« Rien ne dure si ce n’est le changement. » Un philosophe grec notait il y a plus de deux mille ans que rien n’est permanent, excepté le changement. Le Corps des Marines en est un excellent exemple. Sous l’effet de facteurs internes et externes, le Corps des Marines s’adapte continuellement pour relever les nouveaux défis imposés par l’évolution de l’environnement international de sécurité et la situation des ressources de défense.

– U.S. Marine Corps, Concepts and Issues, février 1989

Il n’existe pas de boule de cristal pour prédire les guerres futures, mais l’histoire militaire offre une vision précieuse. Les décisions prises il y a plusieurs décennies résonnent aujourd’hui dans le débat sur la conception de la Force Marine. Pour comprendre où cette force militaire emblématique se dirige, il faut d’abord analyser son passé en examinant un large corpus de documents historiques. Cette étude révèle la logique derrière les choix difficiles et les compromis que chaque commandant général doit affronter. Sans cela, il est impossible de saisir la nature d’une conception de force particulière.

Force Design 2030 s’appuie sur des décisions et des analyses accumulées sur plusieurs décennies et sous la direction de onze commandants généraux, tout en prenant en compte les responsabilités inscrites dans le Title 10, les contraintes budgétaires et les orientations civiles. À première vue, Force Design 2030 peut sembler une rupture. Toutefois, ce jugement découle en grande partie des vingt années de guerre contre-insurrectionnelle qui ont éloigné le Corps des Marines de son passé et de sa mémoire institutionnelle. Toute suggestion d’amélioration doit impérativement s’appuyer sur cette riche histoire de décisions étalées sur quarante ans.

Pour bien comprendre l’évolution du Corps des Marines, il convient d’intégrer les facteurs externes, en particulier le rôle des législateurs civils, et de distinguer ce qui a changé ou non dans les différentes démarches de conception de la force. Le Corps des Marines vénère traditionnellement le rôle du commandant général, mais ce sont les décideurs civils, et notamment le Congrès, qui impulsent souvent le changement. Vu l’importance grandissante du sujet, attestée par les démarches similaires lancées par d’autres armées, cette analyse s’inscrit aussi dans une réflexion plus large sur la défense et les politiques gouvernementales.

Dans ce cadre, cet article vise à définir ce qu’est la conception de force, à identifier les acteurs clés et les mécanismes qui la façonnent, et à examiner les contraintes auxquelles les hauts responsables militaires font face. Une comparaison entre les démarches antérieures et Force Design 2030 montre qu’il s’agit d’un effort rigoureusement documenté, reflétant une évolution logique et progressive. Ces conclusions contrastent avec les critiques récentes de Ben Connable, qui s’appuie sur une vision idéalisée et parfois erronée du passé, notamment sur des programmes d’aviation, et peine à considérer les données publiques ayant influencé les décisions du général David Berger, initiateur de Force Design. Connable ne précise jamais en quoi cette conception serait dysfonctionnelle, ni ne reconnaît la tension fondamentale entre contraintes budgétaires et exigence de forces prêtes à intervenir.

Comment aborder l’étude de la conception de la force marine

Pour comprendre véritablement la conception des forces marines, trois points sont essentiels :

  • Étudier de près les troupes navales. Le Corps des Marines a souvent opéré comme une seconde armée de terre, mais ses concepts d’emploi actuels et futurs s’orientent vers des formations d’infanterie navale. Or, de tels cas sont rares, ce qui complique les débats et recommandations. Les opérations actuelles dans des zones côtières, telles que les événements autour d’Odessa, offrent de précieux exemples concrets, bien que limités. Par ailleurs, selon l’expert Stephen Biddle, ce n’est pas tant la composition des forces que la manière dont elles sont employées qui fait la différence.
  • Comprendre que la conception de forces est un processus complexe. Il est crucial d’identifier ce qui évolue ou non, et quelles décisions ont été réellement prises. Contrairement à certaines affirmations, le Corps n’a jamais sacrifié le programme F-35 pour financer la force de maintien. Il a ajusté la répartition des variantes sans supprimer de matériels. C’est une nuance fondamentale pour appréhender la problématique dans son entier.
  • Adopter une vision réaliste de la culture marine vis-à-vis de la technologie. Le Corps des Marines n’est pas devenu abruptement technophile. Il a toujours manifesté une sélection prudente dans l’adoption d’équipements de pointe, tout en restant globalement résistant au changement. Ce paradoxe culturel est reconnu par des experts comme Frank Hoffman et Allan Millett, mais aussi par d’anciens commandants qui cherchaient à promouvoir l’innovation au sein d’une organisation attachée à ses valeurs traditionnelles.

Ces points établissent que toute recommandation sur la conception de la force se doit d’être étayée par une analyse approfondie de l’histoire militaire, plutôt que par des visions fragmentaires du passé.

Le rôle central du Congrès dans l’évolution du Corps des Marines

L’histoire montre clairement que le changement militaire ne se produit jamais de manière isolée. Le Corps des Marines a été définitivement inscrit dans la loi en 1951, grâce à des dispositions législatives qui ont structuré l’organisation avec trois divisions d’infanterie et trois ailes aériennes, ce qui est unique parmi les forces armées. Le Congrès l’a désigné comme « force en état d’alerte » devant agir en premier, permettant au pays de mobiliser ses autres forces principales. Ce rôle de premier intervenant, bien que temporaire par nature, est resté au cœur de la doctrine marine.

Au fil du temps, le corps a vu son rôle évoluer. La présence militaire américaine permanente à l’étranger a réduit la nécessité de mobiliser en masse, et les stratégies se sont éloignées des grandes forces conventionnelles vers des moyens plus spécialisés, notamment sous-marins et missiles à longue portée. Ces transformations ont imposé des choix douloureux entre réduction de personnel, diminution du matériel lourd et nécessité de modernisation, un équilibre délicat qui revient constamment dans les décisions des commandants.

Le Congrès contrôle les deux principales ressources pour la défense : les crédits budgétaires et les effectifs. En conséquence, les chefs militaires doivent concevoir leurs forces en tenant compte de ces contraintes tout en assurant la préparation opérationnelle, l’acquisition des technologies adaptées et l’intégration des nouvelles menaces.

Il est utile de rappeler la définition de la conception de force : il s’agit d’une planification à long terme (environ dix ans) visant à préparer des forces capables de faire face aux défis stratégiques futurs, au-delà du programme pluriannuel des années à venir. En ce sens, la conception de force dépasse la simple acquisition d’équipements et engage une vision globale de la structure et des capacités militaires.

Une évaluation comparative des démarches passées

Les discussions autour de l’organisation des unités et de la structure du Corps remontent aux années 1980, lors du mandat du 28e commandant, le général P.X. Kelley. Ce dernier a dû composer avec des effectifs en baisse tout en cherchant à accroître la puissance de feu par l’introduction de nouvelles armes. Il a aussi anticipé la montée des menaces terroristes, incitant le développement de forces dédiées à ce type d’affrontements. Kelley a ainsi prédit que la distinction entre guerre et paix deviendrait floue, ce qui nécessiterait toujours plus d’agilité et d’innovation.

Son successeur, le général Alfred Gray, a face aux mêmes contraintes annoncé la réduction du nombre de bataillons d’infanterie et la suppression de certains équipements lourds, en insistant sur une meilleure intégration des réserves. Ce modèle de gestion des ressources et d’adaptation opérationnelle se retrouve plus de trente ans plus tard dans Force Design 2030, illustrant la continuité dans la démarche malgré les évolutions géopolitiques.

Les années 1990, sous le commandement du général Carl Mundy, ont été marquées par une réduction drastique des effectifs en réponse à la fin de la guerre froide et aux recommandations issues du Bottom-Up Review. Pour faire face à ces coupes, une réflexion stratégique a été menée, incarnée notamment par le général Charles Krulak, qui a poussé une réforme structurelle profonde, surnommée Sea Dragon, afin d’adapter la force à un contexte de changement rapide des alliances, des technologies et des modes de combat.

Une constante historique se dégage : tous les commandants ont dû arbitrer entre équipement lourd et effectifs, modernisation et préparation, toujours dans un cadre budgétaire contraint. Cette vérité se retrouve également dans les travaux menés au cours des années 2000, notamment pendant les engagements prolongés en Irak et en Afghanistan, où la tension entre exigences opérationnelles immédiates et préparation de la force future a été particulièrement vive.

Le rapport McKenzie de 2014, mené sous la houlette du général James Amos, reflète ce même dilemme, concluant à un maintien de 21 bataillons d’infanterie pour un effectif total proche de 174 000. Les critiques reprochant à Force Design 2030 de réduire les capacités terrestres et aériennes omettent cependant que ces ajustements sont fondés sur des précédents historiques précis et ne correspondent pas à une rupture brutale.

Perspectives actuelles et conclusions

Alain C. Enthoven, ancien sous-secrétaire à la Défense, souligne à juste titre l’importance de l’histoire dans l’élaboration des politiques complexes : « Étudiez l’histoire pertinente, et réfléchissez à sa signification pour le problème actuel ». Cette recommandation éclaire les critiques récentes adressées à Force Design 2030, souvent focalisées uniquement sur les deux dernières décennies, et ignorantes des constantes qui ont jalonné la trajectoire du Corps des Marines : l’influence du Congrès, les réalités budgétaires, et le conflit permanent entre effectifs et modernisation.

S’il est légitime d’interroger la conception de force, il faut toujours bien encadrer le débat en tenant compte de la complexité du processus, du rôle décisif des civils, et des équilibres que les chefs militaires doivent trouver. L’appui législatif récent à Force Design témoigne d’un consensus autour de l’orientation choisie, confirmée par des témoignages enthousiastes sur les progrès réalisés sur le terrain.

La conception de la force marine est donc le fruit d’un long processus, parfois ardu, exigeant patience, pragmatisme et adaptation constante à un environnement stratégique en mutation. Le paradigme posé par le général David Berger s’inscrit dans cette continuité, poursuivant l’œuvre amorcée par ses prédécesseurs et tenant compte des leçons du passé.

Enfin, la responsabilité demeure incombée aux commandants actuels et futurs, dont le défi est de gérer les ressources humaines et matérielles avec discernement, dans un contexte géopolitique tendu et face à des technologies en perpétuelle évolution. Le commandant actuel, le général Eric Smith, illustre cette démarche avec une planification équilibrée visant à accélérer la modernisation tout en préservant la qualité et l’efficacité des forces.

Ryan W. Pallas, Ph.D., officier en service actif du Corps des Marines et stratégiste au Schar School of Policy and Government, concentre ses recherches sur les évolutions des politiques de personnel et de gestion militaire durant l’ère du volontariat (1973-2023). Les opinions exprimées ici sont strictement personnelles et ne reflètent pas celles du Département de la Défense ou d’autres organismes gouvernementaux.

Crédit photo : Lance Cpl. Richard Perez-Garcia via DVIDS