La demande croissante pour les mortiers automoteurs à tourelle connaît un nouvel élan, porté par la géopolitique actuelle et les menaces évolutives sur le champ de bataille ukrainien. Les systèmes développés par les industriels européens et alliés suscitent un intérêt marqué, y compris au sein de l’armée américaine.
La vulnérabilité des équipes d’infanterie utilisant des mortiers traditionnels, qui doivent manipuler manuellement leurs armes sous la menace constante d’une détection par contre-batterie et de tirs ennemis, est particulièrement évidente sur le terrain en Ukraine. Les radars de localisation d’armes et de contre-batterie, de plus en plus sophistiqués, ainsi que les systèmes acoustiques et les drones de reconnaissance, constituent une menace permanente. Ces capteurs détectent rapidement l’origine des tirs de mortiers, transmettent les coordonnées aux unités de direction de feu et déclenchent souvent des frappes contre-batterie immédiates. Or, le déploiement et le repli d’une section de mortiers classique restent un processus relativement lent. De plus, opérant à proximité du front, les équipes font face à un temps de réaction plus court face aux tirs ennemis, sans oublier la menace grandissante des drones en mode première personne (FPV).
Dans ce contexte, les équipes ukrainiennes équipées de mortiers automoteurs à tourelle fournis par les alliés rapportent une grande satisfaction quant à la protection et à la performance offertes par ces systèmes. Cette expérience nourrit le développement et la croissance du marché des mortiers automoteurs à tourelle. Mobile et réactif, ce type de système offre une meilleure sécurité aux équipages, intégrant un système de contrôle de tir (FCS) sophistiqué et connecté à un réseau tactique d’appui feu indirect. Alliant cadence de tir élevée, précision et munitions innovantes, certains modèles permettent même de tirer en mouvement. Les tactiques dites « shoot-and-scoot » et la protection blindée ne sont plus l’apanage de l’artillerie automotrice la plus récente, mais s’appliquent désormais aussi aux mortiers, capables d’échapper aux radars de localisation d’armes, de quitter rapidement leurs positions avant toute détection, tout en étant protégés contre les tirs d’armes légères et les éclats.
Dans cette optique, cet article se penche sur deux systèmes européens de mortiers automoteurs à tourelle, récemment développés, intégrés dans des programmes majeurs de véhicules blindés.
M120 Rak : l’expertise polonaise au service de l’Ukraine
Fabriqué par Huta Stalowa Wola (HSW), le mortier automoteur à tourelle calibré 120 mm M120 Rak joue un rôle central dans la modernisation de l’artillerie polonaise. Après une commande ferme de 64 exemplaires sur châssis à roues M120K datée du 28 avril 2016, ce système a été mis en production. La version M120K est montée sur le véhicule blindé de transport de troupes Rosomak 8×8, lui-même dérivé sous licence du Patria Armoured Modular Vehicle (AMV). Entré en service fin 2017, le système a atteint sa capacité opérationnelle initiale, portée à 122 véhicules par des commandes successives. En 2023, une quarantaine de transporteurs équipés de mortiers Rak ainsi que plusieurs véhicules de commandement servaient au sein des forces armées polonaises.
Par ailleurs, une variante chenillée nommée M120G, intégrant une tourelle mortier M120 Rak améliorée sur la plateforme Borsuk de HSW, a été présentée en tant que démonstrateur technologique lors du salon MSPO 2024 à Kielce en septembre 2024. Une version chenillée légère avait déjà été exposée en 2021 avec la tourelle Rak montée sur la plateforme Opal de HSW. Qu’elle soit sur roues ou chenillée, la version standard du mortier Rak est chambrée par culasse et afficherait une cadence de tir soutenue de 6 à 8 coups par minute, en grande partie rendue possible par son chargeur automatique. Le système peut être prêt à tirer en seulement 30 secondes après réception de l’ordre de feu, avec une capacité de rotation complète à 360° et une élévation entre -3° et +80°. Sa portée maximale s’étend à environ 10–12 km avec des munitions standard à fragmentation à haute énergie, pouvant embarquer jusqu’à 46 obus, dont 20 prêts à l’emploi, la capacité de stockage variant selon les types de munitions.
Les améliorations du prototype M120G Borsuk incluent un nouveau chargeur automatique permettant une cadence de tir soutenue accrue à 10–12 coups par minute, et un maximum de 15 coups par minute. La tourelle modifiée, de profil abaissé, dispose d’un canon lisse plus long offrant une portée supérieure jusqu’à 13 km. Le véhicule bénéficie également d’un blindage renforcé et d’un système de protection active contre les projectiles de gros calibre, ainsi que d’un drone intégré destiné à la reconnaissance, à la détection et à l’évaluation des impacts après tir.
Une évolution notable de la mobilité est prévue suite à un protocole d’accord signé en novembre 2025 entre HSW et Allison Transmission, spécialiste américain des transmissions automatiques. Ce partenariat vise la conception et la production sous licence des dernières boîtes de vitesses, qui équiperont les futurs véhicules de combat HSW tels que le Borsuk, et d’autres projets sur plateformes chenillées et à roues.
Le Rak en Ukraine
En dépit d’une montée en puissance encore en cours, la Pologne a livré en avril 2023, dans le cadre d’un soutien militaire, 24 systèmes M120 Rak sur roues ainsi que 12 véhicules de poste de commandement à l’Ukraine. Ces équipements, reçus au troisième trimestre 2023, ont été immédiatement déployés avec la 44e brigade mécanisée distincte. Les forces ukrainiennes ont souligné au printemps 2024 la capacité des véhicules à appliquer la tactique « shoot and scoot », confirmant un temps de préparation au tir de 30 secondes, et l’efficacité du chargeur automatique qui permet une cadence de tir élevée avec les munitions OTAN standard sur une portée de 10 à 12 km. Il est toutefois à noter que « au moins » un véhicule M120 Rak blindé avait été détruit à ce moment.
Au-delà de la Pologne et de l’Ukraine, aucun autre pays n’a encore adopté le M120 Rak, bien que HSW le promeuve activement sur les salons internationaux comme le World Defense Show (Riyad, 2024) ou Eurosatory (Paris, 2024). L’intérêt est cependant en hausse, notamment avec la présentation des améliorations 2024, et une possible attention portée par l’armée américaine dans le cadre de son programme AMPV (Armoured Multi-Purpose Vehicle), même si celle-ci teste actuellement une variante de mortier basée sur la tourelle 120 mm NEMO développée par Patria/Kongsberg.
NEMO : la puissance de feu finlandaise au cœur des projets américains
Le programme AMPV américain, qui vise à remplacer la flotte de véhicules M113 au sein des Armoured Brigade Combat Teams (ABCT) de l’armée américaine sur les 20 prochaines années, comprend cinq variantes, dont un transporteur de mortier automoteur. Plus de 3 000 véhicules ont été commandés, avec une récente commande supplémentaire de 240 unités. Le nombre exact de mortiers automoteurs au sein de cette flotte reste toutefois à préciser. Chaque ABCT, parmi les 16 actuels (dont 5 de la Garde nationale), comptera environ 30 % de véhicules AMPV toutes versions confondues – véhicule généraliste, porteur mortier, poste de commandement, médical et évacuation sanitaire. Ces véhicules devront évoluer en coordination avec d’autres moyens blindés comme les chars M1 Abrams et les véhicules d’infanterie M2 Bradley. La production en série a été confiée à BAE Systems en août 2023.
La variante porte-mortier AMPV, désignée M1287 Mortar Carrier, était initialement prévue avec le système de mortier M121 et le système de contrôle de tir M95, avec un équipage total de quatre personnes.
En 2024, BAE Systems a toutefois présenté un nouveau système de plateau supérieur, l’External Mission Equipment Package (ExMEP), facilitant l’installation de tourelles différentes sur la plate-forme de base. Le prototype de transporteur mortier AMPV dévoilé fin 2024 intègre ainsi la tourelle mortier télécommandée Patria NEMO 120 mm. Depuis 2020, le Pentagone et Patria ont engagé une coopération de recherche pour étudier l’utilisation potentielle du NEMO sur certaines plateformes américaines.
Selon BAE Systems, ce développement est le fruit d’un investissement technologique rapide et collaboratif entre eux-mêmes, Kongsberg/Patria et l’armée américaine, démontrant la polyvalence de la plate-forme AMPV équipée d’ExMEP pour accueillir divers types de tourelles, au-delà du seul système NEMO.
Bill Sheehy, directeur du programme AMPV chez BAE Systems, indiquait que le prototype tourelle mortier a vu le jour à la suite d’échanges de capacité avec l’armée en 2022, année où ExMEP a été conceptualisé en partenariat avec l’industrie. Il a souligné la rapidité d’intégration du système NEMO, capable de fournir un appui feu indirect et direct dans de multiples scénarios de mission.
Depuis sa première présentation fin 2024, le prototype AMPV équipé de NEMO a subi plusieurs mois d’essais rigoureux et de tirs opérationnels, notamment sur le site de Fort Moore en Géorgie, afin de recueillir les retours des utilisateurs. Passons maintenant à une appréciation plus détaillée du système NEMO dans un contexte européen.
NEMO
Le mortier à tourelle 120 mm NEMO de Patria est en service dans trois pays (Arabie saoudite, Slovénie et Émirats arabes unis), et commandé par trois autres (Allemagne, Hongrie et Suède), installé sur divers véhicules terrestres et navals. Un développement majeur récent est son intégration comme variante porte-mortier sur le Patria 6×6, plateforme retenue dans le cadre du programme multinational Common Armoured Vehicle System (CAVS), qui regroupe notamment le Danemark, la Finlande, l’Allemagne, la Lettonie, la Norvège, la Suède et le Royaume-Uni.
Les principales versions proposées dans le cadre du CAVS comprennent les véhicules de transport de troupes blindé (APC), les postes de commandement, les véhicules de soutien logistique, les véhicules du génie, l’évacuation sanitaire MEDEVAC, ainsi que le mortier automoteur équipé de la tourelle NEMO. À ce jour, l’Allemagne est le seul membre du CAVS à avoir commandé le porte-mortier NEMO sur Patria 6×6, avec 69 exemplaires en commande. Le total des commandes combinées pour toutes les variantes du CAVS dépasse désormais les 2 000 unités, dont 250 déjà livrées, avec une cadence de livraison en hausse, ce qui laisse présager une future extension des commandes pour le mortier.
La tourelle NEMO est un système de mortier télécommandé de 120 mm, principalement destiné au tir indirect, mais aussi capable de tir direct. Son mécanisme à culasse battante et sa tourelle stabilisée lui permettent d’engager des cibles à basse élévation, avec un télémètre laser et des caméras jour/thermique pour l’identification.
NEMO peut réaliser des missions de tir simultané à impact multiple (MRSI) où jusqu’à cinq obus sont tirés pour toucher presque simultanément une zone cible, avec moins de quatre secondes d’intervalle entre les impacts. Il peut aussi effectuer des missions de tir simultané sur plusieurs cibles (MTSI), frappant jusqu’à cinq coordonnées distinctes proches, avec un impact presque simultané. Ces missions MRSI/MTSI sont possibles pour des distances comprises entre 1 km et 6,5 km. Les tirs directs et indirects peuvent être réalisés véhicule à l’arrêt ou en mouvement.
La tourelle NEMO RC pèse 1 900 kg, accueille un équipage de deux ou trois personnes, tourne sur un azimut de 360° avec un angle d’élévation de -3° à +85°. Elle est commandée électriquement, avec une commande manuelle de secours, et équipée d’un canon lisse de 3 mètres utilisant un système de chargement semi-automatique (une brochure Patria 2025 évoque désormais un chargeur automatique également disponible). Le recul est atténué par un système hydropneumatique souple. L’emport d’obus est de 50 à 60 unités. Le lance-mortier tire la totalité des munitions standard OTAN 120 mm à âme lisse, y compris certains obus guidés de précision. Pour la protection, la tourelle peut s’équiper de lance-grenades fumigènes et d’une station d’armes télécommandée en armement secondaire.
Selon Patria, le système peut être opérationnel en moins de 25 secondes après réception de l’ordre de tir, via un système de commandement et de contrôle (C2) relié au réseau tactique de direction de feu. Ses capacités « shoot-and-scoot » incluent la possibilité de tirer en mouvement, avec une première salve de trois obus en 15 secondes, suivie d’une cadence soutenue de 6 obus/minute, pouvant atteindre un maximum de 10 obus/minute. La portée maximale est supérieure à 10 km selon les munitions utilisées.
Tim Guest
Tim Guest est un journaliste indépendant spécialisé dans la défense, correspondant au Royaume-Uni pour plusieurs publications spécialisées. Ancien officier de l’armée britannique, il possède également une expérience dans la communication du secteur de la défense.