Bangalore, 31 décembre 2025. L’Inde et la Russie ont entamé des négociations sur la production conjointe de l’avion turbopropulseur Il-114-300, à la suite de la visite du président Vladimir Poutine en décembre 2025. Ce projet marque une avancée majeure dans le renforcement de la coopération bilatérale en matière de défense et d’aérospatial.
Hindustan Aeronautics Limited (HAL) et la United Aircraft Corporation (UAC) russe ont officialisé leur engagement par un mémorandum d’entente (MoU), tandis que ROSTEC supervise des études de faisabilité pour évaluer la viabilité du projet de production.
L’Il-114-300 est une version modernisée du modèle original Il-114, équipée d’avionique de dernière génération, d’une meilleure efficacité énergétique et de performances optimisées pour des opérations régionales. Avec une capacité de 64 passagers et une autonomie supérieure à 1 000 kilomètres, cet appareil répond à la demande croissante d’avions courts-courriers fiables, adaptés aux terrains difficiles.
La production conjointe tirerait parti de l’expertise industrielle indienne et du savoir-faire russe en conception, avec la création possible d’une ligne de production à Bangalore ou Nashik.
L’implication de HAL s’inscrit dans la continuité de son expérience en assemblage de turbopropulseurs, notamment avec le Dornier 228. Le MoU prévoit un transfert de technologie permettant à l’Inde de produire localement des composants clés tels que les matériaux composites et les commandes de vol numériques.
Les études de faisabilité menées par ROSTEC porteront sur l’intégration des chaînes d’approvisionnement, la structure des coûts et les procédures de certification selon les normes DGCA (Inde) et EASA (Europe).
Au-delà de l’aviation civile, les discussions ont également mis en lumière une version patrouilleur maritime de l’Il-114-300, élargissant son usage militaire. Cette adaptation pourrait intégrer un radar recherche et sauvetage, des équipements anti-sous-marins et une endurance accrue, répondant aux besoins de surveillance de la vaste zone maritime indienne. Cette polyvalence fait de cet avion une alternative économique aux jets plus coûteux, renforçant la surveillance de la marine indienne dans la région de l’océan Indien.
ROSTEC a priorisé le programme Il-114 pour remplacer les flottes vieillissantes An-24 et An-26, avec une reprise de la production à l’usine ViK, dédiée à Ilyushin. La participation indienne pourrait accélérer cette relance, en apportant des capitaux et en augmentant la capacité industrielle. La visite de Poutine a souligné l’importance stratégique de ce partenariat, alors que les sanctions occidentales perturbent les collaborations mondiales de l’UAC.
Sur le plan géopolitique, cette initiative renforce le partenariat stratégique spécial et privilégié entre New Delhi et Moscou. Elle contrebalance les pressions liées aux alignements dans l’Indo-Pacifique, tout en faisant progresser l’objectif indien d’Atmanirbhar Bharat (autosuffisance) dans le secteur aérospatial. Des coentreprises telles que celles concernant le Su-30MKI et le missile BrahMos ont créé un précédent, et l’Il-114 devrait diversifier l’offre commune au-delà des chasseurs vers des plateformes polyvalentes.
Économiquement, le projet promet des retombées importantes. Une production localisée pourrait générer plusieurs milliers d’emplois, dynamiser les petites et moyennes entreprises dans les États du Karnataka et de l’Uttar Pradesh et encourager la recherche et développement sur les carburants d’aviation durables. L’exportation vers des pays amis d’Asie du Sud et d’Afrique est également envisagée, avec HAL visant un taux d’indigénisation de 40 à 50 % dans les cinq ans.
Des défis techniques restent à surmonter, notamment l’adaptation des moteurs russes Klimov TV7-117 aux protocoles de maintenance indiens. Les études de ROSTEC analyseront également la résistance des structures aéronautiques aux conditions climatiques tropicales.
La division HAL de Nashik, dotée d’une soufflerie, est prête à apporter son expertise et pourrait intégrer de l’avionique indigène développée par ADA ou TATA Advanced Systems.
La version patrouilleur maritime revêt un intérêt stratégique accru dans le contexte sécuritaire indien. Équipée de sonars dérivés (sonobuoys), de capteurs électro-optiques/infrarouges et de points d’ancrage pour missiles, elle pourrait patrouiller dans les zones économiques exclusives, surveiller les zones à risques de piraterie et appuyer les commandements côtiers de l’Indian Air Force. Cette initiative s’inscrit dans le plan de la marine indienne visant à déployer une trentaine d’appareils de patrouille maritime d’ici 2035, comblant le retrait progressif des Tupolev.
Les analystes de la défense considèrent ce partenariat comme un test crucial pour les modèles de coproduction russo-indienne post-conflit en Ukraine. Les sanctions ont poussé la Russie à se tourner vers l’Est, l’Inde ayant absorbé des pièces détachées à prix réduits pour le Su-30 et les systèmes S-400. Le MoU sur l’Il-114 témoigne d’une résilience mutuelle et pourrait ouvrir la voie à des transferts technologiques sur le Su-57 dans un cadre de réciprocité.
Le secteur de l’aviation civile indien, confronté à des lacunes en matière de connectivité régionale dans le cadre du programme UDAN, pourrait tirer un bénéfice considérable de l’Il-114-300. Ses capacités STOL (décollage et atterrissage courts) sont adaptées aux pistes éloignées du Nord-Est et des îles Andaman, réduisant la dépendance aux importations d’ATR-72. Un montage en coentreprise pourrait aussi permettre la certification variant pour les missions cargo et évacuation sanitaire, renforçant la gestion des catastrophes.
Le rapport de faisabilité attendu de ROSTEC pour mi-2026 devrait préciser les investissements, estimés initialement entre 1 et 2 milliards de dollars. Le financement combinera probablement des prêts étatiques via la banque EXIM et des participations privées, notamment de Hindustan Aeroinvest. Le partage de la propriété intellectuelle demeure un point sensible, l’Inde insistant sur un transfert complet de technologie pour les futures mises à niveau.
Sur le plan environnemental, le profil d’émissions réduit de l’Il-114-300 soutient les objectifs indiens de neutralité carbone dans l’aviation d’ici 2070. L’intégration de systèmes hybrides-électriques, en cours d’exploration dans les laboratoires HAL-DRDO, pourrait être implémentée dans les futures versions, plaçant ce partenariat à la pointe des technologies de propulsion verte.
Les implications stratégiques maritimes s’étendent également à la dynamique du QUAD, où la flotte de patrouilleurs maritime indienne améliore l’interopérabilité sans aliéner la Russie. Le design modulaire de cette variante permet une reconfiguration rapide pour des missions de guerre électronique (ELINT) ou anti-sous-marine (ASW), en complément des P-8I Poseidon dans une défense en couches.
Les synergies entre HAL et UAC s’appuient sur des collaborations antérieures, notamment pour la ligne de production de l’Il-76. Les infrastructures de Nashik, modernisées pour le programme Tejas, offrent une capacité « plug-and-play » pour les fuselages Il-114. Des programmes de transfert de compétences formeront 5 000 ingénieurs, associant mentors russes et apprentis indiens.
Les initiatives de décembre menées par Poutine, dans le cadre des sommets BRICS, ont présenté l’Il-114 comme un élément clé du commerce dédollarisé. Des règlements en roupies et roubles pourraient contourner le système SWIFT, assurant une protection contre les fluctuations économiques. Ce nationalisme économique rejoint la vision de Modi sur les chaînes d’approvisionnement souveraines.
Les défis restent nombreux en matière de localisation moteur, avec Godrej et Azad Engineering en compétition pour la production des pièces TV7. Les procédures de certification exigeront la création de groupes de travail bilatéraux, visant un premier vol d’essai en 2028. De possibles retards, à l’image des difficultés du programme FGFA, imposent l’adoption de calendriers stricts dans le MoU.
La variante patrouilleur maritime dynamise le programme MRASW (Multi-Role Maritime Aircraft) de la marine indienne, proposant une solution turbopropulseur comme transition vers des projets indigènes tels que le FRMV du DRDO. Avec un coût unitaire estimé inférieur à 25 millions de dollars, cet appareil permet un déploiement considérable, jusqu’à 50 exemplaires.
En résumé, le partenariat Inde-Russie autour de l’Il-114-300 représente une réussite multidimensionnelle, alliant perspectives civiles et militaires à des liens stratégiques durables. Le rôle de ROSTEC dans l’étude de faisabilité définira la trajectoire, mais la dynamique issue de la visite de Poutine assure un élan vers la concrétisation.