Face à une recrudescence des brouillages et usurpations de signaux GPS affectant l’espace aérien indien le long de la frontière occidentale, des experts du secteur aéronautique appellent à une adoption nationale de technologies autochtones robustes pour protéger les vols civils et les infrastructures critiques. Avec plus de 465 perturbations recensées dans des couloirs aériens clés comme Amritsar et Jammu depuis fin 2023, ces spécialistes alertent sur les risques majeurs engendrés par ces tactiques de guerre hybride, attribuées à des émetteurs terrestres opérant depuis la frontière pakistanaise. Ces interférences pourraient provoquer des collisions en vol, des coupures de navigation, et accroître la vulnérabilité des avions commerciaux, des essaims de drones et même des réseaux urbains d’électricité.
Les pilotes évoluent désormais dans ce qu’ils qualifient de zones « privées de GPS », les contraignant à des détours imprévisibles, une consommation de carburant accrue et une dépendance à des systèmes de secours obsolètes. Par exemple, des vols commerciaux au-dessus d’Amritsar, Chandigarh et Srinagar ont subi des coupures brusques de signal, obligeant les équipages à dévier de leurs trajectoires optimales et à brûler entre 10 et 15 % de carburant en plus par segment de vol. « Ce ne sont pas de simples dysfonctionnements : ce sont des attaques électroniques intentionnelles destinées à semer le chaos sans tirer un seul coup de feu », affirme Soumya Awasthi, chercheuse à l’Observer Research Foundation (ORF), spécialiste en sécurité et technologies stratégiques. Elle qualifie cette menace d’« escalade en zone grise » orchestrée par des adversaires comme le Pakistan, où des signaux usurpés, plus puissants que les véritables émissions GNSS, trompent les systèmes des avions en leur fournissant de fausses positions. Cela peut perturber l’autopilote, les transpondeurs ADS-B et les alertes de proximité au sol.
Les données officielles confirment l’ampleur du phénomène : la Direction générale de l’aviation civile (DGCA) a recensé 465 incidents de brouillage entre novembre 2023 et février 2025, principalement près de la frontière pakistanaise, avec des équipages signalant une hausse des interférences lorsqu’ils franchissent l’espace aérien Iran-Pakistan.
En réponse, le ministère de l’Aviation civile a informé le Parlement que les compagnies aériennes doivent se conformer à une circulaire de la DGCA datant de novembre 2023, imposant la déclaration des incidents, tandis que des Avis aux navigateurs (NOTAM) identifient les zones à risque élevé. L’Autorité aéroportuaire de l’Inde (AAI) renforce en parallèle la gestion du trafic aérien selon des protocoles alignés sur l’OACI et l’EASA, notamment en recourant à la triangulation DME-DME (Distance Measuring Equipment) comme solution de secours quand le GPS est indisponible.
Pourtant, les spécialistes jugent ces mesures insuffisantes. Le capitaine Mohan Ranganathan, consultant en sécurité aérienne expérimenté, souligne que les signaux dégradés compromettent les séparations radar, accroissent les retards jusqu’à 30 minutes par vol et aggravent la surcharge des équipages dans un espace aérien déjà saturé.
Les conséquences dépassent même le secteur aéronautique. Le GPS est essentiel à l’agriculture de précision, à la logistique maritime et aux réseaux électriques intelligents dans des régions comme le Pendjab et Jammu-et-Cachemire, désormais exposées à des défaillances en cascade causées par ces brouillages. « Un essaim de drones piratés pourrait provoquer une panne de sous-station électrique ; un camion de fret désorienté risquerait de heurter une piste », avertit Soumya Awasthi, évoquant des exemples mondiaux tels que les coupures d’électricité en Ukraine en 2022, provoquées par des attaques électroniques russes. Avec plus de 700 avions commerciaux en Inde, de plus en plus dépendants des systèmes GNSS, et une croissance annuelle du secteur de 15 %, l’exposition aux risques s’intensifie, notamment avec les compagnies low-cost comme IndiGo et SpiceJet qui développent des vols proches des frontières dans le cadre du programme UDAN.
Les experts sont unanimes : les solutions réactives ne suffiront pas. Soumya Awasthi propose une défense multiforme et autochtone, en commençant par le système régional indien de navigation satellitaire NavIC — opérationnel mais peu utilisé par les récepteurs civils — capable d’offrir une autonomie à l’épreuve des usurpations. « Il faut rendre obligatoire l’intégration de NavIC dans tous les nouveaux aéronefs d’ici 2027, en le couplant à l’augmentation GAGAN pour la détection d’erreurs », insiste-t-elle, tout en déplorant le retard de la DGCA dans l’adoption des équipements compatibles GAGAN. Parmi les technologies complémentaires figurent des gyroscopes optiques miniaturisés pour la navigation inertielle de secours, des détecteurs d’anomalies GNSS avec contrôle autonome d’intégrité (RAIM), ainsi qu’une « grille de détection » collaborative utilisant les smartphones comme brouilleurs en temps réel via triangulation.
Awasthi recommande aussi de déployer des réseaux de capteurs aériens et terrestres pour localiser rapidement les émetteurs perturbateurs, ainsi que des communications résistantes au calcul quantique, comme le programme Secure Army Mobile Bharat Vision (SAMBHAV), pour renforcer la sécurité des échanges. Ranganathan souligne l’importance de former les pilotes aux opérations dans des environnements « privés de GNSS », y compris via des simulateurs intégrant des scénarios de navigation hybride, tout en encourageant la production locale de récepteurs anti-usurpation à bas coût pour réduire la dépendance aux importations de 40 %. Enfin, la coopération internationale est jugée cruciale : des groupes de travail conjoints BCAS-OACI sont proposés pour l’échange de données avec les pays voisins, sur le modèle des initiatives européennes après les pics de brouillage enregistrés en 2023 dans les pays baltes.
Fait notable, l’Inde n’est pas exempte de reproches : selon des sources militaires, les brouilleurs déployés à la frontière pour gêner les systèmes GNSS pakistanais (incluant GPS, GLONASS et Galileo) auraient également affecté des zones civiles. « La guerre électronique offensante est à double tranchant ; il nous faut privilégier les technologies résilientes plutôt que l’escalade », conclut Awasthi. Dans un contexte de tensions persistantes après l’opération Sindoor, le lobby aéronautique, soutenu par la FICCI et la CII, prévoit d’organiser un sommet en novembre afin de plaider pour un financement de cinq mille crore roupies (environ 600 millions d’euros) dédié à la recherche et développement, avec pour objectif une protection « anti-spoofing » complète d’ici 2030.