km, ce missile air-sol pourrait-il être transformé en un intercepteur air-air capable d’atteindre 200 km, à l’image du redoutable R-37M russe ? Cette étude technique explore la faisabilité d’une telle adaptation, en s’appuyant sur les architectures de missiles, les modes de guidage et les ajustements propulsifs nécessaires. Si la conversion n’est pas un simple transfert, des modifications stratégiques pourraient aboutir à un équivalent économique du R-37, renforçant l’initiative d’autonomie stratégique de l’Inde face aux propositions d’achat de Moscou.

Le R-37M, missile phare du MiG-31, a bouleversé les doctrines du combat aérien grâce à sa portée de 300 à 400 km, notamment lors d’attaques récentes contre des avions AWACS ukrainiens. L’Inde, cherchant à disposer d’une capacité de frappe à distance similaire contre des avions comme le J-20 chinois ou le JF-17 pakistanais, fait face à une lacune : l’Astra Mk3 plafonne à 150 km. Le booster à propergol solide et le chercheur passif de Rudram-1 constituent une base séduisante, mais la transition impose une véritable alchimie technique. Cette analyse détaille avantages, inconvénients et voies possibles, avec un horizon de développement estimé entre 3 et 5 ans et un budget de 2 000 à 3 000 crore INR.

Testé en vol depuis le Su-30MKI de 2020 à 2023, Rudram-1 excelle en tant que missile anti-radiation de nouvelle génération (NGARM), ciblant avec précision les émissions radar ennemies. Sa conception privilégie la guerre électronique plutôt que le duel cinématique. Le R-37M, lui, est un chasseur air-air pur-sang, optimisé pour intercepter à des vitesses hypersoniques à 20 km d’altitude.

Paramètre Rudram-1 (Base) R-37M (Référence)
Portée 150-200 km (profil basse altitude/lofté) 150-400 km (selon profil)
Vitesse Mach 2 (supersonique) Mach 6 (hypersonique)
Masse ~600 kg ~510 kg
Longueur 5,5 m 4,06-4,2 m
Diamètre ~0,18 m (estimation) 0,38 m
Charge militaire 55-60 kg pré-fragmentée 60 kg à fragmentation
Guidage Guidage radar passif (émissions) Inertiel + mise à jour en vol + radar actif
Propulsion Propergol solide monopropulseur Propergol solide + sustentation ramjet
Plateforme de lancement Su-30MKI, Rafale (aéroporté) MiG-31, Su-35 (haute altitude)

Les similitudes sont nombreuses : charges militaires comparables pour des effets de fragmentation, poids compatible avec un portage par chasseurs, et propulsion initiale à propergol solide. La portée de 200 km de Rudram s’apparente déjà à celle d’un R-37 « light », mais la vitesse et le type de guidage imposent des améliorations majeures.

Adapter un missile anti-radiation à un rôle air-air n’est pas inédit – certaines évolutions ont permis de cibler des brouilleurs électroniques. Cependant, le chercheur passif de Rudram, conçu pour capter des radars au sol (bandes 1-18 GHz), nécessite une révision complète pour suivre des cibles aériennes mobiles. Voici le plan envisagé :

1. Révision du chercheur : Du mode passif au mode actif

Le cœur technologique de Rudram-1 est son chercheur passif, verrouillant les sources radar telles que les systèmes SAM, idéal en SEAD mais inefficace contre des avions non émetteurs. Pour atteindre la performance de l’active seeker du R-37M, capable d’acquisition terminale jusqu’à 240 km, le DRDO pourrait développer un système multimode : conserver la détection passive pour les menaces électroniques et ajouter un radar AESA en GaN destiné aux cibles aériennes. La faisabilité technique est jugée élevée (70 %). Des précédents américains comme l’AGM-88 HARM modernisé en AARGM-ER, alliant guidage anti-radar à GPS/INS, illustrent cette voie. Le coût estimé pour la R&D du chercheur est de l’ordre de 500 à 800 crore INR, exploitant la technologie radar Uttam de GTRE. Le principal défi reste la miniaturisation pour intégrer le nouveau vecteur sans augmenter significativement la traînée aérodynamique.

2. Propulsion et extension de la portée : Supersonique vers quasi-hypersonique

Avec 200 km, Rudram couvre le seuil bas des capacités du R-37, mais maintenir une vitesse supersonique soutenue exige des modifications. Le moteur monopropulseur solide convient à des tirs loftés à 15 km d’altitude, tandis que le R-37 utilise un ramjet pour soutenir des pointes à Mach 6 sur 400 km. La solution pourrait être un moteur double-pulse ou l’ajout d’un ramjet liquide, suivant l’exemple du BrahMos-II. Des essais permettraient de vérifier un gain de 50 km via l’optimisation de trajectoire (par exemple en vol en flamant). La faisabilité est moyenne (50 %). Les spécialistes des propergols solides de l’ARDE sont à la manœuvre, mais l’intégration du ramjet pourrait entraîner un retard de deux ans. Le lancement en haute altitude depuis le Su-30MKI (Mach 0,6 à 2,0) contribue naturellement à augmenter la portée effective.

3. Adaptation aérodynamique et de la charge militaire

Les gouvernes cruciformes de Rudram assurent la stabilité en attaque surface-surface, mais le combat air-air requiert des manœuvres à forts angles d’attaque contre des appareils manœuvriers. L’ajout de canards ou de poussée vectorielle pourrait répondre à cette exigence, tandis que la charge militaire serait adaptée pour un détonateur de proximité performant, comme sur le R-37, efficace contre les AWACS. La faisabilité est excellente (80 %). Ces modifications mineures pourraient s’intégrer à des solutions de guidage terminal laser/IR déjà explorées dans le cadre du programme ASRAAM du DRDO.

En synthèse, la viabilité globale est estimée entre 60 et 70 %. Le premier prototype « Rudram-A2A » pourrait effectuer des vols d’essai autour de 2028, basé sur des essais captifs programmés dès 2024. Les risques incluent une vulnérabilité aux contre-mesures électroniques (les détecteurs passifs étant moins performants contre la furtivité) et les coûts d’intégration sur les pylônes des Tejas Mk2 ou de l’AMCA.

L’IAF cherche urgemment des missiles air-air très longue portée pour contrer la supériorité numérique de la PLAAF. Des offres sur le R-37 ont été évoquées en mai 2025, mais le coût d’importation (50 à 60 crore INR par missile) et les risques liés aux sanctions freinent ces acquisitions. Une conversion de Rudram serait 40 à 50 % moins chère (environ 20 à 30 crore INR), à 85 % d’origine indienne, et présenterait un double emploi (SEAD et air-air). Elle comblerait le vide laissé par Astra, armant plus de 200 Su-30MKI pour des missions d’extermination d’AWACS sur deux fronts. À l’échelle mondiale, ce développement positionnerait le DRDO comme un exportateur possible auprès des partenaires du QUAD.