Les innovations sur le champ de bataille ukrainien, telles que la réutilisation rapide de drones commerciaux et le développement en temps réel de systèmes anti-drones, démontrent que l’agilité et la réactivité des start-up peuvent influencer les résultats militaires aussi profondément que les équipements traditionnels. C’est le nouveau rythme du conflit : qu’il faille quelques semaines ou plusieurs années pour développer et adapter leurs idées, les start-up progressent rapidement et avec détermination pour répondre à cet impératif.

Les dirigeants des États membres de l’OTAN sauront-ils saisir cette opportunité unique de refaçonner l’écosystème européen de l’innovation en matière de défense ? Lors du récent sommet à La Haye, ils se sont engagés à augmenter de manière significative les dépenses de défense, avec un objectif ambitieux de 5 % du PIB, et à déployer des technologies de pointe dans un délai de 24 mois.

Cela pourrait marquer le début d’une nouvelle ère industrielle où les besoins de défense stimulent le leadership technologique, tandis que les investissements en sécurité favorisent une renaissance européenne dans les technologies de pointe, la fabrication avancée et la compétitivité économique. Avec une gouvernance appropriée et un sens de l’urgence, les pays européens de l’OTAN peuvent aligner leurs ambitions technologiques sur leurs besoins sécuritaires.

En tant que leaders désignés par les alliés de l’OTAN pour piloter le conseil d’administration du Fonds d’Innovation OTAN, premier fonds de capital-risque multi-souverain au monde, nous intervenons en tant qu’investisseurs précoces dans les technologies de pointe, architectes d’écosystèmes d’innovation technologique et acteurs engagés pour orienter les capitaux vers des missions essentielles. Nous sommes ainsi particulièrement à même d’analyser ce que signifient ces nouvelles ambitions pour les créateurs de technologies avancées, et de déterminer les étapes à venir.

Redonner à l’alliance son avance technologique nécessitera une action audacieuse de la part des fondateurs, qui doivent innover à la vitesse des conflits en tenant compte des utilisateurs militaires. Mais leur rythme et leur engagement ne seront durables que si les gouvernements alliés jouent leur rôle : adopter plus rapidement et à grande échelle ces nouvelles technologies. Parallèlement, les investisseurs doivent agir avec détermination et repenser leur approche, en soutenant des solutions qui répondent aux défis sécuritaires urgents.

Les fondateurs européens bénéficieront-ils du soutien nécessaire ?

Les créateurs européens ne fuient plus les secteurs de la défense, de la sécurité et de la résilience. Ils y voient désormais une opportunité pour accroître leur impact, bâtir des entreprises significatives et contribuer à la sécurité européenne et transatlantique.

À titre d’exemple, Tekever, une start-up portugaise spécialisée dans les drones, soutenue par le Fonds d’Innovation OTAN, a enregistré plus de 10 000 heures de vol opérationnelles en Ukraine. Face à une demande en forte croissance, l’entreprise a récemment obtenu le statut de licorne et ouvert une seconde usine au Royaume-Uni, créant ainsi de nombreux emplois et revitalisant la base industrielle. Cependant, pour qu’elle réussisse durablement, Tekever doit pouvoir accéder aux capitaux et développer ses chaînes de production et d’approvisionnement.

Les stratégies gouvernementales constituent un point de départ, mais des cadres politiques ambitieux ne suffisent pas pour faire grandir un écosystème d’innovation performant. Les autorités publiques européennes doivent clairement exprimer leurs besoins et opportunités, tout en bâtissant des administrations capables de collaborer efficacement tant avec les start-up ambitieuses qu’avec les grands acteurs et PME des chaînes d’approvisionnement, en particulier pour résoudre les difficultés récurrentes liées aux marchés publics.

Dans le même temps, les investisseurs doivent repenser la structure globale des financements nécessaires pour accompagner les entrepreneurs jusqu’à la production à grande échelle, en intégrant non seulement le capital-risque, mais aussi le capital-investissement, le financement par dette et les marchés publics.

Ce n’est qu’en réunissant ces deux piliers, étroitement liés à chaque étape du parcours entrepreneurial, que l’Europe pourra soutenir des fondateurs engagés et prêts à bâtir les entreprises technologiques de demain.

Les modalités de mise en œuvre

Consciente que les États européens étaient longtemps freinés par des cycles d’acquisition rigides et des cultures institutionnelles prudentes, l’OTAN trace désormais une voie pour rapprocher les technologies de rupture de la disponibilité opérationnelle. Le Plan d’Action d’Adoption Rapide, lancé lors du sommet, sera conduit par l’OTAN et les ministères de la défense alliés avec le soutien de l’accélérateur d’innovation en défense de l’OTAN et du Fonds d’Innovation, et représente un pas prometteur pour réduire le délai entre innovation et adoption.

Dans le contexte actuel, les technologies de pointe peinent souvent à être déployées du fait de lourdeurs bureaucratiques ou de procédures adaptées aux besoins des acteurs traditionnels et de leur base PME. Ce plan exige des États membres qu’ils mettent en place des mécanismes d’adoption adaptés aux start-up et entreprises innovantes en phase de montée en charge. L’objectif est de passer de l’identification à la mise en œuvre en moins de 24 mois, avec des essais et validations initiales dans la première année.

Particulièrement notable, l’alliance favorisera des cycles itératifs de développement et test pour construire des produits technologiques prêts au combat, répondant à des priorités capacitaires. Concrètement, cela implique la création de « 

zones d’innovation » — sites d’essais et centres où les start-up pourront tester leurs produits prometteurs et recevoir des « badges d’innovation OTAN ». Le Plan d’Adoption Rapide poursuivra également la mise en œuvre du cadre contractuel « Task Force X », permettant la collaboration directe avec des unités opérationnelles embarquées pour démontrer de nouvelles solutions. Par ailleurs, un autre volet facilitera le partage des études de marché entre pays, accélérant ainsi l’évaluation et l’adoption mutuelle des technologies, ce qui est essentiel dans un marché européen fragmenté.

Le second pilier du plan consiste à transmettre des « signaux de demande », c’est-à-dire des priorités capacitaires clairement définies dans le cadre de la planification de défense de l’OTAN, aux écosystèmes d’innovation alliés, afin que les innovateurs puissent y répondre efficacement. Contrairement aux États-Unis, où l’Annual National Defense Authorization Act établit des signaux clairs annuellements, il a été plus difficile jusqu’ici d’évaluer précisément les besoins européens et ceux de l’OTAN. En partageant de manière plus transparente ces besoins, et en créant ce que l’on appelle une « porte d’entrée » (mécanisme facilitant la connexion des fournisseurs commerciaux aux opportunités de marchés publics), ce plan vise à réduire les obstacles à l’achat public pour la nouvelle génération d’innovateurs.

Pour les gouvernements européens, longtemps focalisés sur la manière dont les États-Unis ont accéléré l’adoption, ce plan va plus loin en s’appuyant sur les meilleures pratiques. Il incite à un changement culturel fondamental : privilégier la rapidité à la perfection, donner aux décideurs des mandats d’innovation clairs, et privilégier les technologies existantes adaptables plutôt que des concepts théoriques. Ce basculement est crucial, car il reflète la nécessité d’un modèle d’acquisition de défense fondamentalement différent pour répondre à la vitesse des menaces actuelles.

Pour les investisseurs, l’engagement de porter les dépenses de défense à 5 % du PIB (dont 3,5 % dédiés à la défense et la sécurité et 1,5 % à la résilience, c’est-à-dire infrastructures critiques et préparation) représente une opportunité majeure. Ils peuvent désormais s’éloigner d’un investissement sectoriel spécifique pour se concentrer sur des technologies émergentes qui répondent à des enjeux concrets, allant du renforcement de la sécurité à la soutenance de la base industrielle européenne.

Avec l’engagement de l’OTAN envers ces technologies clé et la montée en puissance des financements pour les start-up européennes de défense, ce secteur s’impose comme un pilier central de la sécurité transatlantique. Les investisseurs commencent à percevoir que l’investissement aligné sur une mission ne génère pas seulement des rendements, mais influence aussi l’avenir géopolitique. Il y a deux ans, investir dans la défense et la sécurité était marginal en Europe. En 2020, rares étaient les investisseurs à suivre l’exemple américain dans les technologies à double usage et même la défense. En 2024, ces secteurs ont attiré plus de 5,2 milliards de dollars de fonds de capital-risque en Europe, un signe fort d’un rééquilibrage stratégique de l’agenda d’innovation européen.

L’enjeu pour les investisseurs est aujourd’hui de faire correspondre l’ampleur de leurs capitaux à l’ambition de l’alliance. Les financeurs en phase d’amorçage doivent poursuivre leurs efforts en Europe, notamment au Royaume-Uni et en Allemagne, tout en élargissant leur portée à l’échelle de l’alliance, identifiant les innovateurs les plus ambitieux de la Norvège aux Pays-Bas, de la Pologne au Portugal. Ensuite, si les gouvernements tiennent leurs engagements, le secteur privé devra construire la structure de capital nécessaire au développement des entreprises, en créant des fonds de croissance européens, des fonds de private equity spécialisés et une variété d’instruments d’endettement permettant la montée en puissance industrielle.

Le sommet de La Haye a lancé une feuille de route de modernisation promise à aligner l’ingéniosité du secteur privé, les ressources financières et la demande stratégique des gouvernements. Si elle est bien mise en œuvre, le Plan d’Adoption Rapide pourrait marquer un tournant historique, non seulement dans la manière dont l’OTAN se défend, mais aussi dans son mode d’innovation. Pourtant, cela exige que chaque acteur, dans les domaines de la Défense, de la Sécurité et de la Résilience, accomplisse son rôle.

Nous envisageons une alliance innovante, interopérable et industrialement régénérée, où start-up et acteurs établis collaborent, où la coopération public-privé devient la norme, et où les financements sont stratégiquement orientés vers les capacités technologiques essentielles.

Nous sommes à un point d’inflexion géopolitique. Si les dirigeants publics et privés agissent avec détermination, nos pays pourront non seulement relever les défis sécuritaires actuels, mais aussi jeter les bases d’une Europe résiliente et souveraine technologiquement.

Atteindre cette vision nécessite une mobilisation collective — entrepreneurs, gouvernements, chefs d’industrie et investisseurs de l’alliance doivent renforcer leur alignement, construire un consensus et passer rapidement des discours aux actes.

Klaus Hommels est président du Fonds d’Innovation OTAN et investisseur européen de premier plan dans la technologie.

Fiona Murray DCMG est vice-présidente du Fonds d’Innovation OTAN et doyenne associée à l’innovation à la MIT Sloan School of Management.