En Colombie, des groupes armés ont constitué une véritable force aérienne, qui opère grâce à des drones bon marché achetés dans le commerce. Cette évolution marque une nouvelle étape dans l’utilisation des technologies par les réseaux criminels et insurgés du pays.
Fin août 2025, l’Armée de Libération Nationale (ELN) a revendiqué une embuscade ayant causé la mort de 13 policiers et fait quatre blessés. Initialement attribuée à une attaque par drone, l’enquête a finalement révélé que le crash d’un hélicoptère à un site d’atterrissage habituel résultait d’explosifs dissimulés au sol. Deux jours plus tard, un navire de la Marine colombienne a été visé par un drone transportant un engin explosif artisanal, qui a soufflé la passerelle d’équipage et tué un marin. Une attaque similaire dans la même région en août avait déjà fait trois victimes chez les militaires. Ces incidents ne sont pas isolés.
Au-delà de simples surprises tactiques, ces attaques témoignent d’une intégration des drones dans des opérations combinées, contraignant les forces de sécurité à faire face à des dilemmes où la défense contre une menace ouvre des vulnérabilités à une autre. Autrefois cantonnés aux embuscades et engins explosifs improvisés au sol, les groupes criminels et insurgés emploient désormais des drones pour la reconnaissance et les frappes directes. Casernes, patrouilles terrestres et même navires de guerre sont ciblés, comme l’illustre l’incident de l’hélicoptère d’août qui fait désormais systématiquement penser à une attaque par drone. La Colombie se retrouve face à une « force aérienne du pauvre » : des systèmes peu coûteux et jetables qui permettent aux réseaux criminels-insurgés d’imposer des coûts à un État déjà sous tension pour défendre postes avancés et convois, y compris en milieu urbain.
Pour répondre à cette menace, la Colombie doit associer doctrine et exécution en créant un commandement unifié de lutte anti-drones, en centralisant les acquisitions sous une autorité unique, et en formant des spécialistes en détection, brouillage et guerre électronique au sein de chaque brigade opérant dans les zones à haut risque. L’objectif doit être la mise en place d’un écosystème intégré et autonome de lutte anti-drones, alignant doctrine, acquisitions et formation avec l’industrie nationale et une coordination régionale accrue.
Une mutation opérationnelle
La prolifération des drones chez les groupes criminels a des répercussions profondes. L’initiative « Paz Total » (Paix Totale) du président Gustavo Petro, visant à geler le conflit et ouvrir des voies de négociation, a paradoxalement créé un environnement propice à l’innovation. Les cessez-le-feu ont donné aux groupes armés le temps de recruter, reconstituer leurs arsenaux et s’adapter. Dans le sud du pays, des mineurs sont formés en tant que pisasuaves — forces d’assaut furtives — et opérateurs de drones, avec des sessions pédagogiques qui couvrent l’assemblage des charges utiles, les missions nocturnes et l’intégration de la surveillance aérienne aux manœuvres terrestres. Cette évolution s’accompagne aussi de conséquences logistiques et opérationnelles. Dans le Cañón del Micay, un important point névralgique du trafic de cocaïne, des dissidents utilisent désormais des drones à la fois pour le trafic et le combat. Au nord-est et au centre-sud de la Colombie, les fronts de la Libération Nationale intègrent la formation au pilotage de drones dans leurs cours de guérilla, y voyant une composante organique de leurs capacités de combat renouvelées.
Il ne s’agit donc pas d’une simple amélioration tactique, mais d’un véritable changement opérationnel. Associés à la maîtrise ancienne des engins explosifs improvisés, les drones donnent aux groupes criminels la capacité de contester le contrôle des airs en Colombie. Cette situation était impensable à l’époque du Plan Colombie, un programme décennal de coopération sécuritaire valant plusieurs milliards de dollars, qui avait contraint les groupes armés à la démobilisation et permis l’opération des hélicoptères et appareils d’attaque fournis par les États-Unis sans considération majeure pour les menaces aériennes.
La vitesse d’escalade est spectaculaire. Selon des évaluations internes de sécurité, les groupes armés ont perpétré plus de 320 attaques par drones depuis avril 2024, déployant plus de 700 explosifs improvisés et grenades. Ces attaques ont fait plus de 225 victimes, dont 17 décès. Elles ciblent patrouilles policières, hôpitaux de campagne, écoles, et même des places publiques bondées. La Colombie subit désormais une attaque par drone toutes les 38 heures, souvent en essaims destinés à saturer les défenses. Cette montée en puissance constitue un renversement net : là où l’État pouvait auparavant déployer ses troupes dans n’importe quel ravin, sa mobilité est désormais limitée par ces drones bon marché, jetables, achetés en ligne ou introduits clandestinement.
L’expansion des attaques par drone correspond étroitement aux corridors les plus lucratifs du trafic de drogue, de l’or illégal et autres économies criminelles. Les incidents se concentrent dans Cauca, Catatumbo, Arauca et le sud de Bolívar, des zones frontières proches du Venezuela ou de l’Équateur. Ces territoires forment un terrain propice : suffisamment éloignés des zones urbanisées pour échapper aux autorités, avec un accès fluvial et des espaces ouverts favorables à l’activité. Pour quelques centaines de dollars seulement — moins cher qu’un fusil moderne —, les groupes armés peuvent tuer, blesser et terroriser sans exposer directement leurs opérateurs. À El Plateado, des drones ont successivement frappé des patrouilles militaires, un hôpital, une école et une place publique en février 2025. À Catatumbo, dissidents et combattants de la Libération Nationale s’affrontent avec des drones, menant des opérations de largage explosif et de surveillance aérienne lors de combats qui ont provoqué le déplacement de milliers de civils.
Une réponse gouvernementale fragile
Jusqu’à présent, la réaction du gouvernement colombien a été improvisée et insuffisante. Les batteries de défense aérienne actuelles datent de plus de 80 ans, et les défenses asymétriques contre drones sont quasiment inexistantes. Des soldats stationnés en zones éloignées reconnaissent que leur principal moyen de lutte est de tirer au fusil en rafales, dans l’espoir d’abattre ces petits engins. Les forces gouvernementales ont utilisé des drones à des fins offensives, mais sans doctrine ni règles d’engagement claires, ces efforts restent peu efficaces.
Les achats suivent une trajectoire similaire aux acquisitions militaires classiques : il a fallu cinq administrations pour valider l’achat d’avions de chasse modernes afin de remplacer une flotte obsolète de génération 3,5, et les systèmes anti-drones ne devraient pas progresser plus rapidement. De plus, il n’existe ni doctrine nationale sur la guerre des drones, ni cadre légal clair encadrant leur usage, ce qui paralyse les commandants militaires confrontés à un risque judiciaire potentiel.
Bien que certains progrès soient notés dans les acquisitions anti-drones, les programmes restent décentralisés et incohérents. Sans appui institutionnel stable, les initiatives locales et bottom-up pâtissent de l’instabilité politique. Les systèmes actuellement à l’essai — brouilleurs commerciaux, plateformes de localisation, drones offensifs — ont été acquis en réaction à la récente montée des attaques, et non dans le cadre d’une stratégie d’acquisition à long terme. La plupart des équipements viennent de produits standards importés à prix élevés, risquant un obsolescence rapide. Les autorités affirment que les groupes armés modifient des drones multi-rotors ou agricoles bon marché pour larguer des grenades de 60 mm, changer de fréquences ou voler de manière autonome pour échapper aux brouilleurs.
Le vide juridique et institutionnel aggrave la situation. Les juristes militaires interprètent strictement le droit international humanitaire, priorisant la protection des unités face aux risques judiciaires plutôt que la mission même, ce qui freine l’efficacité et suscite des hésitations. Cette confusion doublée d’une doctrine restreinte, produite dans l’urgence au niveau tactique par certaines unités d’élite de l’armée, de la force aérienne et de la police nationale, ralentit la mise en œuvre opérationnelle. La couverture de défense aérienne reste minime : seuls quelques bases et aéroports sont protégés, avec un budget incertain pour la maintenance et les mises à jour. Sans garanties contractuelles pour les mises à jour logicielles, architectures modulaires ou capacités techniques nationales, la Colombie risque de déployer des systèmes dépassés dès leur entrée en service. La réponse requiert un mix d’acquisitions rapides et d’un développement durable des capacités, combinant technologies modulaires évolutives, clarté juridique et intégration de la détection, de l’attribution et de la neutralisation dans un cadre national unifié anti-drones.
Le contexte régional favorise cette lacune, notamment dans l’approvisionnement en armement des acteurs criminels. Le conflit de Catatumbo, à la frontière avec le Venezuela, illustre cette convergence entre insurrection, criminalité et technologie. L’Armée de Libération Nationale mène une campagne agressive pour prendre le contrôle d’une zone tenue par une faction dissidente des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC), depuis l’accord de paix de 2016. La coexistence entre ces groupes a éclaté début 2025, provoquant des affrontements qui ont déplacé plus de 56 000 civils et mis en lumière la complicité vénézuélienne. Les combattants de l’ELN et des FARC dissidents se déplacent librement à travers la frontière, s’approvisionnant en armes et systèmes anti-drones auprès de fournisseurs vénézuéliens. Parallèlement, l’Équateur est devenu un pôle de transit important pour les drones civils et composants électroniques, facilitant une possible coopération avec des cartels mexicains experts dans l’adaptation d’explosifs pour une livraison aérienne. Résultat : un environnement régional permissif permettant aux acteurs armés colombiens de maintenir leurs opérations par drone, même sous pression nationale accrue.
Les évolutions dans d’autres régions replacent le défi colombien dans un cadre global. L’État Islamique a employé des drones armés à Mossoul, les Houthis ont réalisé des frappes longue portée contre des infrastructures pétrolières en Arabie Saoudite, tandis que les cartels mexicains utilisent désormais des drones avec vue à la première personne. La Colombie s’inscrit dans une tendance mondiale où des acteurs non étatiques intègrent rapidement les technologies pour devancer les réponses gouvernementales.
Une réponse à construire
La Colombie doit passer de l’improvisation à la doctrine, reconnaissant que les drones criminels-insurgés constituent désormais une menace quotidienne pour la sécurité nationale. Toute solution ambitieuse requiert une stratégie anti-drones globale, clarifiant règles d’engagement, rationalisant les acquisitions et plaçant la formation au même niveau que le matériel.
La création d’un commandement unifié anti-drones permettrait de regrouper les responsabilités éclatées entre armée, force aérienne et police nationale, constituant un cadre opérationnel unique coordonnant renseignement, guerre électronique et achats. Ce commandement favoriserait l’interopérabilité, accélérerait les temps de réponse et assurerait un flux harmonisé d’informations, de formation et de technologies au sein des forces armées, confortant ainsi une posture nationale cohérente.
La Colombie pourrait tirer des enseignements précieux des innovations rapides sur le terrain en Ukraine, où il a été démontré qu’une innovation agile, même avec peu de moyens, permet de construire des défenses par couches à grande échelle, si les processus d’acquisition sont réformés et les partenariats industriels renforcés, soutenus par un véritable sentiment d’urgence nationale.
La menace drone ne saurait être traitée exclusivement par la Colombie. Une coopération accrue avec ses partenaires internationaux est nécessaire. L’aide américaine devrait dépasser la lutte anti-narcotiques pour inclure un renforcement des capacités anti-drones, via transferts de technologie, accompagnement sur place, financement de doctrines et partage d’expériences issues de l’Ukraine et des pays de l’OTAN.
Par ailleurs, l’utilisation de drones par des groupes criminels-insurgés constitue un défi régional. La Colombie devrait idéalement collaborer avec l’Équateur et le Venezuela pour une réponse collective. Une collaboration avec l’Équateur est plausible compte tenu des préoccupations sécuritaires communes et de la coordination récente aux frontières. En revanche, une coopération sincère avec le Venezuela paraît hautement improbable : le régime de Maduro a systématiquement hébergé et parrainé des groupes armés comme l’ELN et les FARC dissidentes, qui disposent de bases en territoire vénézuélien. Dès lors, la Colombie devra anticiper l’absence de collaboration de bonne foi en renforçant unilatéralement la défense frontalière, en interceptant les livraisons de drones et en travaillant avec des partenaires volontaires tels que le Brésil et les États-Unis afin de contenir ou atténuer la menace.
L’intégration des drones dans les opérations criminelles-insurgées pourrait ouvrir la voie à d’autres innovations, notamment dans les capacités autonomes. Les trafiquants ont déjà commencé à utiliser des véhicules sous-marins sans pilote. Alors que les frappes américaines contre les embarcations rapides frauduleusement utilisées par les narcotrafiquants se multiplient, ces derniers pourraient voir dans les submersibles une alternative pour acheminer leurs cargaisons vers les marchés américains et européens. Le défi actuel est de comprendre que la guerre prend désormais de l’altitude et d’y répondre avant que le rapport de force ne bascule irrémédiablement en faveur des réseaux criminels.
Alfonso Camacho-Martinez est chercheur en sécurité nationale à l’Institut Middlebury d’études internationales. Ses travaux portent sur le risque géopolitique, l’évaluation des menaces et l’analyse d’images satellites.