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Depuis 2019, où la Chine a présenté un missile balistique hypersonique capable de percer les boucliers antimissiles existants, une question cruciale taraude les stratèges américains : comment intercepter des armes aussi rapides, imprévisibles et produites en masse à faible coût ? La réponse envisagée repose de plus en plus sur une initiative ambitieuse du Pentagone, baptisée Golden Dome, qui vise à déployer des intercepteurs et des capteurs en orbite pour neutraliser missiles balistiques, hypersoniques, de croisière et drones à différentes phases de leur trajectoire. Pourtant, transformer ce projet en une réalité opérationnelle soulève d’importants défis techniques et industriels.

Si les États-Unis ont déjà fait d’importants progrès dans la surveillance spatiale des menaces, la couche d’intercepteurs spatiaux reste le véritable point d’achoppement. Le général Michael Guetlein affirmait récemment : « Nous avons démontré la faisabilité physique », mais la production en série de ces intercepteurs à un coût maîtrisé demeure incertaine. Le programme Golden Dome prévoit une défense à trois couches – spatiale, haute altitude et basse altitude – ce qui nécessite une collaboration étroite entre les grands industriels de la défense et les startups pour allier intégration, rapidité et innovation. Sans cela, le projet pourrait rester un simple exercice scientifique.

Golden Dome et la nouvelle ère de la dissuasion

Inspiré du projet « Guerre des étoiles » de Ronald Reagan, Golden Dome ambitionne de déployer en orbite des intercepteurs capables d’intercepter les missiles ennemis pendant leur phase de vol intermédiaire, moment où ils sont particulièrement vulnérables. Cette défense spatiale offrirait une couverture globale et une protection potentielle même contre les menaces hypersoniques. Toutefois, cette protection a un prix : les estimations officielles évaluent le coût à environ 175 milliards de dollars, tandis que d’autres projections évoquent jusqu’à 800 milliards sur plusieurs décennies. Pour assurer une couverture permanente, des centaines de satellites seraient nécessaires, déployés sur plusieurs plans orbitaux, accompagnés de nombreuses lancements annuels pour renouveler et améliorer la flotte ainsi que les systèmes sol.

Malgré ces coûts et la complexité, le soutien politique s’est renforcé, avec des directives présidentielles et des financements initiaux conséquents. Ce programme exige à la fois un changement doctrinal et une profonde transformation de la base industrielle, intégrant rapidité, innovation et collaboration entre grands groupes et PME agiles. La Missile Defense Agency prévoit d’adopter des méthodes non conventionnelles pour accélérer le processus, incarnées par la devise du programme : « Aller vite, penser grand ».

L’histoire incite cependant à la prudence : les systèmes antimissiles ont souvent pris du retard sur leurs calendriers initiaux. Par exemple, la défense terrestre en phase intermédiaire, déployée en 2004, ne sera remplacée que vers 2028 par une nouvelle génération d’intercepteurs. De même, le missile SM-3 a mis plus d’une décennie à atteindre sa maturité opérationnelle. Même avec des lancements moins coûteux, la flotte spatiale nécessaire à Golden Dome pourrait être plus importante que prévu, avec un coût projeté sur 20 ans entre 160 et 542 milliards de dollars. Livrer un système d’une telle envergure en seulement deux à trois ans serait sans précédent. Les plans actuels prévoient plutôt un déploiement progressif sur une décennie.

Des technologies pointues, mais peu adaptées à la production de masse

Le développement des intercepteurs hypersoniques américains a surtout mis l’accent sur la performance, utilisant des matériaux composites et des alliages rares capables de résister à de très fortes températures, tels que le tungstène. Ces matériaux, bien que très performants, impliquent des processus de fabrication complexes et coûteux, reposant sur des cuissons à haute température dans des infrastructures limitées, ce qui ralentit la production en volume.

Après plus de dix ans et 12 milliards de dollars d’investissement, les États-Unis n’ont pas encore déployé de système d’armes hypersoniques pleinement opérationnel. Le missile boost-glide Air-launched Rapid Response Weapon illustre ces difficultés : malgré les efforts, des retards et des échecs aux essais persistent. Il apparaît désormais crucial pour le Pentagone de privilégier la capacité de production et la maîtrise des coûts, deux points faibles historiques.

L’agilité russe et chinoise

En revanche, la Russie et la Chine adoptent des approches plus pragmatiques, favorisant la rapidité, l’économie et la production de masse. Les missiles russes Avangard et Kinzhal combinent des matériaux composites avancés avec des technologies éprouvées, ce qui leur a permis d’être rapidement opérationnels, notamment sur le théâtre ukrainien.

La Chine, quant à elle, a annoncé une avancée majeure : la possibilité de fabriquer des missiles hypersoniques avec de l’acier inoxydable courant, en lieu et place des métaux rares comme le tungstène. Grâce à des couches de céramiques ultra-résistantes associées à des isolants thermiques innovants, Pékin affirme pouvoir produire des armes hypersoniques capables d’atteindre Mach 8 à moindre coût et en grande quantité. Cette stratégie pourrait considérablement réduire le coût de production, lui permettant ainsi de constituer un arsenal de grande ampleur. Par contraste, la fixation américaine sur des procédés de fabrication sophistiqués mais coûteux pourrait s’avérer un handicap face à un adversaire privilégiant la quantité à l’excellence technique.

Leur puissance n’en est pas moins réelle, et les défis de défense sont concrets. Les missiles Patriot PAC-3 ont démontré leur efficacité en Ukraine et au Moyen-Orient en interceptant des menaces avancées. Mais la véritable épreuve sera la capacité des systèmes américains à faire face à des salves massives simultanées, comme prévues par la série Dongfeng chinoise, capables de saturer radars et réseaux de commandement.

Une performance d’exception n’est pas toujours souhaitable

Le calendrier fixé par le président est très exigeant. Pour tenir les délais, il faudra peut-être sacrifier un peu de performance au profit d’une production accélérée. Historiquement, les programmes américains s’appuient sur des matériaux exotiques pour résister aux contraintes thermiques du vol hypersonique, assurant d’excellentes caractéristiques, mais au prix de processus longs et complexes.

Un recours à des structures métalliques plus classiques pour fabriquer des missiles hypersoniques pourrait permettre de produire plus rapidement et à moindre coût, en acceptant cependant certaines limitations sur les performances, notamment avec des vitesses autour de Mach 5 à 8 au lieu de Mach 20. Le principe consiste à appliquer des revêtements céramiques très résistants à la chaleur sur des alliages métalliques haute température, créant une barrière thermique qui protège la structure.

Cette approche a l’avantage de s’appuyer sur une base industrielle américaine bien rodée, maîtrisant la transformation des métaux par usinage, estampage, hydroformage, mais aussi par méthodes modernes comme l’impression 3D ou la déformation incrémentale. Associées à des techniques d’assemblage avancées, elles offrent agilité et évolutivité, même avec des matériaux difficiles à façonner, tout en réduisant les goulets d’étranglement et en assurant une automatisation plus facile que pour les matériaux exotiques.

Pour les responsables américains, le défi est donc de trouver un juste équilibre entre technologies de pointe et réalisme industriel afin de constituer un arsenal hypersonique à la fois performant et déployable à grande échelle, à l’image de l’évolution du secteur spatial commercial vers des solutions plus économiques et fiables.

Un mariage entre héritage industriel et innovation

Face à cette impasse industrielle, les États-Unis cherchent à sortir du cadre traditionnel dominé par les grands industriels de la défense. Si des leaders comme Lockheed Martin, Northrop Grumman ou Raytheon restent incontournables, leur approche exclusive ne suffit plus.

Des acteurs innovants, tels que Stratolaunch, participent désormais aux essais et fabrications hypersoniques, tandis que le Pentagone diversifie ses partenariats, incorporant SpaceX, les projets privés de Jeff Bezos comme Project Kuiper, ainsi que de nouveaux fournisseurs de lancements pour favoriser la concurrence et la réduction des coûts.

Construire le dôme de la défense par la force collective

La capacité américaine à se protéger contre les menaces antimissiles de nouvelle génération repose moins sur l’arme unique sophistiquée que sur la robustesse de son système industriel. La concrétisation du Golden Dome nécessite une transformation profonde : allier l’expertise éprouvée des grands groupes à la rapidité et l’innovation des startups.

Pour relier ces deux mondes, un rôle clé apparaît : celui des « traducteurs » capables de fusionner l’intégration classique avec la vitesse des jeunes entreprises, et ainsi produire une capacité déployable. En repensant la gestion des programmes, la structuration des contrats et la conception des architectures, les États-Unis pourraient créer une entreprise de défense plus réactive, résiliente et abordable. Le succès dépendra de leur aptitude à mobiliser pleinement leur savoir-faire technologique pour bâtir un moteur unifié de dissuasion face aux nouveaux défis.

John Borrego est vice-président senior aérospatial et défense chez Machina Labs. Fort d’une expérience étendue dans les entreprises traditionnelles et startups du secteur, il a précédemment occupé des postes clés chez Northrop Grumman, SpaceX, Rocketdyne et le Laboratoire national de Los Alamos. Ses analyses reflètent son point de vue personnel.