Article de 2485 mots ⏱️ 12 min de lecture

Depuis août 2025, la montée en puissance spectaculaire des forces armées américaines dans les Caraïbes — marquée par l’arrivée du porte-avions USS Gerald R. Ford, le déploiement des F-35 à Porto Rico, l’élargissement des patrouilles navales, le renforcement de près de 15 000 personnels américains, ainsi que l’annonce d’un blocus maritime visant les pétroliers vénézuéliens sanctionnés — signale que Washington se prépare à une confrontation musclée avec le Venezuela. Bien que l’administration Trump ait présenté cette mobilisation comme une opération anti-narcotiques, son ampleur dépasse largement ce qu’exige habituellement la lutte contre le trafic de drogue. Par ailleurs, la récente saisie d’un « pétrolier zombie », le blocus naval associé, et les déclarations publiques du président Trump suggèrent la menace d’une action coercitive directe contre le régime de Nicolás Maduro.

Pour comprendre la manière dont le Venezuela pourrait réagir à une action militaire américaine, il est indispensable d’évaluer avec précision les capacités, le niveau de préparation et la doctrine militaire des Forces Armées Nationales Bolivariennes (Fuerza Armada Nacional Bolivariana). Ce nom, adopté pendant le mandat d’Hugo Chávez (1999-2013), rend hommage à Simón Bolívar, le libérateur du XIXe siècle, et incarne la dimension nationaliste bolivarienne qui lie étroitement l’armée à cet héritage révolutionnaire.

Si sous Chávez, Caracas se présentait comme une puissance militaire régionale majeure, les forces vénézuéliennes de 2025 sont aujourd’hui une armée vieillissante et affaiblie : leurs systèmes les plus performants souffrent de faibles niveaux de disponibilité et de problèmes récurrents d’entretien. De plus, un moral bas au sein des soldats compromet la volonté de combattre, ce qui affaiblit encore davantage la capacité de riposte militaire.

Cependant, Maduro peut sans doute compter sur des unités loyales ainsi que sur un ensemble d’acteurs armés extra-étatiques, dont la survie dépend directement de la pérennité du régime. Ces forces permettent au gouvernement de maintenir une résistance de type guérilla. Même si le régime ne fait plus explicitement référence au « Plan Zamora », les dispositifs civico-militaires déployés — zones de défense territoriale, milices, réseaux de surveillance de quartier et cellules de résistance urbaine — restent profondément ancrés dans l’architecture sécuritaire vénézuélienne. Au total, si les forces régulières ne peuvent empêcher une intervention américaine par la force conventionnelle, elles conservent une capacité asymétrique suffisante pour rendre toute opération étrangère longue, coûteuse et politiquement complexe.

Les forces armées bolivariennes et autres acteurs armés : effectifs, capacités et contraintes

Entre 1999 et le milieu des années 2010, le Venezuela affichait une puissance militaire régionale clairement différenciée de ses voisins latino-américains. Les achats réalisés sous Chávez — avions Su-30MK2, chars de combat T-72B1, systèmes de défense antiaérienne S-300 et Buk, véhicules blindés BMP-3, et une gamme d’artillerie russe — offraient à Caracas un arsenal qui, sur le papier, surpassait plusieurs armées régionales. Or, les crises économiques, l’hyperinflation, les sanctions internationales, et l’exode de près de huit millions de Vénézuéliens depuis le milieu des années 2010 ont fortement affaibli ces forces.

Les évaluations récentes estiment l’armée vénézuélienne à environ 123 000 militaires actifs : 63 000 dans l’armée de terre, 25 500 dans la marine, 11 500 dans l’armée de l’air, et 23 000 dans la garde nationale. Ces effectifs sont complétés par près de 8 000 réservistes et une milice bolivarienne estimée entre 200 000 et 300 000 membres. Créée par Chávez, cette organisation civico-militaire vise à assurer la défense territoriale et à contrer les dissidences internes. Imprégnés de l’idéologie bolivarienne, ses membres, présents dans les quartiers, institutions publiques et lieux de travail, jurent de défendre la « révolution bolivarienne » et de maintenir la fidélité au régime.

D’autres groupes armés, souvent idéologiquement alignés avec le pouvoir, complètent ce dispositif. Les « colectivos », milices paramilitaires urbaines engagées dans le socialisme bolivarien du XXIe siècle et liées directement à l’État, agissent fréquemment sur ordre de Maduro, participant à la répression et à des actes violents contre les opposants politiques. Ces groupes bénéficient d’un financement étatique et jouissent d’une quasi-impunité. Par ailleurs, des groupes guérilleros colombiens présents dans les zones rurales du Venezuela continuent leurs activités, leur survie étant liée à celle du chavisme au pouvoir.

Cependant, malgré leur nombre, la qualité du matériel militaire vénézuélien est gravement dégradée. L’entretien des Su-30 est inégal : au moins trois des 24 appareils se sont écrasés, et les pièces détachées pour moteurs et électronique russes sont rares. Les chars T-72, véhicules BMP-3, obusiers Msta-S et lance-roquettes Smerch souffrent aussi de faibles disponibilités opérationnelles, du fait des pénuries de carburant, du manque d’entraînement et du pillage des équipements pour pièces. La marine ne compte plus qu’une frégate opérationnelle et un sous-marin Type 209. Plusieurs corvettes existent sur le papier, mais elles sont faiblement armées, dépourvues de systèmes modernes de défense aérienne.

Cependant, le Venezuela conserve un réseau de défense antiaérien dense, comprenant une douzaine de batteries S-300, plusieurs systèmes Buk et Pechora, ainsi qu’une large distribution de missiles portables Igla-S. Couplés à la géographie accidentée et aux centres urbains densément peuplés, ces dispositifs permettent de compliquer les opérations aériennes américaines, en particulier au début d’un conflit.

Sur le plan politique, l’armée reste étroitement liée au pouvoir Maduro, notamment grâce à deux décennies de mesures dites de « coup-proofing » : promotions politisées, purges d’officiers suspectés de désaffections, enrichissement illicite via notamment l’exploitation aurifère et le narcotrafic. Le ministre de la Défense Vladimir Padrino López, en poste depuis plus de onze ans, illustre cette relation dépendante. Ce système de commandement lourd, politiquement surchargé, avec des chevauchements de compétences, a permis aux élites militaires de survivre à plusieurs crises, mais a affaibli l’efficacité opérationnelle, l’initiative tactique et la capacité à mener des opérations conventionnelles soutenues, privilégiant la loyauté à la compétence.

Réaction de l’armée vénézuélienne face à des frappes aériennes américaines

Une campagne aérienne américaine viserait probablement en priorité les défenses aériennes, bases aériennes, centres de commandement et nœuds logistiques clés vénézuéliens. Les forces de Caracas semblent conscientes de cette tactique et se sont préparées en conséquence.

La stratégie de défense antiaérienne repose sur la dispersion, la dissimulation, la mobilité et l’utilisation de leurres. Les systèmes S-300 et Buk, bien que puissants sur le papier, sont mal entretenus, dépourvus de l’intégration radar dense adoptée par leurs homologues contemporains. Néanmoins, ces défenses pourraient représenter une menace notable pendant les premières heures, voire les premiers jours, de conflit, notamment autour des centres stratégiques de Caracas, Maracay et Puerto La Cruz. Des équipes mobiles Igla-S implantées dans les zones urbaines rendraient le ciblage difficile, spécialement contre les appareils volant à basse altitude. Toutefois, la faible disponibilité des radars fixes et la vulnérabilité des postes de commandement signifieraient que ces défenses ne résisteraient pas longtemps à une campagne de bombardement soutenue.

Le Su-30MK2, capable de porter des missiles anti-navires Kh-31, constitue la plus crédible arme offensive aérienne vénézuélienne dans ce scénario. Malgré une flotte réduite et affectée par des problèmes techniques, ces avions pourraient tenter des frappes opportunistes sur des navires américains, en particulier si les forces américaine dispersent leurs actifs. Cependant, ces missions s’apparenteraient à des opérations suicides, les États-Unis disposant d’avantages écrasants en matière de détection, de ciblage et d’interception grâce à leurs radars embarqués, furtivité du F-35 et destroyers Aegis.

Si les défenses aériennes conventionnelles venaient à être neutralisées, l’armée vénézuélienne adopterait des tactiques asymétriques, telles que la dispersion des états-majors dans des installations fortifiées ou souterraines, la mobilisation des milices, des groupes paramilitaires et de la garde nationale pour le maintien de l’ordre interne, ainsi que la préparation à la résistance face à une occupation et à une insurrection prolongée.

Capacités vénézuéliennes pour contrer les opérations secrètes américaines

La riposte de Caracas face aux opérations clandestines américaines repose davantage sur la détection précoce que sur des moyens technologiques avancés. Le régime a construit un dense écosystème de contre-espionnage articulé autour de la Direction Générale du Contre-espionnage Militaire, du Service Bolivarien de Renseignement National, des services de renseignement de la Garde Nationale, et de conseillers cubains.

Bien que le Venezuela ne dispose pas d’une capacité de renseignement électronique de pointe, il compense par un vaste réseau humain infiltré dans les institutions d’État, les forces de sécurité et la société.

En cas de sabotage ou de raids spéciaux, la stratégie privilégierait la mise au jour publique des auteurs plutôt que les actions discrètes. Arrestations spectaculaires, aveux forcés, et diffusion via les médias étatiques seraient employés pour ôter tout anonymat aux opérateurs clandestins. Le but serait de dissuader en rendant l’action visible, transformant toute ingérence en un événement politique, ce qui accroît les risques pour les collaborateurs et brouille la ligne entre ingérence étrangère et opposition interne. Cette démarche s’accompagne d’opérations d’information agressives présentant toute activité clandestine supposée comme une preuve de l’agression américaine.

Le cadre judiciaire et institutionnel du pays facilite aussi la répression des réseaux clandestins grâce à l’état d’urgence, des lois anti-terroristes, et l’usage fréquent de compétences militaires sur des civils. Les milices et colectivos, peu efficaces au combat, jouent un rôle d’informateurs, de surveillants et d’exécuteurs au niveau local, étendant la capacité de surveillance de l’État. Cette politique, bien que générant une distorsion du renseignement et des coûts réputationnels, s’avère efficace pour décourager et compliquer les opérations secrètes américaines.

Réponse possible à une invasion terrestre américaine

Le scénario d’une invasion terrestre américaine est le moins probable mais le plus redoutable. Militairement, les forces vénézuéliennes seraient défaites en combat ouvert : la marine ne peut contester la maîtrise des mers, l’armée de l’air est incapable d’empêcher la supériorité aérienne américaine, et l’armée de terre manque de préparation pour affronter une force mécanisée moderne.

Toutefois, la disparition de la résistance conventionnelle ne mettrait pas fin aux hostilités. En s’inspirant de la doctrine de la « guerre de tout le peuple » (Guerra de Todo el Pueblo) promue par le Plan Zamora, le gouvernement chercherait à transformer les centres urbains denses en terrains de combat meurtriers, en privilégiant la guerre de guérilla et ce qu’Intérieur Minister Diosdado Cabello appelle « la résistance active prolongée ». Il appliquerait en parallèle un plan d’« anarchisation », utilisant les services de renseignement et les partisans du parti au pouvoir pour semer le chaos, rendant la gestion du pays ingouvernable pour les forces occupantes.

Caracas, par exemple, présente un environnement urbain dense qui limite l’usage des blindés, complique le recours aux drones et avantage les snipers ainsi que les embuscades de petites unités. La géographie variée et l’étendue du territoire — environ 12 fois celle du Panama — accentuent les défis pour une armée d’envahisseurs. Les miliciens se fondraient facilement parmi la population civile, tandis que l’armée répartirait ses forces en petits groupes appuyés par les milices et colectivos. La garde nationale et les services de renseignement assureraient la discipline politique et la répression des collaborateurs. Bien que les milices soient peu efficaces en combat conventionnel, elles peuvent soutenir des embuscades urbaines, intimider la population, fournir du renseignement sur les mouvements ennemis et saboter les lignes logistiques.

D’un point de vue purement militaire, les États-Unis pourraient occuper rapidement le territoire vénézuélien. Cependant, politiquement, ils risqueraient de s’enliser dans une opération de stabilisation de longue durée, à mi-chemin entre le fiasco post-invasion en Irak et le plan Colombia en Colombie, où l’insurrection rendait complexe la reconstruction étatique. Les mêmes facteurs qui affaiblissent les forces vénézuéliennes — effondrement économique, prolifération des groupes armés, polarisation politique — aggraveraient considérablement la difficulté du contrôle post-invasion.

Une armée faible mais potentiellement dangereuse

En conclusion, si le Venezuela ne peut gagner une guerre conventionnelle contre les États-Unis, il peut toutefois faire d’une intervention américaine un conflit coûteux, incertain et source de forte instabilité politique. Les forces conventionnelles sont vieillissantes, surchargées en haut de la hiérarchie, insuffisamment entraînées et mal entretenues. La marine est quasiment hors d’état de combattre, l’armée de l’air est fragile, l’armée de terre peut engager des blindés modernes mais ne peut les maintenir, tandis que la défense antiaérienne reste limitée.

Cependant, le régime a construit un dense dispositif de contrôle interne et une vaste milice, et bénéficie d’un contexte urbain qui favorise la résistance asymétrique. La doctrine opérationnelle vénézuélienne reflète cette situation : encaisser les premiers coups, puis disperser, s’adapter et user l’envahisseur par la guérilla. Même des frappes limitées peuvent déclencher des dynamiques qui, si elles restent gérables tactiquement pour les États-Unis, risquent de devenir politiquement incontrôlables à mesure que le conflit s’étend au-delà de la simple démonstration de force.

John Polga-Hecimovich est professeur agrégé de science politique à l’Académie navale américaine. Il a été directeur du Forum pour les études latino-américaines et coéditeur de Authoritarian Consolidation in Times of Crisis: Venezuela Under Nicolás Maduro (Routledge Press, 2025).