Article de 1576 mots ⏱️ 8 min de lecture

Les kayaks militaires dans les opérations spéciales : un héritage discret et durable

Depuis presque aussi longtemps que ces embarcations existent, les kayaks et canoës ont été utilisés dans des opérations militaires. Les voies d’eau intérieures et côtières ont toujours été des axes stratégiques pour le commerce, les migrations et les conflits depuis l’Antiquité. Avec l’avènement des moteurs, les embarcations à propulsion humaine ont en grande partie disparu de l’usage militaire traditionnel, se maintenant surtout dans les domaines du sport, des loisirs et d’une niche durable : les opérations spéciales.

Cet article offre un aperçu ciblé du rôle du kayak militaire, de la Seconde Guerre mondiale à aujourd’hui. Il ne s’agit pas d’une histoire exhaustive, mais d’un instantané montrant comment une plateforme simple, associée à une discipline rigoureuse, permet des actions furtives, endurantes et un accès stratégique disproportionné par rapport à sa taille.

Seconde Guerre mondiale : les débuts des opérations modernes en kayak

Dès les premiers temps de la Seconde Guerre mondiale, les forces britanniques ont perçu le potentiel des kayaks pour des raids maritimes clandestins. Parmi les premiers et plus influents promoteurs figurait le Major Herbert « Blondie » Hasler, un canoéiste expérimenté convaincu que de petites équipes entraînées, se déplaçant silencieusement sur les rivières et côtes, pouvaient atteindre des cibles inaccessibles aux forces conventionnelles.

Hasler proposa une réponse à un problème opérationnel crucial : les navires allemands opérant depuis le port occupé de Bordeaux, difficiles à intercepter par les bombardiers britanniques. Son plan prévoyait une force de dix hommes lancée par sous-marin à l’extérieur de l’estuaire de la Gironde, qui ramperait ensuite plus de 130 km de nuit, poserait des mines limpet sur les navires ennemis, puis s’échapperait par tous moyens possibles, avec pour objectif final un retour au Royaume-Uni.

Cette mission, plus tard baptisée opération Frankton, devint l’une des opérations spéciales les plus iconiques du conflit, immortalisée dans des livres et un film intitulé The Cockleshell Heroes.

L’opération Frankton valida le concept des raids en kayak et influença directement la doctrine britannique des opérations spéciales maritimes. Dans le même temps, plusieurs projets de kayaks pliants furent développés au Royaume-Uni, affinant des designs et des techniques qui allaient plus tard inspirer le Special Boat Service (SBS) et ses unités alliées.

Théâtre pacifique : l’opération Jaywick

Les opérations en kayak ne se limitaient pas à l’Europe. Dans le Pacifique, la Z Special Force alliée a démontré le potentiel stratégique de l’infiltration par kayak lors de l’opération Jaywick.

Six hommes à bord de trois kayaks infiltrèrent le port de Singapour et posèrent des mines limpet sur les navires japonais, causant la destruction ou de graves dommages à environ 39 000 tonnes de navires ennemis.

Jaywick confirma que les opérations basées sur le kayak pouvaient réussir même dans des ports fortement défendus, renforçant le rôle du kayak comme plateforme viable pour des raids stratégiques lorsqu’il est employé par des personnels hautement qualifiés.

Maintien post-guerre : le SAS rhodésien

Après la guerre, les kayaks restèrent en service auprès des forces spéciales du Royaume-Uni, d’Europe, d’Afrique, d’Asie et des États-Unis. Un exemple notable vient de la guerre du Bush rhodésien.

Le SAS rhodésien utilisait kayaks et canoës comme plateformes à faible signature pour des infiltrations le long des voies navigables majeures, notamment le fleuve Zambèze et ses affluents. Parmi ces missions, une parfois remarquable se distingua par sa durée et son austérité : un petit élément du SAS inséré par kayak a opéré entièrement sur l’eau pendant environ cinq semaines.

Les patrouilles vivaient dans leurs embarcations, dormant au large ou à terre dans des caches discrètes. Durant cette période, elles réalisèrent une surveillance constante des rives, étudièrent les itinéraires d’infiltration et menèrent des raids limités contre des nœuds logistiques insurgés, des camps et des traversées fluviales.

Les kayaks permettaient des déplacements nocturnes silencieux, avec une signature visuelle et acoustique extrêmement faible, ainsi qu’un repositionnement continu sans recours aux bases fixes, véhicules ou avions. Cette opération reste un exemple extrême de maîtrise des techniques de terrain, d’endurance et de furtivité aquatique dans l’histoire moderne des opérations spéciales, s’inscrivant plus dans la lignée des missions du SBS et du Combined Operations Pilotage Party (COPP) de la Seconde Guerre mondiale que dans la conception plus récente des forces spéciales centrées sur l’hélicoptère.

Opérations dans les zones froides et littorales : Pebble Island, 1982

En mai 1982, lors du conflit des Falklands, les forces spéciales britanniques ont de nouveau démontré la valeur de l’infiltration par kayak. Avant le raid sur les avions argentins stationnés sur l’île Pebble, une petite équipe du SAS réalisa une insertion secrète par kayak.

Lancée de nuit depuis le large, l’équipe pagaya dans des conditions climatiques extrêmes de l’Atlantique Sud pour éviter toute détection. Une fois à terre, les kayaks furent dissimulés et la patrouille passa à la progression à pied pour reconnaître la disposition des avions, les routines défensives et le terrain.

Cette reconnaissance a directement permis le succès du raid qui suivit, confirmant une longue tradition britannique d’opérations spéciales aquatiques : des petites équipes autonomes, privilégiant l’endurance, la précision et la discrétion dans des environnements austères.

Des années plus tard, lors d’une formation au Mountain Camp de Salalah, Oman, j’ai eu l’occasion d’écouter le récit direct de cette mission par Brumby Stokes, un des quatre membres de l’équipe SAS qui réalisa l’infiltration et la reconnaissance. Ces témoignages soulignent la rigueur et la simplicité apparente mais redoutable de ces opérations.

Pebble Island demeure un exemple marquant d’infiltration de forces spéciales par kayak permettant une action décisive : un accès discret, un renseignement précis et une attaque menée avec exactitude.

Reflets personnels : un héritage vivant

Mon propre parcours avec les kayaks militaires débuta bien avant leur emploi opérationnel, nourri par des films de la Seconde Guerre mondiale tels que The Cockleshell Heroes et Attack Force Z. Ces histoires ont éveillé en moi une estime précoce pour ce concept, avant même que j’en comprenne toute la discipline.

Arrivé au 5e Special Forces Group (Airborne), je cherchai à intégrer une unité d’opérations sous-marines, souvent appelée « équipe de plongeurs ». En trois mois, j’avais achevé la formation pré-scuba et le Combat Diver Qualification Course (CDQC). Mon premier déploiement m’amena à Aqaba, en Jordanie, où l’infiltration en kayak avec des Klepper pliants était l’une des techniques répétées.

Au fil de ma carrière, nous avons pratiqué les kayaks pour l’entraînement à l’infiltration, les départs depuis navire-mère, l’helocasting, ainsi que les insertions littorales. Ils servaient aussi aux longues séances d’aviron comme préparation physique, au renforcement de la cohésion d’équipe, et parfois comme plateforme improvisée de pêche. Nous avons même envisagé un emploi opérationnel lors d’une mission antidrogue finalement annulée.

Avec l’évolution de mes responsabilités jusqu’à devenir Command Diving Officer du 5e Special Forces Group, j’ai appris à apprécier la valeur discrète de ces kayaks, conservés dans le parc matériel et sur les déploiements. Ils représentent un lien direct avec l’OSS Maritime Unit et d’autres formations alliées telles que le SBS ou la Z Special Force.

Préserver la tradition

Aujourd’hui, j’ai la chance de posséder l’un des premiers kayaks Klepper du 5e Group, acquis lors de la transition des forces spéciales américaines vers la version américaine Long Haul. À réception, le kayak était en mauvais état, constitué de pièces disparates et sans sa coque en toile.

Après plusieurs mois, j’ai restauré le cadre et trouvé une nouvelle coque auprès de Long Haul, alors sous contrat de réparation pour les Klepper allemands originaux. Configuré pour un usage en solo d’expédition, le kayak est désormais utilisé pour la remise en forme et la détente, rappel fonctionnel d’une tradition exigeante et durable.

Conclusion

Les kayaks sont toujours employés par des unités militaires et forces spéciales à travers le monde. Bien que rarement utilisés sur le terrain, ils constituent une capacité spécialisée dans l’arsenal maritime, réservée aux missions où la furtivité, l’endurance et l’accès prime sur la rapidité ou la capacité de masse.

De Bordeaux à Singapour, du Zambèze aux Falklands, le kayak militaire a maintes fois démontré que des effets sophistiqués ne nécessitent pas toujours des machines complexes. Parfois, une pagaie, de la patience et une maîtrise du terrain hors pair suffisent.