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La relation de renseignement entre l’Inde et le Royaume-Uni s’étend sur plus de sept décennies et repose sur un mélange complexe de coopération, de compétition et de respect mutuel discret, fondé sur des intérêts partagés qui ont survécu à la fin de l’empire.

Cette histoire continue est magistralement retracée par le Dr Paul McGarr du King’s College de Londres dans son ouvrage acclamé Spying in South Asia: Britain, the United States, and India’s Secret Cold War, publié par Cambridge University Press. S’appuyant sur des archives récemment déclassifiées et des entretiens avec des responsables à Londres, Washington et Delhi, les recherches de McGarr redéfinissent l’histoire du renseignement en Asie post-coloniale et mettent en lumière le rôle souvent sous-estimé de l’Inde dans ce domaine.

Lors d’un entretien exclusif à Londres, McGarr a expliqué que sa fascination pour l’Inde, née lors de ses voyages d’étudiant, s’est transformée en une quête académique de longue haleine. « Les études sur le renseignement ont jusqu’à très récemment été dominées par une littérature anglocentrique », a-t-il déclaré. « Je voulais restituer l’histoire manquante du rôle de l’Inde dans la construction du paysage mondial du renseignement. »

Il retrace les origines de ce partenariat jusqu’à la décision prise en 1947 par Sardar Vallabhbhai Patel d’approuver des postes d’interface réciproques entre les services britanniques et indiens. « Patel a essentiellement donné son feu vert à une relation étroite pour deux raisons », explique McGarr. « D’une part, reconstruire la capacité de renseignement indienne décimée après le transfert de pouvoir, et d’autre part, faire face à la menace communiste perçue. Le MI5 disposait de l’expertise technique et logistique dont l’Inde avait besoin. »

Cette coopération pragmatique s’est installée dans un rythme d’échanges constants que même la politique de non-alignement de Jawaharlal Nehru n’a pas pu complètement dissimuler. « Nehru devait ménager la souveraineté nationale tout en assurant la sécurité nationale », souligne McGarr. « Il a fait contre mauvaise fortune bon cœur et collaboré avec les États-Unis et le Royaume-Uni parce qu’il n’avait guère le choix. »

Dans les années 1950 et 1960, les agences britanniques, américaines et indiennes ont interagi de façon quasi continue—parfois en harmonie, parfois en opposition. La présence précoce de la CIA à Delhi, tolérée pour des raisons pragmatiques, coexiste difficilement avec l’influence britannique. En 1959, lors de la fuite du Dalai Lama du Tibet, le Bureau du renseignement (Intelligence Bureau) a joué un rôle que McGarr qualifie de « marginal mais permissif », permettant le soutien logistique de la CIA sans entrave.

Il révèle également que Nehru a discrètement autorisé dans les années 1960 des vols de reconnaissance U-2 depuis le sol indien pour surveiller les activités militaires et nucléaires chinoises—une concession extraordinaire pour un leader publiquement engagé dans la non-alignement. « Cela est resté extrêmement confidentiel », précise McGarr, « mais les renseignements recueillis avaient une valeur stratégique pour l’Inde et ont brièvement renforcé sa position face à la Chine. »

Par ailleurs, la création du RAW (Research and Analysis Wing) en 1968 sous la direction de RN Kao marque l’émergence de l’Inde en tant que puissance professionnelle du renseignement, admirée dans les cercles occidentaux. « Kao jouissait du respect aussi bien des Britanniques que des Américains », insiste McGarr. « Sa gestion de l’affaire Kashmir Princess et son succès dans la création du RAW à partir de rien lui ont valu de véritables louanges. »

Les recherches de McGarr dépeignent une relation de collaboration compétitive, oscillant entre confiance et contrôle. L’espionnage présumé de la suite d’hôtel de Tony Blair lors de sa visite à Delhi en 2001, selon lui, confirme une vérité ancienne : « Chaque pays espionne ses alliés dans une certaine mesure », souligne-t-il. « La question clé est de savoir si les deux parties comprennent les limites et les avantages de cette relation. »

Même durant la Guerre froide, Londres poursuivait des objectifs doubles. « Londres considérait Moscou comme la menace principale et voulait orienter le renseignement dans cette direction », explique McGarr. « L’Inde, elle, préférait concentrer ses efforts sur la Chine. Le résultat fut une double stratégie : coopération avec Delhi contre Pékin, et surveillance secrète et distincte des activités soviétiques en Inde. »

Cependant, l’esprit pragmatique dominait. « Il y eut bien des moments de tension », se souvient-il, « mais jamais de rupture totale. Les deux parties comprenaient la valeur que l’autre offrait. »

L’analyse de McGarr trouve un écho dans le contexte géopolitique actuel. Il perçoit une continuité entre les alliances secrètes des années 1950 et les partenariats stratégiques des années 2020. « L’Occident a rétabli une forte présence de renseignement en Inde », note-t-il. « Les préoccupations communes sur le terrorisme, la prolifération nucléaire et la Chine ont restauré des habitudes de coopération forgées au début de la Guerre froide. »

En même temps, il reconnaît que l’actuelle posture de renseignement indienne reflète ses propres priorités. L’« enthousiasme pour l’action secrète » du conseiller à la sécurité nationale Ajit Doval « découle davantage de la politique intérieure et de la volonté d’afficher une puissance qu’une simple imitation des modèles anglo-américains. Mais l’héritage structurel de la période coloniale demeure incontestable. »

Selon McGarr, cette longue histoire illustre les limites de la décolonisation. « Elle nous montre que la décolonisation n’est pas un phénomène binaire », affirme-t-il. « Des siècles d’institutions partagées ne peuvent s’effacer du jour au lendemain. Souveraineté et sécurité s’attirent souvent des tensions que les dirigeants ont rarement reconnu ouvertement. »

La persistance des liens de renseignement anglo-indiens reflète donc, selon lui, non pas une dépendance, mais un réalisme. « L’Inde a toujours su quand collaborer et quand prendre ses distances », conclut McGarr. « Ce pragmatisme, éprouvé à travers l’empire, l’indépendance et la Guerre froide, demeure l’un des plus grands atouts stratégiques de l’Inde. »