Dans un contexte où l’Inde cherche à renforcer son autonomie technologique dans le domaine des moteurs aéronautiques, la Gas Turbine Research Establishment (GTRE), principale entité de recherche et développement en propulsion du DRDO, alerte sur le vieillissement préoccupant des installations d’essais moteurs du pays, désormais proches de l’obsolescence.
Lors d’une récente revue interne et dans des documents budgétaires soumis au ministère de la Défense, les responsables du GTRE ont appelé à une intervention urgente de l’État, non seulement pour moderniser ces infrastructures cruciales, mais aussi pour garantir des financements pérennes pour leur maintenance. Cette demande intervient alors que la relance du moteur Kaveri et le programme de l’avion de combat AMCA sont en jeu, dans un contexte régional de menaces croissantes, avec une requête budgétaire de 1 600 crores de roupies (environ 200 millions d’euros) pour une nouvelle installation de tests en haute altitude.
Le constat du GTRE met en lumière des décennies de sous-investissement dans les infrastructures d’essais en propulsion, un véritable goulot d’étranglement qui handicape des projets tels que le turboréacteur indigène Kaveri, lancé dans les années 1980. Ce programme, autrefois fleuron de la politique d’Atmanirbhar Bharat (autosuffisance indienne), a connu de nombreux retards non uniquement liés à des défauts de conception, mais surtout par l’absence de chambres de simulation sophistiquées capables de reproduire les conditions réelles de vol à haute altitude, avec températures négatives et pressions réduites à 15 000 mètres d’altitude. Par conséquent, les prototypes ont dû être testés à l’étranger, principalement au Central Institute of Aviation Motors (CIAM) en Russie, occasionnant délais, coûts supplémentaires et risques pour la souveraineté technologique.
« Les installations que nous avons héritées sont des vestiges d’une époque révolue », a déclaré un haut responsable du GTRE lors d’un briefing confidentiel, selon des sources proches du dossier. La plupart de ces bancs d’essais, construits dans les années 1970-80, peinent à répondre aux exigences modernes : précision insuffisante dans la mesure de la poussée, capacités cryogéniques limitées, et sensibilité accrue aux contraintes sismiques ou environnementales. Approchant la fin de leur durée de vie certifiée, ces équipements risquent des défaillances majeures lors des essais des moteurs nouvelle génération, comme la version sèche de 110 kN prévue pour les drones de combat, ou le moteur co-développé avec Safran pour l’AMCA.
Cet avertissement n’est pas exagéré. Les audits passés montrent clairement que sans investissements importants, l’Inde pourrait se retrouver face à un « déficit en propulsion », aggravant sa dépendance aux moteurs importés, qui représentent aujourd’hui 70 % des moteurs de ses avions de combat, principalement en provenance de Russie et d’Occident, des fournisseurs soumis à des fluctuations géopolitiques.
Au cœur de cette alarme, le GTRE propose un plan de financement global de 1 600 crores de roupies pour l’implantation d’un Centre d’essais en haute altitude (HATF) sur son site de Bengaluru. Plus qu’une simple remise à niveau, il s’agit d’une refonte complète comprenant :
- Des chambres de simulation avancées capables de reproduire des vitesses supersoniques Mach 2+ et des altitudes jusqu’à 15 000 mètres, permettant de valider en interne les moteurs à supercroisière sans recourir à des essais à l’étranger ;
- Intégration de jumeaux numériques et d’intelligence artificielle pour modéliser en temps réel et réduire de 40 % les cycles d’essais, diminuant ainsi les coûts estimés à 50 crores de roupies par test à l’étranger ;
- Mises à niveau modulaires des bancs existants avec capteurs à fibre optique et systèmes de refroidissement écologiques, prolongeant leur durabilité de 20 à 25 ans.
Au-delà des investissements initiaux, le GTRE insiste sur la nécessité d’un budget récurrent pour l’entretien, évalué entre 200 et 300 crores de roupies par an, incluant calibrations régulières, renforcement de la cybersécurité et formation de personnel qualifié. « L’entretien est le héros méconnu ; sans lui, même les installations flambant neuves tombent en désuétude », a souligné le responsable, rappelant les retards accumulés par HAL sur le programme Tejas liés à des négligences similaires.
Jusqu’à présent, la réponse du ministère de la Défense est restée partielle, avec une allocation de 723 crores en juillet 2025 pour les essais en vol des dérivés du Kaveri, mais sans soutien significatif pour la modernisation globale des infrastructures. Toutefois, la montée en puissance d’un mouvement populaire sous le hashtag #FundKaveriEngine, lié à la polémique sur la dépendance aux essais russes, pourrait faire bouger les lignes politiques.