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En Europe, deux des chasseurs les plus redoutables au monde coexistent dans les forces aériennes de plusieurs pays de l’OTAN, mais leur conception reflète des philosophies de combat radicalement différentes. D’un côté, le Lockheed Martin F-35 Lightning II, un chasseur furtif de cinquième génération développé aux États-Unis et exporté à travers l’Alliance comme la colonne vertébrale du combat aérien futur. De l’autre, l’Eurofighter Typhoon, avion emblématique européen de supériorité aérienne de quatrième génération améliorée, optimisé pour la vitesse, l’agilité et la performance cinématique pure, plutôt que pour la furtivité.

Ces deux programmes sont internationaux, reliant des chaînes d’approvisionnement industrielles dans plusieurs pays alliés, et jouent un rôle clé dans la capacité aérienne de l’OTAN. Mais en matière de conception, doctrine et mode d’engagement, le F-35 et le Typhoon présentent des différences marquées.

Cette opposition a été mise en lumière lors d’un entraînement inhabituel de l’OTAN en septembre 2025, au-dessus de l’Allemagne, quand un F-35A américain et un Eurofighter Typhoon de la Luftwaffe allemande se sont affrontés en combat aérien à vue dans le cadre d’un exercice majeur de l’alliance. Le duel a offert une rare fenêtre sur la manière dont deux approches très différentes du combat aérien s’opposent, où furtivité et agilité s’affrontent dans l’emblématique combat rapproché.

Ce rendez-vous s’est déroulé pendant un exercice conjoint centré sur la base aérienne de Ramstein, réunissant plus de 30 appareils venus de neuf pays alliés. L’objectif principal était de familiariser les pilotes avec des plateformes, tactiques et systèmes de liaison de données inconnus, tels qu’ils pourraient être rencontrés dans un conflit multinationale réel.

Dans ce contexte, le capitaine américain Patrick « Hobbit » Pearce a pris les commandes d’un F-35A Lightning II, tandis que le lieutenant Alexander « Stitch » Grant pilotait un Eurofighter Typhoon allemand. Les deux pilotes ont reçu les mêmes coordonnées, altitude et timing pour la mission, sans aucune information sur l’identité de l’avion adverse.

Au moment où les avions se sont rapprochés visuellement, ils ont immédiatement compris qu’ils faisaient face à un adversaire inédit. Grant n’avait jamais combattu un F-35, et Pearce n’avait jamais affronté un Typhoon.

Ce qui s’est ensuivi est un combat aérien classique en haute intensité, un événement rare dans une ère dominée par les missiles à longue portée, les capteurs interconnectés et les engagements hors de portée visuelle.

Dès le début, l’Eurofighter a démontré pourquoi il est considéré depuis longtemps comme un des meilleurs chasseurs air-air mondiaux. Propulsé par deux moteurs Eurojet EJ200 et doté d’une aérodynamique agressive, le Typhoon excelle à conserver l’énergie dans les manœuvres exigeantes.

Grant a réalisé des virages serrés tout en perdant moins de vitesse que le F-35, malgré la supériorité de manœuvre en haute gravité du chasseur américain monomoteur. Cette agilité a permis au Typhoon de se positionner derrière le F-35 et d’effectuer un tir simulé concluant.

Les deux pilotes ont évoqué l’épuisement physique intense provoqué par le combat : entre 7 et 9 forces G soutenues, avec un effort constant pour maintenir le contact visuel en étirant le cou. Sur un duel aérien traditionnel, l’endurance du pilote et l’agilité de l’avion sont aussi cruciales que la stratégie.

Ce résultat ne surprend pas ceux qui connaissent les priorités de conception des deux appareils. Le F-35 n’est pas pensé pour le duel rapproché, mais mise sur la furtivité, la fusion de capteurs et la lutte à longue distance. Le Typhoon, en revanche, a été conçu spécifiquement pour la supériorité aérienne dans le combat à vue visuelle.

Ce constat avait déjà été observé lors d’exercices antérieurs. Par exemple, au cours de Red Flag Alaska 2012, l’Eurofighter aurait obtenu plusieurs « tirs au but » simulés contre des F-22 Raptor et F/A-18E/F Super Hornet, renforçant sa réputation de chasseur redoutable quand la furtivité adverse est contournée.

Le capitaine Pearce a souligné que le résultat de ce duel ne reflète pas la manière dont le F-35 est censé se battre en conditions réelles.

« Dans un vrai scénario de combat, j’exploiterais la capacité du F-35 à “voir en premier, tirer en premier” ou utiliserais d’autres moyens plutôt que d’accepter un duel frontal », a-t-il déclaré.

Cette affirmation incarne l’essence du concept du F-35. Le Lightning II n’est pas qu’un chasseur, c’est aussi un nœud sensoriel au sein d’un réseau de combat interconnecté. Sa valeur réside dans sa capacité à détecter les menaces bien avant d’être détecté, à partager les données avec d’autres avions, navires et forces au sol, permettant ainsi des frappes à distance sans jamais entrer dans la zone de combat rapproché.

Si l’entraînement au combat rapproché n’est pas abandonné, les affrontements en « dogfight » restent avant tout une option de dernier recours.

Le cœur de cette opposition réside dans les technologies radar.

Le radar à antenne active à balayage électronique (AESA) AN/APG-81 du F-35 intègre plusieurs décennies d’innovations américaines, héritées du système APG-77 du F-22. Il est conçu pour s’intégrer étroitement à la furtivité, à la guerre électronique embarquée et à la fusion des capteurs du chasseur.

Ce système peut suivre simultanément plusieurs cibles aériennes et terrestres, fonctionne en mode actif et passif, tout en maintenant une émission suffisamment faible pour minimiser les risques de détection ennemie. Il offre également des modes de radar à ouverture synthétique pour le cartographie terrestre haute résolution et déploie des capacités d’attaque électronique brouillant la distinction entre radar et brouilleur.

Le radar ne fonctionne pas isolément. Il se combine aux données du système DAS (Distributed Aperture System), du capteur électro-optique EOTS (Electro-Optical Targeting System) et aux capteurs de guerre électronique, offrant au pilote une image d’ensemble intégrée, affichée directement sur son casque.

Lockheed Martin décrit simplement :
« Le radar AESA AN/APG-81 du F-35 est le plus performant au monde ».

En face, l’Eurofighter aborde la question de manière différente. Equipé à l’origine du radar à balayage mécanique Captor-M, il a évolué vers des versions AESA comme le Captor-E et les variantes avancées de l’ECRS (European Common Radar System). Contrairement à l’antenne fixe du F-35, le radar AESA du Typhoon est orientable, offrant un champ de vision élargi de près de 50 % par rapport aux systèmes fixes classiques, selon Eurofighter.

Cette capacité permet aux pilotes du Typhoon d’explorer une grande partie de l’espace aérien et de suivre des cibles rapides hors de l’axe central en manœuvrant agressivement. Associé au système infrarouge passif de recherche et de poursuite PIRATE (Passive Infra-Red Airborne Track Equipment), le Typhoon peut détecter des cibles sans émettre de signal radar, un atout de plus en plus précieux dans des environnements contestés.

Les divergences s’étendent aussi à l’armement embarqué et sa gestion.

Le F-35 privilégie la furtivité : ses principales armes air-air — missiles AIM-120 AMRAAM et AIM-9X Sidewinder — sont logées dans des compartiments internes pour préserver son profil furtif à basse altitude. Un canon interne GAU-22/A de 25 mm complète son armement. Pour les missions d’attaque au sol, le chasseur peut aussi emporter des bombes guidées JDAM à l’intérieur, avec la possibilité d’utiliser des points d’emport externes lorsque la discrétion intervient moins.

Le Typhoon, libéré des contraintes de la furtivité, dispose de treize points d’emport externes et peut emporter une charge d’armement plus lourde et variée. Son canon Mauser de 27 mm est complété par une vaste gamme de missiles, dont le Meteor, largement reconnu comme l’un des meilleurs missiles air-air au-delà de la portée visuelle (BVR) en service aujourd’hui.

Dans ses versions les plus récentes, le Typhoon est aussi un véritable chasseur dit « multirôle », pouvant emporter des missiles de croisière Storm Shadow, Brimstone, des bombes guidées Paveway IV et JDAM, ainsi que des armements de nouvelle génération comme le SPEAR 3.

Le programme Eurofighter, géré conjointement par le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, s’est développé par paliers distincts :

  • Tranche 1 (depuis 2003) : axée presque exclusivement sur le combat air-air.
  • Tranche 2 (depuis 2008) : introduit une structure renforcée, un câblage amélioré et des ordinateurs de mission beaucoup plus puissants, intégrant une véritable capacité multirôle.
  • Tranche 4 (depuis 2020) : le premier Typhoon construit avec un radar AESA dès l’assemblage, accompagné de cockpits modernisés, et de systèmes de communication et de guerre électronique avancés.

Le F-35 opte pour un modèle d’actualisation continue, bien qu’il ait connu des difficultés. Le choix de Lockheed Martin de « construire en testant » a entraîné des retards, des surcoûts et des mises à jour coûteuses des premiers appareils. Des centaines de défauts ont été signalés au fil des années, et la mise à niveau Technologique 3 (TR-3) et le logiciel Block 4 sont désormais considérés comme essentiels pour exploiter pleinement le potentiel de l’appareil.

Cependant, l’ampleur du programme F-35 est sans équivalent.

Près de 1 200 F-35 sont déjà en service dans 19 pays, avec des commandes supplémentaires en cours. En parallèle, neuf opérateurs ont commandé 729 Eurofighter Typhoon.

Cette disparité a des répercussions stratégiques et industrielles, particulièrement au Royaume-Uni.

Récemment, Londres a décidé de ne pas commander de nouveaux Typhoon de série 5, préférant acquérir 12 F-35 supplémentaires. Cette décision condamne la chaîne d’assemblage de BAE Systems à Warton, avec un seul appareil restant à livrer et sans commandes de suivi confirmées.

BAE Systems et les syndicats mettent en garde contre la perte des compétences qualifiées dans l’industrie aéronautique britannique, ce qui créerait un vide de production avant l’entrée en service future du Programme Aérien de Combat Global (GCAP), connu aussi sous le nom de « Tempest », développé conjointement par le Royaume-Uni, le Japon et l’Italie.

Si les exportations vers des partenaires comme le Koweït ou le Qatar se poursuivent, chaque pays assemble ses propre avions, si bien que ces ventes ne suffiront pas à maintenir l’activité industrielle britannique. En l’absence de changements politiques ou de nouveaux contrats, l’ère du Typhoon produit en Grande-Bretagne touche probablement à sa fin.

Le combat aérien de septembre 2025 au-dessus de l’Allemagne n’a pas sacré de « meilleur » chasseur.

Il a plutôt mis en lumière une réalité plus profonde du combat aérien moderne. L’Eurofighter Typhoon reste une redoutable machine de supériorité aérienne : rapide, agile et mortelle au corps à corps. Le F-35 Lightning II, lui, redéfinit la guerre aérienne en misant sur la domination de l’information, la furtivité et l’intégration en réseau, au-delà de la simple maîtrise du combat traditionnel.

Dans le ciel d’un futur conflit OTAN, ces appareils seront davantage complémentaires que concurrents. Le Typhoon excelle dans le combat visuel rapproché, tandis que le F-35 façonne le combat dès les premiers instants, bien avant que l’ennemi réalise que l’affrontement a commencé.

Et c’est peut-être là la leçon la plus essentielle.

Parth Satam