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Le président américain Donald Trump a placé la barre très haut pour le programme « Golden Dome ». Sa directive présidentielle ordonnant le développement de ce système de défense aérienne et antimissile pour le territoire national évoque une large gamme de menaces : « missiles balistiques, hypersoniques, missiles de croisière avancés, ainsi que d’autres attaques aériennes de nouvelle génération provenant d’adversaires pairs, quasi-pairs ou dissidents. » Lors d’un événement à la Maison-Blanche, il a même affirmé que Golden Dome serait « proche de 100 % » efficace, achevé « en environ trois ans » et coûterait « environ 175 milliards de dollars ». Le problème avec de telles attentes excessives est qu’elles conduisent inévitablement à la déception. Les capacités promises par Trump ne sont pas en cohérence avec le coût et le calendrier annoncés. Bien que des rapports indiquent qu’une architecture initiale a été choisie, à moins que ces attentes soient revues à la baisse, Golden Dome risque de se construire sur des promesses irréalistes plutôt que sur des exigences précises, fragilisant ainsi la transparence et la confiance nécessaires à la pérennité du programme.

Briser le triangle d’acier

Les programmes d’acquisition sont traditionnellement soumis à un « triangle d’acier » regroupant le coût, le calendrier et les performances. Améliorer un de ces aspects implique forcément des concessions sur un ou les deux autres. Dans son décret et ses déclarations, le président Trump a voulu fixer ces trois facteurs simultanément avant même de définir l’architecture. Il a fixé le coût à 175 milliards de dollars, sans préciser ce qu’il inclut, la période concernée, ni l’origine de ce chiffre. Il a affirmé une efficacité quasiment parfaite et une capacité d’interception de toutes les menaces aériennes défendant le territoire national. Et surtout, il a promis une réalisation en seulement trois ans, avant la fin de son mandat. Même pour un non-spécialiste des acquisitions de défense, il est évident que ce triangle est impossible à fermer.

Graphique montrant le décalage entre coût, calendrier et performances de Golden Dome

Figure 1. Les objectifs décalés de coût, calendrier et performance de Golden Dome

Une vérité constante en acquisition de défense est que le coût évolue en fonction de l’ambition. Malgré le discours de l’administration, le coût final dépendra de l’architecture retenue et des spécifications détaillées à venir : l’étendue géographique couverte, les types et quantités de menaces à traiter, ainsi que le niveau de résilience attendu. Pour éclairer ces compromis, une étude publiée estime les coûts de dizaines de composants potentiels pour Golden Dome, allant des batteries Patriot aux navires sans équipage armés de missiles, en passant par des intercepteurs spatiaux et des systèmes anti-drones. L’étude combine ces éléments en différentes architectures, allant d’une configuration budgétairement limitée à une solution stratégiquement ambitieuse. Elle démontre que de légères modifications dans les ambitions peuvent faire varier les coûts de plusieurs centaines de milliards de dollars, soulevant la question essentielle : quel sera le coût réel du programme ?

Des architectures alternatives

L’étude propose six architectures types pour illustrer la diversité des options sans toutefois recommander une direction précise. Les coûts indiqués correspondent aux financements supplémentaires nécessaires par rapport aux budgets déjà prévus, incluant développement, acquisition, construction, ainsi que les opérations et maintenances, sur 20 ans (exercices 2026 à 2045) en dollars constants de 2026.

La première architecture, « Défense accélérée du territoire », privilégie le respect du calendrier et du budget présidentiels, au détriment de la capacité. Elle se concentre sur des programmes déjà en production ou développement, avec une capacité réduite d’intercepteurs spatiaux en phase de lancement. Si elle ne respecte pas strictement le délai de trois ans, elle reste dans la limite des 175 milliards sur les cinq premières années, en prévoyant aussi coûts d’opération et de remplacement satellitaire ultérieurs. Cette option est estimée à 471 milliards sur 20 ans.

La deuxième architecture, « Défense stratégique axée sur l’espace », met l’accent sur la protection contre les menaces stratégiques longues portées, incluant missiles balistiques, systèmes multi-orbitaux, et armes hypersoniques. Elle repose principalement sur des intercepteurs spatiaux capables d’agir à toutes les phases du vol. Elle assure une couverture globale mais à un coût très élevé : environ 2,4 trillions de dollars sur 20 ans, dont 96 % consacrés à la Space Force.

En revanche, la troisième architecture, « Défense stratégique terrestre », offre une protection similaire contre les menaces stratégiques, mais utilise essentiellement des systèmes terrestres. Elle prévoit un important renforcement en bataillons de défense à mi-parcours, batteries THAAD, site Aegis Ashore, entre autres, pour un total estimé à environ 406 milliards, soit un sixième du coût de la version spatiale, mais sans la portée mondiale associée aux capacités spatiales.

La quatrième architecture, « Défense tactique limitée », cible les menaces de moindre portée : drones, missiles de croisière et aéronefs. Elle mise sur des armes à énergie dirigée, des ballons aérostat et un grand nombre d’intercepteurs à courte et moyenne portée pour sécuriser les grandes agglomérations, infrastructures clés et installations militaires, tout en laissant les menaces stratégiques longues portées quasiment non traitées. À 252 milliards et avec près de la moitié du budget consacré à l’Armée de terre, c’est l’option la moins coûteuse.

Les deux dernières architectures tentent un compromis entre les différentes menaces. La cinquième, « Défense équilibrée toutes menaces », fournit une couverture modérée contre tous types de menaces aériennes avec un plafond budgétaire d’environ 1 trillion sur 20 ans (soit un budget moyen annuel de 50 milliards). Elle combine des intercepteurs spatiaux diversifiés, des défenses terrestres étendues, ainsi que des systèmes anti-drones, offrant une couverture large mais sans capacité profonde.

La sixième, « Défense robuste toutes menaces », s’efforce d’atteindre la performance quasi parfaite de près de 100 % d’efficacité promise par Trump contre toutes les menaces aériennes. Elle investit dans tous types d’intercepteurs, terrestres et spatiaux, capables de faire face à des salves de plusieurs centaines de missiles, tout en limitant les coûts annuels à 25 % du budget actuel de la défense (~220 milliards de dollars par an). Cependant, cette architecture est estimée à 3,6 trillions sur 20 ans, sans parvenir pourtant à bâtir une protection quasi hermétique.

Le casse-tête des intercepteurs spatiaux

Dans toutes les variantes proposées, les intercepteurs spatiaux représentent le poste de dépense principal. Ils pèsent pour 92 % du coût total de la deuxième architecture et près de 90 % des différences entre la cinquième et la sixième. Pour donner une idée, la sixième architecture multiplierait par plus de six le budget discrétionnaire actuel de la Space Force. Ce coût prohibitif s’explique principalement par la physique et la mécanique orbitale.

Comme expliqué dans un appendice détaillé, les intercepteurs en orbite sont en mouvement constant et entrent et sortent de la portée d’un site de lancement à mesure qu’ils orbitent autour de la Terre, phénomène appelé « absentéisme ». Pour garantir une couverture complète, il faut une constellation suffisamment dense pour que plusieurs intercepteurs soient toujours à portée de chaque zone à surveiller. L’un des paramètres critiques dans la conception de cette constellation est le temps de réaction ou « flyout time », soit l’intervalle entre l’ordre de tir et le dernier moment où l’intercepteur peut toucher sa cible.

Les intercepteurs en phase de lancement sont particulièrement sensibles à ce paramètre, car cette phase d’accélération d’un missile balistique intercontinental à propergol solide peut durer moins de trois minutes. En tenant compte du temps nécessaire à la détection du tir, à la traque et à la décision de tir, le « flyout time » peut être aussi court que 120 secondes. Un temps de réaction plus court réduit la portée efficace de chaque intercepteur, et donc augmente le nombre total nécessaire pour couvrir toutes les menaces en continu. Cette relation est non linéaire : une baisse marginale du temps de réaction entraîne une hausse substantielle du nombre d’intercepteurs et du coût.

Selon les performances supposées, il faut environ 1 000 intercepteurs orbitaux pour chaque missile lancé dans une salve (rapport de 1 000:1). Dans le cas d’une attaque simultanée de 10 missiles, ce sont 10 000 intercepteurs qu’il faut mobiliser. Pour les intercepteurs terrestres, ce ratio est généralement de 2:1 à 4:1.

Un avantage majeur des intercepteurs spatiaux est que leur constellation protège automatiquement les alliés, partenaires et forces américaines déployées à l’étranger, ce qui peut être perçu comme un atout ou une contrainte selon la vision des engagements stratégiques américains.

Quand la rhétorique rencontre la réalité

L’analyse met en lumière un fossé important entre les déclarations politiques et la réalité financière. La sixième architecture est la plus proche des objectifs techniques fixés, mais son coût dépasse de plus de 20 fois celui annoncé par le président et nécessite près de deux décennies pour être mise en œuvre. À l’inverse, une architecture respectant la limite de 175 milliards sur cinq ans ne permet qu’une protection limitée, incapable de faire face aux importants et croissants arsenaux de missiles de la Chine et de la Russie, et dépassant quand même trois ans pour être finalisée.

Ces exemples ne représentent qu’une fraction des architectures possibles. Un simulateur interactif, Defense Futures Simulator (DFS), permet à quiconque de créer et comparer différents scénarios budgétaires et stratégiques autour du projet Golden Dome. Cette démarche illustre une réalité souvent occultée dans les débats politiques : Golden Dome peut être petit ou grand, tactique ou stratégique, terrestre ou spatial — mais ne peut combiner tous ces choix à la fois. Le véritable choix pour les décideurs est donc de définir le type de système à bâtir, et à quel coût.

Aucun système ne garantira une protection totale contre toutes les menaces, mais cette étude démontre que de petites variations dans l’ambition entraînent des écarts considérables de coûts, et que les intercepteurs spatiaux représentent la charge financière la plus importante. Pour les décideurs, le défi consiste à arbitrer entre les risques. Avec potentiellement plusieurs trillions de dollars en jeu sur deux décennies, les risques liés à Golden Dome dépassent la seule défense du territoire national. Dépenser davantage pour réduire les vulnérabilités locales peut aggraver les risques économiques via l’endettement ou la fiscalité, ou entraîner des coupes dans d’autres budgets de défense et civils, eux-mêmes sources de risques sécuritaires et politiques.

Golden Dome n’est pas qu’un défi technique ou budgétaire, c’est aussi une question politique majeure. Les responsables doivent déterminer quel niveau de risque ils sont prêts à réduire, quels risques ils peuvent transférer ailleurs, et quels risques ils acceptent. Cela nécessite d’instaurer dès le départ des attentes réalistes et de maintenir une transparence constante sur les capacités et les coûts réels du système. Sans cela, Golden Dome risque de s’effondrer sous le poids des promesses non tenues.

Todd Harrison est chercheur principal à l’American Enterprise Institute, spécialisé en stratégie de défense, budget militaire et politique spatiale. Il est reconnu pour ses travaux sur l’avenir de la Space Force, les compromis dans les dépenses de défense et la préparation opérationnelle. Ancien directeur à la Center for Strategic and International Studies et au Center for Strategic and Budgetary Assessments, il a également servi dans la réserve de l’US Air Force et enseigné à Johns Hopkins SAIS et à l’Elliott School de l’Université George Washington. Titulaire d’un B.S. et d’un M.S. en aérospatiale du MIT.

Crédit photo : Tech. Sgt. Elora McCutcheon via DVIDS.