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L’infiltration spectaculaire du Hamas en Israël marque sans doute un tournant majeur au Moyen-Orient. Tout comme le 11 septembre 2001 avait bouleversé l’approche américaine dans la région, la violence barbare du 7 octobre et la guerre actuelle devraient imposer une révision profonde de la politique israélienne à l’égard de ses ennemis, en particulier face à l’Iran. Le conflit irano-israélien constitue l’une des lignes de fracture les moins reconnues de la région, mais il est central dans la stratégie extérieure de Téhéran et exerce une influence significative sur la politique libanaise, syrienne et irakienne. Ce contentieux est omniprésent dans tous les conflits régionaux auxquels participe l’Iran, y compris au Yémen, et représente le facteur externe le plus susceptible de déclencher une guerre d’envergure. Bien qu’Israël n’ait pas officiellement imputé à l’Iran les attaques récentes, il est très probable que ce pays figure tôt ou tard dans la riposte israélienne. En attendant, Téhéran interprète la dégradation de la situation en Israël et la destruction à Gaza comme un avantage stratégique.

Portée par l’avancée du programme nucléaire iranien et par la livraison d’armes à ses alliés au Liban, en Syrie et à Gaza, la rivalité entre l’Iran et Israël s’est intensifiée ces dernières années. La menace iranienne pour Israël est claire : Israël se trouve encerclé par des groupes militants lourdement armés. Ces organisations — notamment le Hamas, le Hezbollah et le Jihad islamique palestinien — partagent l’objectif commun avec Téhéran de détruire Israël en tant qu’État juif, et dépendent largement du soutien iranien pour maintenir leur puissance militaire et leur influence intérieure. En réponse, Israël mène une guerre de l’ombre par des assassinats ciblés et des opérations de sabotage à l’intérieur même de l’Iran, visant à ralentir ses programmes nucléaire, drone et missile, tout en frappant régulièrement des sites militaires iraniens et des convois d’armes en Syrie. Cette guerre asymétrique, dominée par Israël, a infligé beaucoup plus de dégâts à l’Iran que l’inverse. Les tentatives iraniennes de représailles, comme les complots contre des responsables israéliens à l’étranger, ont systématiquement échoué. Plus révélateur encore, l’Iran n’a jamais réussi à porter un coup significatif sur le territoire israélien, du moins jusqu’à présent.

Une escalade latente

Malgré l’intensité de la campagne clandestine israélienne, l’Iran n’en a pas été dissuadé. Les événements du 7 octobre sont le produit des efforts constants de l’Iran pour renforcer les groupes militants dits de « rejet » et miner le sentiment de sécurité d’Israël. Le Hamas ne représente cependant qu’un volet de cette stratégie complexe et multiforme. Même si Israël parvenait à détruire ou affaiblir durablement le Hamas, la menace iranienne persisterait sous d’autres formes. Ce conflit à Gaza est donc très probablement le début d’une conflagration plus vaste, plus durable et plus complexe. Cela ne signifie pas forcément une guerre régionale ouverte demain, mais laisse présager qu’Israël ne se limitera pas à une réponse cantonnée à Gaza et qu’il pourrait tôt ou tard se tourner contre l’Iran.

Un lien iranien ?

Le rôle exact de l’Iran dans les attaques du 7 octobre reste flou. Ghazi Hamad, porte-parole du Hamas, a déclaré à la BBC que son organisation avait reçu un « soutien direct de l’Iran » pour cette opération. Un article du Wall Street Journal évoque des « membres hauts placés » du Hamas et du Hezbollah affirmant que Téhéran a validé l’attaque dès le 2 octobre, avec une implication notable des Gardiens de la Révolution, force stratégique majeure iranienne, dans la planification opérée depuis août. Le New York Times cite également des sources anonymes proches des Gardiens de la Révolution et du Hezbollah évoquant un cercle restreint de dirigeants iraniens, libanais et palestiniens ayant préparé l’attaque depuis plus d’un an, formé des militants et disposé d’informations avancées. La nature inédite et la précision de l’opération militante suggèrent une aide extérieure. Les Gardiens, rodés aux conflits asymétriques en Irak, en Syrie et au Yémen, excellent dans ce type de guerre. Bien que des responsables iraniens aient salué l’opération baptisée « Inondation Al-Aqsa », ils n’ont pas reconnu leur implication directe. Le guide suprême Ali Khamenei a même loué les « concepteurs ingénieux » de cette attaque, tout en démentant une participation iranienne directe : « Ceux qui prétendent que ce récit récent est l’œuvre de non-Palestiniens se sont trompés », a-t-il déclaré.

En dépit du soutien financier et militaire historique fourni à des groupes comme le Hamas, Israël n’a pas formellement accusé l’Iran d’un rôle direct dans les attaques. Un haut responsable israélien anonyme a indiqué à CNN qu’à son avis, l’Iran n’aurait pas été informé du calendrier précis, mais connaissait l’opération à l’avance. Les services de renseignement américains ont également souligné qu’ils ne disposaient pas de preuves d’une implication directe, même s’ils reconnaissent que le soutien militaire d’Iran aux factions gazaouies établit au minimum une connexion indirecte. Des responsables américains ont mentionné que certains responsables iraniens ont été surpris par le déclenchement de l’attaque. Morgan Muir, expert du renseignement américain, a déclaré devant le Congrès que les agences américaines disposaient d’informations contredisant l’idée d’une planification iranienne directe.

Le peu d’éléments disponibles et les contradictions évoquées s’expliquent par la clandestinité absolue de la préparation de l’opération. Ni Israël ni les services américains ne semblent avoir détecté cette conspiration en cours, ce qui laisse penser qu’elle a été organisée dans un cadre strictement compartimenté, avec un nombre limité d’acteurs au fait des détails. Il est probable que la plupart des membres de Hamas impliqués dans l’opération ignoraient la portée complète de l’attaque.

Une position délicate

La clarté sur la participation iranienne pourrait tarder à émerger et certaines zones d’ombre resteront peut-être irrésolues, malgré les efforts d’Israël pour comprendre cette défaillance de son renseignement. Même si des preuves de l’implication iranienne étaient avérées, accuser Téhéran de manière hâtive serait risqué. Israël est aujourd’hui engagée dans des opérations à Gaza et confrontée à la crise des otages, ce qui limite sa marge de manœuvre pour élargir le conflit. Les États-Unis, de leur côté, focalisés sur leurs enjeux en Ukraine et face à la Chine, cherchent à éviter une aggravation des tensions avec l’Iran et ne veulent pas être entraînés dans une nouvelle guerre au Moyen-Orient. L’Iran et ses alliés ont tous menacé de riposter si le conflit s’étendait ou si Washington intervenait. Il existe également un risque réel d’extension des combats au Liban, avec des échanges sporadiques déjà constatés entre Tsahal et des militants au Sud-Liban. Israël ne peut pas se permettre un conflit simultané sur plusieurs fronts et cherchera à éviter une montée des tensions avec l’Iran et ses relais. Les États-Unis ont, eux aussi, intérêt à ne pas se disperser outre mesure.

Cependant, même si Israël et Washington souhaitent de toute évidence éviter une guerre régionale plus large, l’Iran et ses alliés pourraient provoquer une escalade imprévue. S’ils ne veulent pas forcément d’une guerre ouverte, ils semblent prêts à prendre ce risque. Ce calcul s’appuie en partie sur la perception que l’État hébreu serait fragilisé. Les divisions politiques internes, exacerbées notamment par la tentative du Premier ministre Benjamin Netanyahu de réduire le pouvoir judiciaire plus tôt cette année, les tensions récurrentes en Cisjordanie et la montée du vigilantisme anti-palestinien, alimentée par certains groupes de colons, nourrissent ce sentiment. Les Accords d’Abraham avaient constitué une lueur d’espoir pour contrebalancer ce déclin apparent d’Israël, et l’administration Biden aspirait à normaliser les relations israélo-saoudiennes, un rapprochement qui aurait renforcé l’intégration régionale d’Israël.

Le choix du moment pour lancer les attaques semble vouloir saboter cette convergence saoudienne-israélienne, sans que cela soit la seule motivation. L’Iran œuvre depuis des décennies à renforcer ses alliés pour qu’ils continuent leur lutte contre Israël, campagne notamment accélérée dans la bande de Gaza. Les Gardiens de la Révolution ont mis au point des systèmes d’armes spécifiques pour le Hamas et le Jihad islamique, permettant la fabrication de roquettes à courte et moyenne portée à partir de matériaux industriels bon marché et facilement accessibles. Une politique similaire, mais plus étendue, est menée avec le Hezbollah au Liban, qui bénéficie de roquettes, missiles avancés, munitions guidées antichars et antinavires, ainsi que de drones capables d’atteindre en profondeur le territoire israélien. Ces arsenaux sont conservés dans des tunnels souterrains et des quartiers densément peuplés, rendant les frappes contre ces sites particulièrement complexes. Le Hezbollah et le Hamas peuvent ainsi viser la plupart des zones urbaines israéliennes avec des armes « hors horizon », et malgré les systèmes anti-aériens israéliens sophistiqués, certaines frappes penètrent encore, causant des pertes civiles.

À ces menaces s’ajoutent les missiles, roquettes et drones déployés par les Gardiens en Syrie, ainsi que leurs vecteurs longue portée et de haute précision en Iran même. Israël se trouve encerclé par une menace transnationale multiforme. Même avec sa supériorité militaire, Israel ne peut pas aisément éliminer ces arsenaux sans causer de lourdes pertes civiles, ce qui limite ses options stratégiques. Les opérations actuelles à Gaza se déroulent exactement comme l’anticipaient le Hamas et l’Iran : Israël ne peut combattre le Hamas sans provoquer des victimes civiles. Chaque mort palestinienne innocente affaiblit la légitimité morale d’Israël et alimente l’hostilité régionale, même parmi les États arabes traditionnellement critiques envers le Hamas. Cette dynamique renforce la confiance de l’Iran dans l’efficacité de sa stratégie. Aux yeux de Téhéran, il n’est pas nécessaire d’engager une guerre totale pour vaincre Israël, il suffit d’entretenir un conflit permanent. Que l’Iran ait joué un rôle direct ou simplement contribué en fournissant les moyens, l’attaque du Hamas, la réaction israélienne et le bilan humain du conflit servent indéniablement ses objectifs.

Conclusion

La stratégie iranienne à l’égard d’Israël a toujours été une guerre d’usure patiente. Le régime cherche à affaiblir son adversaire par de multiples attaques ponctuelles plutôt que par une frappe massive. Les événements récents, cependant, ont forcé Israël à réagir de manière plus vigoureuse. Si Tel-Aviv veut réellement mettre fin aux menaces qui pèsent sur elle, il lui faudra élargir son champ d’action au-delà de Gaza et s’attaquer directement à l’Iran. Jusqu’à présent, la politique israélienne envers Téhéran s’est révélée inefficace. Cela laisse penser que d’ultérieures actions secrètes en représailles ne suffiront ni à modifier le calcul stratégique iranien, ni à le tenir pour responsable de sa complicité, ni à réduire le danger que représentent l’Iran et ses alliés. Israël devra donc « changer la donne », même si la nature exacte de ce changement et sa durée restent imprévisibles. Ce qui est certain, c’est que la situation va empirer. Le risque d’escalade est élevé, et la probabilité d’un conflit régional plus large plus proche que jamais. Plus encore, cette phase pourrait marquer le début d’un nouveau cycle dangereux dans le conflit iranien-israélien, une guerre sans issue ni perspective de sortie claire.

Afshon Ostovar est professeur associé à la Naval Postgraduate School et chercheur principal à la Foreign Policy Research Institute. Il est l’auteur de l’ouvrage primé VanGuards of the Imam: Religion, Politics, and Iran’s Revolutionary Guards, ainsi que du prochain Wars of Ambition: The United States, Iran, and the Struggle for the Middle East.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement les positions du département de la Défense ou du gouvernement américain.