Bien que relativement limitées en durée et en intensité, les frappes aériennes israéliennes sur la Syrie le mois dernier se distinguaient par leur justification. Il ne s’agissait pas d’actes de légitime défense, mais, selon le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, d’un « acte de protection » : le gouvernement du président syrien Ahmed al-Sharaa, en place depuis la chute de Bachar al-Assad en décembre, aurait failli à son devoir de protéger la minorité druze des violences sunnites, obligeant Israël à intervenir en leur faveur.
Ainsi, Netanyahu a ravivé ce qui semble être un vestige d’une époque révolue : la « Responsabilité de protéger », un principe rarement évoqué aujourd’hui en dehors des cercles humanitaires spécialisés. L’affirmation israélienne d’une responsabilité de protection des Druzes syriens suggère que la déclaration prématurée de la fin de ce concept était hâtive.
La Responsabilité de protéger demeure aussi pertinente que problématique. Ce n’est pas seulement que les prétentions humanitaires de Netanyahu en Syrie sonnent creux au milieu du tumulte de la souffrance à Gaza, où la famine fait chaque jour davantage de victimes palestiniennes. Plus important encore, ce cadre se prête à une rhétorique noble de l’humanitarisme désintéressé, permettant à des dirigeants tels que Netanyahu de présenter des ambitions stratégiques — notamment l’affirmation d’une primauté sur une Syrie fracturée — sous le masque de la protection d’une minorité. Cette posture rappelle les régimes de protection des minorités au XIXe et au début du XXe siècle, époque où les puissances européennes cherchaient à imposer leur hégémonie au Moyen-Orient sous couvert de défendre des groupes ethniques et religieux privilégiés. Si la dictature d’Assad appartient désormais au passé, les événements du mois dernier démontrent que le legs conflictuel de la protection extraterritoriale est toujours vivace. Ignorer cette histoire revient à condamner la région à un avenir de fragmentation accrue et de violences confessionnelles.
Ironiquement, la Responsabilité de protéger offre une piste pour l’avenir. Cette doctrine affirme que les États ont la responsabilité d’aider les autres à construire les capacités nécessaires pour protéger leurs populations avant de recourir à la force. Certes, cet aspect souvent négligé de la Responsabilité de protéger est lui aussi susceptible d’être détourné à des fins politiques. Mais l’humanitarisme n’a jamais été dépourvu de politique. Plutôt que de faire semblant du contraire, les États-Unis, les voisins de la Syrie et les organisations internationales devraient soutenir le gouvernement de Sharaa dans son chemin vers une réforme constitutionnelle, la réconciliation nationale et la reconstruction. En définitive, une Syrie unie, souveraine, gouvernée de manière inclusive et responsable — et non une humanitarisme sélectif, militarisé, et une balkanisation — constitue la forme la plus crédible et durable de protection pour tous les Syriens.
La politique de la protection dans une Syrie fracturée
Tout au long de la guerre civile syrienne, les partisans d’Assad prétendaient régulièrement que seul le régime autoritaire empêchait le massacre des minorités ethniques et religieuses par les terroristes islamistes. Cette rhétorique, bien que trompeuse, a repris vigueur après le renversement d’Assad l’an dernier. Sharaa, rappelons-le, était le chef de Hayat Tahrir al-Sham, une faction rebelle sunnite issue d’une scission d’Al-Qaïda en Syrie en 2017. Malgré sa promesse de former un gouvernement de transition inclusif reflétant la diversité syrienne, les observateurs tant dans la région qu’ailleurs ont vite averti que cet islamiste réformé serait incapable — ou pire, peu disposé — à gouverner au nom de tous les Syriens.
Ces inquiétudes se sont accrues avec le temps. En mars, les loyalistes d’Assad dans les provinces côtières majoritairement alaouites de Lattaquié et Tartous ont lancé une insurrection contre le nouveau gouvernement. Certains segments des forces armées et différents groupes rebelles ont massacré 1 500 Alaouites en représailles. Si Sharaa a juré de tenir les auteurs responsables, la violence contre les Druzes le mois dernier a ravivé le débat sur sa capacité à gouverner de manière inclusive. L’épisode a débuté le 11 juillet, lorsque des Bédouins sunnites ont kidnappé un marchand de légumes druze sur l’autoroute reliant Damas à Soueïda, ville à majorité druze dans la province éponyme au sud. Les représailles druzes ont déclenché de violents affrontements dans Soueïda et ses environs. Pour tenter de contenir la violence, Sharaa a déployé l’armée à Soueïda et engagé des négociations en vue d’un cessez-le-feu. C’est alors que sont survenues les frappes aériennes israéliennes — d’abord contre des forces syriennes progressant vers le sud, puis contre le ministère de la Défense et le palais présidentiel au cœur de Damas. À la mise en place du cessez-le-feu, le 19 juillet, on dénombrait environ 1 400 morts civils — majoritairement des Druzes, mais aussi des Bédouins — et des milliers de déplacés.
Netanyahu a justifié l’intervention en invoquant une responsabilité de protéger les Druzes syriens. Israël compte 150 000 citoyens druzes, sans compter 25 000 Druzes résidant dans le Golan, territoire israélien annexé en 1981 après sa prise en 1967. Malgré des discriminations légales dont ils font l’objet, les Druzes israéliens sont profondément intégrés à l’État juif et servent loyalement dans l’armée. Depuis des mois, Netanyahu affirmait qu’Israël n’accepterait aucune menace contre les Druzes du sud syrien. Face à la violence à Soueïda, Cheikh Muwaffaq Tarif, leader spirituel des Druzes en Israël, a imploré Netanyahu d’intervenir au profit de la communauté : « Pendant la Shoah, quand vous étiez massacrés, vous les Juifs, vous criiez à l’aide et personne n’est venu. Aujourd’hui, nous, les Druzes, sommes massacrés et nous appelons à l’aide de l’État d’Israël », lui aurait-il déclaré. Netanyahu a alors répondu à cet appel, affirmant sa responsabilité de protéger « les frères de nos frères ».
Presque aussitôt, les voix au sein du spectre politique israélien se sont élevées pour saluer leur nouveau rôle de protecteurs. « Pour la première fois, Israël décide non seulement de se défendre, mais aussi de défendre les autres », écrivait une chronique caractéristique dans le Jerusalem Post. Sawsan Natour-Hason, fonctionnaire druze à l’ambassade d’Israël à Washington, a présenté l’intervention comme une expression d’exceptionnalisme israélien : « En tant que seule démocratie au Moyen-Orient qui protège activement les droits des minorités, Israël n’est pas resté les bras croisés ». « Ce n’est pas une projection de puissance », ajoutait Amos Yadlin, commentateur renommé et ancien chef du renseignement militaire, « mais une responsabilité régionale ». Quant à Itamar Ben-Gvir, ministre israélien de la Sécurité nationale issu de l’extrême droite, il est allé jusqu’à affirmer que la violence sunnite contre les Druzes donnait à Israël la légitimité pour « éliminer » Sharaa.
Il est indéniable que les Druzes israéliens craignent pour la sécurité de leurs proches et coreligionnaires de l’autre côté de la frontière. Néanmoins, difficile de ne pas relever le cynisme du gouvernement israélien : comment Netanyahu peut-il exprimer une préoccupation humanitaire pour les Druzes alors même qu’il limite les aides aux Palestiniens affamés à Gaza et que ses ministres d’extrême droite prônent le nettoyage ethnique et la colonisation de la bande ?
Mais rejeter l’intervention israélienne en Syrie comme pure hypocrisie serait passer à côté d’un aspect majeur : la prétention de Netanyahu à protéger les Druzes n’indique pas une déformation de la Responsabilité de protéger, comme si la doctrine était à l’origine dénuée de toute politisation. L’humanitarisme est toujours politique, et l’intervention israélienne en Syrie ne fait pas exception. À peine la chute d’Assad actée en décembre, Israël s’est emparé de la zone tampon à l’est du Golan, patrouillée par l’ONU depuis 1974. Depuis plusieurs mois, Netanyahu exige à plusieurs reprises la démilitarisation du sud syrien — ce qui revient, dans les faits, à réduire la souveraineté du gouvernement central de Damas, voire à envisager la cantonalisation du pays. Contrairement au cliché du « fou » que l’administration Trump lui attribuait, les frappes sur Soueïda et Damas avaient une logique géopolitique claire — sinon cynique : offrir à Netanyahu un levier sur Sharaa au moment même où les pourparlers de normalisation israélo-syriens s’intensifient. Cette perspective révèle une intervention moins humanitaire que coercitive.
Prendre au pied de la lettre l’humanitarisme affiché par Netanyahu réduit aussi au silence les voix de ceux qu’il prétend protéger. Deux des trois principales figures spirituelles de la communauté druze syrienne, les Cheikhs Hammoud al-Hinnawi et Yusuf Jarbou, soutiennent Sharaa et prônent l’intégration des Druzes dans une Syrie unie. Le troisième, le Cheikh Hikmat al-Hijri, s’oppose fermement au gouvernement de Sharaa. En pleine violence à Soueïda, Hijri a appelé Israël à intervenir. La très grande majorité des Druzes syriens rejettent cette intervention israélienne et le séparatisme prôné par Hijri, craignant légitimement que leur identification à Israël ne renforce l’impression qu’ils sont une cinquième colonne.
Les réminiscences du passé
Ce que révèle la situation à Soueïda, c’est la résurgence des dilemmes qui ont longtemps tourmenté les partisans d’interventions humanitaires au nom des minorités : Qui mérite protection ? Qui détient la souveraineté ? Et qui décide ?
Ces questions prennent une dimension particulière au Moyen-Orient, où la protection des minorités a souvent servi de prétexte aux interventions étrangères et constitue un enjeu central du débat sur la souveraineté et l’appartenance nationale. Historiquement, la notion même de « minorité » et sa définition actuelle sont relativement récentes. Les historiens ont largement montré que ce terme — désignant des groupes religieux, ethniques ou linguistiques numériquement inférieurs et politiquement défavorisés — était inconnu dans l’Empire ottoman pluraliste jusqu’au XIXe siècle. C’est à cette époque que les pertes territoriales, les réformes libérales et l’ingérence européenne ont conféré une portée politique nouvelle aux différences communautaires.
Après l’effondrement de l’Empire ottoman et l’émergence de l’État-nation au Moyen-Orient après la Première Guerre mondiale, les minorités ont acquis leur importance actuelle. La Société des Nations a placé les anciennes provinces arabes ottomanes sous mandats britanniques et français, justifiant cette tutelle par la nécessité d’éduquer les peuples du Levant à « tenir debout par eux-mêmes » dans les exigences du monde moderne. Similaires aux traités sur les minorités conclus en Europe de l’Est, ces mandats prévoyaient la protection des minorités comme condition sine qua non de la souveraineté, sous surveillance internationale.
Le cas syrien illustre bien les écueils de ce régime de protection des minorités. Les Français ont créé des « états » autonomes pour les Druzes, les Alaouites et les Kurdes, renforçant l’idée que ces communautés nécessitaient une séparation territoriale et une protection extérieure vis-à-vis d’une majorité sunnite supposée hostile. Cette fragmention coloniale et l’autoritarisme français ont déclenché un soulèvement national, la Grande Révolte syrienne il y a exactement 100 ans, menée par le chef druze Sultan al-Atrash à Jabal al-Druze — curieusement, le même lieu des violences actuelles. Dans un message à ses compatriotes, Atrash écrivait : « Souvenez-vous que les nations civilisées unies ne peuvent être détruites. Les impérialistes ont volé ce qui est à vous, ont mis la main sur vos sources de richesse, ont dressé des barrières et divisé votre patrie indivisible. » Au cours des deux années suivantes, les Français ont réprimé la rébellion avec brutalité, illustrant l’échec du mandat comme alternative progressiste au colonialisme, tandis que la Société des Nations ne sanctionnait aucunement cette répression.
Sans ignorer la complexité de ce soulèvement, il est cruel de constater que les Druzes, jadis à l’avant-garde d’un mouvement national pluraliste contre la cantonisation, se retrouvent aujourd’hui au centre d’une intervention étrangère fondée sur une logique divisive similaire.
Retour vers le futur ?
Comme toute idée, la Responsabilité de protéger est un produit de son temps. La fin de la Guerre froide, l’essor du mouvement international des droits humains, les déplacements de populations massifs, la multiplication des « États faillis » et la recrudescence des crises humanitaires ont créé, dans les années 1990, un contexte propice à repenser souveraineté, intervention et prévention des atrocités.
Si les architectes de cette doctrine ne se concentraient pas uniquement sur la protection des minorités, plusieurs des tragédies ayant inspiré leur réflexion touchaient précisément ces groupes ethniques et religieux souvent minoritaires : la persécution des Kurdes irakiens par Saddam Hussein en 1991, le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994, le massacre des musulmans bosniaques à Srebrenica en 1995, ou l’intervention non autorisée de l’OTAN au Kosovo. C’est dans ce cadre que le secrétaire général de l’ONU Kofi Annan posa la question cruciale : « Si l’intervention humanitaire est en soi un assaut inacceptable contre la souveraineté, comment répondre à un Rwanda, à un Srebrenica — à ces violations atroces et systématiques des droits humains ? » En 2001, la Commission internationale sur l’intervention et la souveraineté des États, un groupe international de politiciens, juristes et militants, proposa une réponse : la Responsabilité de protéger.
En 2005, cette doctrine fut unanimement adoptée par les dirigeants mondiaux. La communauté internationale avait la responsabilité d’agir lorsque les gouvernements étaient incapables ou refusant de protéger leurs populations contre génocide, crimes de guerre, nettoyage ethnique et crimes contre l’humanité. Cependant, son avènement fut de courte durée. L’intervention de l’OTAN en Libye en 2011, autorisée au nom de la protection par l’ONU, se transforma rapidement en guerre pour le changement de régime, débouchant sur une guerre civile atroce qui se poursuit encore aujourd’hui. Cet échec conforta la méfiance envers la Responsabilité de protéger, perçue comme un prétexte à l’interventionnisme occidentalo-américain. Lorsque le régime Assad utilisa des armes chimiques en 2013, la communauté internationale n’avait plus aucune volonté de reprendre une intervention sous ce même label.
À ses débuts comme par la suite, défenseurs et opposants présentaient la doctrine comme un changement radical face à la souveraineté absolue traditionnelle, supposée remontée au traité de Westphalie de 1648. Cette lecture était fausse. L’idéal westphalien a toujours été plus un mythe qu’une réalité, et les théoriciens politiques modernes considéraient déjà que la souveraineté comportait des responsabilités envers les gouvernés, non une liberté absolue d’ingérence extérieure. Pourtant, la Responsabilité de protéger a prolongé certaines continuités historiques inquiétantes. En conditionnant la souveraineté à des normes internationales surveillées, ses mécanismes de prévention des atrocités ressemblent fortement aux régimes de protection des minorités du XIXe et XXe siècles. Tout comme la Société des Nations ne disposait d’aucun moyen pour contraindre les puissances européennes à respecter ces protections, il n’existe pas d’autorité suprême pour déterminer quelles atrocités franchissent la ligne rouge, quelles populations méritent d’être protégées, ni quels États peuvent se poser en gardiens — sans parler d’un mécanisme pour sanctionner les prétendus protecteurs. C’est pourquoi Vladimir Poutine a pu présenter l’annexion de la Crimée en 2014 et l’invasion de l’Ukraine en 2022 comme des actes d’intervention humanitaire au nom des Russes ethniques ou russophones, défigurant ainsi totalement la notion.
Un scénario similaire se joue aujourd’hui en Syrie. Après 14 années de guerre civile ayant fracturé le pays, tué des centaines de milliers de personnes et déplacé des millions, les Syriens ont une opportunité historique de bâtir une vision nouvelle d’unité nationale. En même temps, les forces centrifuges du sectarisme — exacerbées aujourd’hui comme hier par des protecteurs autoproclamés — entravent ce processus. Cela ne signifie pas que Sharaa est exempt de reproches, ni que la réconciliation nationale sera facile. Et cela n’implique pas non plus que les acteurs extérieurs n’aient aucun rôle à jouer dans la nouvelle Syrie. Au contraire, plutôt que de recourir à un humanitarisme militarisé comme Netanyahu, les voisins de la Syrie devraient favoriser son intégration économique régionale, appuyer les prochaines élections parlementaires et soutenir les initiatives de justice transitionnelle comme investissements à long terme dans l’État de droit et la responsabilité.
Dans un scénario idéal, les interventions militaires comme celle d’Israël le mois dernier protégeraient les Druzes au sens strict, c’est-à-dire en assurant un effet de dissuasion à court terme contre la reprise des violences à Soueïda. Cette définition de la protection est cependant largement insuffisante. Elle est même susceptible d’engendrer un scénario bien pire : accusations de déloyauté des Druzes à l’égard de l’État syrien, politiques identitaires antagonistes et, possiblement, un retour à une guerre civile totale aggravée par des interventions étrangères. À terme, la vraie protection — pour les Druzes comme pour tous les Syriens — doit venir de la réconciliation nationale, et non de cantons ethniques et religieux surveillés par la menace des armes étrangères. Voilà une vision qui mérite d’être défendue.
Daniel Chardell est chercheur postdoctoral à la Jackson School of Global Affairs de l’Université de Yale et membre non résident de l’Institut pour les Affaires Globales du groupe Eurasia.