Article de 1099 mots ⏱️ 5 min de lecture

Dans le contexte stratégique complexe de l’Indo-Pacifique, où chaque bâtiment est une sentinelle silencieuse face aux ambitions croissantes de la Chine dans la zone maritime, la Russie fait une nouvelle proposition mêlant à la fois nostalgie et urgence. Quelques semaines seulement après avoir garanti à l’Inde la livraison d’un sous-marin nucléaire de classe Akula d’ici 2028, lors de la visite éclair du président Vladimir Poutine en décembre 2025 à New Delhi, Moscou revient avec une offre plus accessible : trois sous-marins diesel-électriques Kilo modernisés, entièrement remis à neuf et dotés des dernières technologies, pour moins d’un milliard de dollars.

Un marché à coût réduit mais aux capacités accrues

Selon des sources proches de la Défense indienne, cette proposition représente une « fraction du coût » habituel et inclut une extension de vie opérationnelle de 20 ans ainsi que le lancement de missiles de croisière Kalibr depuis les tubes lance-torpilles, capables d’atteindre des cibles à 1 500 kilomètres. Pour la marine indienne, confrontée à une crise sous-marine majeure qui pourrait réduire de moitié sa flotte d’ici au milieu des années 2030, ce n’est pas simplement une mise à niveau, mais un véritable dispositif de survie.

Une flotte vieillissante, un besoin urgent

Le timing ne pourrait être plus pertinent. La flotte sous-marine indienne, autrefois redoutable dans la mer d’Arabie et le golfe du Bengale, montre des signes d’usure croissante. Fin 2025, la marine dispose de 16 sous-marins conventionnels d’attaque (SSK) : sept unités de classe Sindhughosh (Kilo) d’origine russe, âgées en moyenne de 30 ans ; quatre Type 209/1500 allemands approchant les 35 à 40 ans ; ainsi que six sous-marins locaux Kalvari de classe Scorpene, le dernier en date, l’INS Vagsheer, ayant été mis en service en janvier 2025 après plusieurs années de retard. Ces Kilo, acquis entre 1986 et 2000, forment le socle de la flotte — assurant avec fiabilité missions d’entraînement lors des exercices Malabar comme patrouilles réelles pour contrer les incursions chinoises dans l’archipel des Andaman. Bien que les intégrations comme le système de missiles Club-S maintiennent leur capacité de frappe, la fatigue du métal, les sonars vieillissants et la disponibilité réduite des pièces détachées imposent de les maintenir opérationnels avec difficultés jusqu’en 2035, si ce n’est au-delà, pour éviter un effondrement catastrophique des capacités.

Une offre russe sur mesure

Face à cette situation, Moscou avance une proposition adaptée. En juillet 2025, Rosoboronexport avait proposé un lot plus ambitieux de six sous-marins remis à niveau à raison d’un par an, chacun configuré pour des lancements complets de missiles Kalibr depuis ses six tubes lance-torpilles — un bond technologique significatif comparé aux deux tubes disponibles actuellement sur la flotte indienne. Face à des contraintes budgétaires, cette offre a été revue à la baisse : trois sous-marins issus des surplus démantelés au chantier naval de Zvezdochka, destinés à remplacer directement les Kilo retirés par l’Inde entre 2017 et 2022 (notamment l’INS Sindhurakshak, victime d’une explosion en 2013, ainsi que les INS Sindhuvir et Sindhudhvaj). À moins de 300 millions de dollars l’unité, incluant formation, pièces de rechange et refonte avec batteries lithium-ion modernes, revêtements furtifs et systèmes automatisés de périscopes, ce contrat représente une aubaine face aux 4 à 5 milliards requis pour les sous-marins conventionnels nouvelle génération du Projet 75I.

Des capacités tactiques renforcées

Ces modernisations transforment les unités en prédateurs renforcés : chaque sous-marin bénéficie d’une prolongation de vie de 20 ans, de coques améliorées réduisant la détection par les avions de lutte anti-sous-marine chinois Y-8Q, et du puissant armement Kalibr depuis les tubes lance-torpilles. Les missiles 3M-54E à portée anti-navire de 220 à 300 km ou les 3M-14 d’attaque terrestre, éprouvés en conditions de combat dans la mer Noire et intégrés sur l’INS Sindhuratna lors de sa modernisation en 2023, offrent clairement des capacités stratégiques accrues.

Des sources du secteur défense confirment que ces trois sous-marins s’intégreraient parfaitement à la flotte Sindhughosh stationnée à Visakhapatnam, profitant d’une logistique commune, de la familiarité des équipages avec la classe et des installations du chantier naval Hindustan. « Nous en avons déjà exploité dix ; revenir à dix, c’est davantage une restauration qu’une expansion », souligne un membre de la marine, rappelant l’effectif maximal du début des années 2000. Avec une flotte déjà sous tension — seuls 11 à 12 sous-marins sont pleinement opérationnels simultanément en raison des maintenances et anomalies — cette injection pourrait assurer une dissuasion constante au niveau du détroit de Malacca, sans grever les ambitions nucléaires.

Un avenir incertain pour les projets nationaux

Pourtant, la crise sous-jacente persiste. Le Projet 75I, appel d’offres à 4,3 milliards de dollars visant six sous-marins conventionnels équipés de la propulsion indépendante de l’air (AIP) et à 70 % de contenu national, traîne depuis six ans malgré la présélection de ThyssenKrupp Marine Systems et Naval Group. Les offres attendues en 2024 peinent à être évaluées, retardées par des différends commerciaux et des difficultés techniques liées à l’AIP — le système MESMA développé en Inde et testé sur l’INS Arihant restant peu mature pour l’export.

De son côté, le Projet 76, prévu pour soit-disant prolonger l’effort avec six autres sous-marins AIP entièrement indigènes, est encore à l’état de plan, esquissé à peine dans des documents conceptuels, alors que les financements sont redirigés vers les combats de surface, notamment la construction des futurs destroyers. Après 2035, alors que les Type 209 allemands s’éloigneront et que les derniers Kilos seront réformés, l’arrivée de ces nouveaux bâtiments sera progressive : deux unités au plus pour 2032, puis montée en puissance progressive vers des flottilles complètes à l’horizon 2040. Mais cette progression ne permettra pas d’augmenter la flotte au-delà du remplacement, laissant la marine loin de son objectif ambitieux de 24 SSK d’ici 2030 — des projections évoquent seulement neuf sous-marins conventionnels en service en fin de décennie si les commandes ne se réalisent pas.

Une solution de transition pragmatique

L’offre russe se présente donc comme un choix pragmatique. Sans viser le prestige de la construction locale, elle constitue un pont fiable en acier et en électronique vers 2040, offrant un répit nécessaire en attendant le projet 75 (AS), la poursuite locale de Scorpene avec Mazagon Dock qui, lui aussi, reste en suspens depuis son approbation en mars 2025.