La guerre en Ukraine enseigne à l’armée russe que la brutalité et la supériorité numérique peuvent parfois primer sur la précision et la qualité des forces. Un rapport de 170 pages publié récemment par l’armée américaine révèle les leçons tirées de ce conflit par les troupes américaines, alors que l’invasion russe entre dans sa quatrième année.

« Les Russes sont déjà revenus à une posture soviétique sur le champ de bataille, privilégiant la masse plutôt que la manœuvre, la quantité sur la qualité, la capacité sur la compétence, la brutalité sur la précision et la mobilisation sur la préparation », explique ce document.

Rédigé par le Foreign Military Studies Office de l’Armée américaine à Fort Leavenworth, Kansas, ce rapport rare analyse les évolutions tactiques russes depuis le 24 février 2022 jusqu’à la mi-2024. Malgré les sanctions, l’isolement international et les pertes sur le terrain, la Russie adapte rapidement un modèle de guerre combinant masse, improvisation et technologies émergentes pour prolonger ses opérations bien au-delà des pronostics.

Drones : un élément central

Le rapport souligne l’importance majeure des drones dans la doctrine russe actuelle. Des quadricoptères souvent équipés d’explosifs improvisés ou de charges thermobariques sont déployés à tous les échelons de l’armée russe. Produits en masse via des réseaux informels, ces drones sont considérés comme des munitions jetables. Selon des analystes et des sources ouvertes, la Russie utiliserait des dizaines de milliers de drones chaque mois.

Ces équipements sont intégrés directement aux chaînes de commandement et de soutien de tir. Les drones à voilure fixe, comme les Orlan-10, réalisent des missions de renseignements, surveillance et reconnaissance (ISR). Les informations sont ensuite transmises aux batteries d’artillerie ou à des équipes de drones en immersion qui neutralisent les cibles, tandis qu’un autre drone confirme les dégâts. Dans de nombreux cas, ces drones ont remplacé les observateurs avancés humains.

À l’inverse, les unités américaines en dessous du niveau bataillon ne possèdent pas systématiquement leurs propres drones, bien que des efforts soient en cours pour remédier à cette lacune.

La guerre électronique façonne le champ de bataille

Le rapport met également en lumière l’utilisation avancée par la Russie de la guerre électronique (GE), étroitement intégrée aux opérations. Des bataillons russes opèrent de manière autonome des systèmes tels que le Borisoglebsk-2 et le Leer-3, capables de brouiller les communications ukrainiennes et le GPS, de perturber le signal des drones et de détecter la position des émetteurs.

Plutôt que de simples capacités de soutien, ces moyens de guerre électronique sont déployés pour façonner le champ de bataille avant les attaques majeures. Par exemple, en présence de brouillage intense, des munitions guidées occidentales comme les JDAM-ER et les Excalibur voient leur efficacité réduite. Cette contestation du spectre électromagnétique ne repose pas uniquement sur du matériel sophistiqué : des brouilleurs commerciaux achetés en ligne, parfois à moins de 20 dollars, sont utilisés sur le terrain.

Les unités russes évoluent

L’évaluation américaine de la qualité des troupes russes est nuancée. Certaines unités d’élite, telles que les Spetsnaz ou les forces aéroportées (VDV), conservent un noyau professionnel renforcé. En revanche, les conscrits mobilisés et les bataillons pénaux rencontrent des difficultés en termes de moral et de coordination.

Malgré tout, même les unités considérées comme de moindre qualité montrent une amélioration de leur cohésion et une meilleure assimilation tactique. Les officiers mettent en place des structures de commandement improvisées et les systèmes de formation deviennent plus efficaces. Les unités qui tiennent sur la durée s’adaptent à la guerre de tranchées et à un environnement saturé de drones.

Ce n’est pas une machine parfaitement huilée, mais soldats et chefs apprennent rapidement à survivre dans ces conditions.

L’artillerie, moteur principal des opérations

La Russie a adopté une doctrine axée prioritairement sur l’artillerie, créant des formations spécialisées appelées « groupes d’artillerie d’armée ». Ces unités combinent les capacités ISR fournies par les drones pour concentrer des tirs massifs contre des positions défensives statiques ou des concentrations de troupes ennemies.

Au sein de l’armée américaine, la doctrine privilégie traditionnellement la guerre de manœuvre — vitesse, initiative et mobilité. Mais, comme le montre ce rapport, la Russie conquiert son terrain lentement mais méthodiquement, grâce à une chaîne de destruction soutenue où les drones détectent et transmettent les cibles à l’artillerie.

Un effort d’État à tous les niveaux

Le rapport souligne qu’il s’agit d’un conflit mobilisant l’ensemble de la société russe. Ministères, industries civiles, universités et administrations locales sont tous engagés dans l’effort de guerre.

À Tambov, par exemple, une usine de production de pain a été reconvertie à la fabrication de drones FPV. Les autorités locales participent au recrutement et à la collecte de fonds pour équiper les troupes. Des véhicules utilitaires initialement destinés aux services publics ont été transformés en ambulances de campagne. Les gouvernements régionaux reçoivent des quotas pour des soldats volontaires appelés kontraktnik. Cette porosité entre sphère civilo-industrielle et militaire n’est pas anecdotique, mais un élément clé de la capacité russe à soutenir son engagement militaire.

Bien que ce modèle participatif ne soit pas exclusif à la Russie — l’Ukraine recourant aussi à des levées de fonds et à la mobilisation de la population — il illustre l’ampleur de l’effort demandé pour maintenir cette « opération militaire spéciale ».

Quelle réponse de l’armée américaine ?

L’Armée américaine a déjà entamé des ajustements. Depuis 2024, la formation intègre la sensibilisation aux drones et les techniques de camouflage afin de réduire la détection par les moyens ISR aériens, comme le démontrent les combats en Ukraine. Ces formations sont dispensées à Fort Benning (Géorgie), Fort Jackson (Caroline du Sud) et Fort Leonard Wood (Missouri).

Par ailleurs, des programmes de modernisation tels que Project Linchpin et TITAN visent à accélérer la prise de décision pour le ciblage et optimiser l’intégration des données provenant de senseurs multi-domaines.

Un mémo du Pentagone daté du 10 juillet, intitulé « Unleashing U.S. Military Drone Dominance », ouvre aussi la voie à un déploiement plus rapide et à une formation accrue sur les petits drones, désormais traités comme des munitions plutôt que comme des aéronefs traditionnels.

Ces évolutions montrent comment l’armée américaine s’inspire des enseignements du conflit ukrainien pour repenser tactiques et équipements, face à un adversaire qui remodèle la guerre terrestre avec une approche fondée sur la brutalité, la masse et l’innovation technologique.