Article de 1227 mots ⏱️ 6 min de lecture

La guerre électronique s’impose aujourd’hui comme un facteur déterminant dans les conflits militaires modernes. Face à la digitalisation croissante du champ de bataille, la capacité à maîtriser le spectre électromagnétique est devenue cruciale pour le succès des opérations.

La guerre électronique (GE) désigne l’utilisation des rayonnements électromagnétiques, tels que les ondes radio et micro-ondes, pour renforcer ses propres capacités militaires ou perturber celles de l’adversaire.

Malgré des avancées rapides des capacités mondiales dans ce domaine, une récente étude de l’Office parlementaire britannique de la science et de la technologie (POST) souligne que le Royaume-Uni accuse un retard significatif dans ses capacités de guerre électronique par rapport aux grandes puissances.

La transformation des opérations militaires par la guerre électronique

Les armées modernes dépendent fortement du spectre électromagnétique pour leurs communications, la navigation, le guidage des armes et la connaissance de la situation tactique. La guerre électronique exploite cette dépendance.

Parmi les techniques utilisées, le brouillage (“jamming”) vise à bloquer ou perturber les capteurs ennemis ; les armes à énergie dirigée, telles que les lasers ou systèmes micro-ondes, endommagent physiquement les composants électroniques ; enfin, le leurre (“spoofing”) trompe l’adversaire en imitant des signaux légitimes. Par exemple, le spoofing du système mondial de navigation par satellite (GNSS), comme le GPS, permet d’envoyer de fausses informations de localisation et d’heure, induisant en erreur les récepteurs. Cela peut dérouter navires ou aéronefs et rendre inefficaces les missiles.

Le conflit en Ukraine a mis en lumière l’importance croissante de la guerre électronique. Selon les rapports, 75 % des pertes de drones ukrainiens seraient dues aux systèmes russes de GE, qui ont également dégradé la précision de l’artillerie. Face à ces menaces, les forces ukrainiennes et russes ont rapidement développé des contre-mesures, illustrant un degré élevé d’innovation. Parmi les évolutions marquantes figure l’usage de drones contrôlés par fibre optique : pour contourner les systèmes ukrainiens de détection et de brouillage, les forces russes ont relié leurs drones via des câbles longue distance, limitant ainsi les interférences électromagnétiques. Associé à l’intelligence artificielle pour la navigation et le ciblage, ce procédé garantit une meilleure résistance aux pertes de communication.

La guerre électronique ne se limite pas au champ de bataille. Les infrastructures nationales critiques du Royaume-Uni, telles que le contrôle aérien, la navigation maritime ou les services d’urgence, dépendent elles aussi des signaux électromagnétiques. Pourtant, peu de tests ont été réalisés pour évaluer leur résilience face à une attaque de GE, alors que toute perturbation, qu’elle soit accidentelle ou délibérée, pourrait provoquer des effets en cascade. En 2024, par exemple, des interférences GPS ont provoqué des interruptions affectant l’aviation commerciale et le transport maritime en Europe.

Les lacunes britanniques en matière de guerre électronique

Les États-Unis, la Russie et la Chine dominent les capacités mondiales de guerre électronique, tandis que l’Europe présente d’importantes faiblesses. Selon Justin Bronk, chercheur principal au Royal United Services Institute (RUSI), les capacités aérospatiales de GE sont un domaine où les alliés de l’OTAN dépendent largement des États-Unis.

L’ancien chef d’état-major britannique, le général Sir Nick Carter, a souligné lors de son témoignage devant le comité international des relations et de la défense de la Chambre des Lords que le Royaume-Uni ne dispose pas des capacités de guerre électronique nécessaires.

La Revue stratégique de défense de 2025 reconnaît le cyberespace et le spectre électromagnétique comme un domaine militaire distinct et prévoit la création d’un CyberEM Command d’ici fin 2025. Ce commandement vise à combler l’absence d’un organe central de coordination, étant donné que chaque force armée britannique a développé ses propres compétences en GE, créant une fragmentation. Cette amélioration organisationnelle, bien que bienvenue, prendra du temps, car elle est compliquée par une pénurie persistante de compétences.

Un autre rapport récent du POST estime que la pénurie de compétences dans les secteurs scientifiques, technologiques, d’ingénierie et mathématiques (STEM) coûte à l’économie britannique environ 1,5 milliard de livres par an. La défense ne fait pas exception : le Royaume-Uni peine à recruter et à garder des experts en STEM, et seule une université propose un cursus spécialisé en guerre électronique au niveau post-universitaire. Sans un vivier solide de professionnels qualifiés, même les systèmes les plus avancés risquent de ne pas atteindre leurs performances opérationnelles.

Par ailleurs, des obstacles structurels freinent la progression britannique en matière de guerre électronique, notamment dans les procédures d’acquisition. Les contrats classiques, confiés à un unique fournisseur pour la totalité d’un projet, sont souvent trop rigides pour favoriser l’innovation rapide, entraînant des blocages dits de “vendor lock” et limitant l’adaptabilité. Le ministère de la Défense (MOD) a introduit un modèle d’acquisition segmenté, permettant d’adapter les contrats à l’urgence et aux risques propres à chaque capacité. Toutefois, des contraintes réglementaires subsistent, notamment liées à la gestion du spectre. Les règles strictes en la matière ont longtemps limité les tests en situation réelle au Royaume-Uni. Bien qu’elles aient été assouplies en 2024, un nouveau cadre réglementaire est encore en cours d’élaboration.

Les initiatives pour combler le retard britannique en guerre électronique

Malgré ces défis, plusieurs avancées prometteuses témoignent des efforts britanniques. Le MOD prévoit d’équiper ses navires de guerre du système d’armes à énergie dirigée DragonFire, un laser destiné à neutraliser missiles et drones à faible coût, entre 2024 et 2027. Par ailleurs, des investissements ont été réalisés dans le système SPEAR-EW, un brouilleur mimétique embarqué sur un missile de croisière miniature.

L’innovation passe aussi par la recherche et le développement : le Electromagnetic Environment Hub a été lancé en 2023 pour connecter cinq universités à des partenaires industriels, tandis que le MOD a récemment annoncé la création d’une nouvelle organisation dédiée à l’innovation en défense au Royaume-Uni. Dotée d’un budget annuel de 400 millions de livres, cette structure vise à accélérer l’adoption des technologies commerciales. Sur le plan international, le Royaume-Uni renforce sa coopération avec l’OTAN et a récemment intégré la Capability Coalition for Electromagnetic Warfare, afin de partager ressources et savoir-faire avec ses alliés européens et l’Ukraine.

Si les recommandations de la Revue stratégique de défense 2025 sont mises en œuvre efficacement, notamment en matière de coordination, d’innovation, de formation et de partage des bandes de fréquences entre secteurs militaires et civils, la résilience et les capacités britanniques en guerre électronique pourraient être considérablement renforcées.

Il est désormais essentiel de reconnaître que la guerre électronique n’est plus une capacité marginale, et que le contrôle du spectre électromagnétique devient aussi vital que la domination de l’air, de la terre ou de la mer.