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Une conférence s’est tenue vendredi dernier au ministère de la Défense à Stockholm, réunissant de nombreux experts et débatteurs reconnus du domaine de la défense. Selon la règle de Chatham House, les propos peuvent être rapportés sans mentionner les intervenants ni la liste des participants. Le constat général est qu’il existe aujourd’hui une forte dynamique et un réel sens de l’urgence au sein des forces armées, mais que des processus bureaucratiques et une culture héritée d’une paix perpétuelle freinent encore la transformation nécessaire pour faire basculer la défense d’une organisation centrée sur la paix vers une force de combat efficace, capable d’infliger un maximum de dégâts à un adversaire identifié, à savoir la Russie.

La règle de Chatham House permet donc de rapporter les discussions tout en garantissant l’anonymat des intervenants et des participants, favorisant ainsi un échange franc et ouvert.

Cette conférence visait à discuter collectivement des moyens de renforcer la défense dans les années à venir, en impliquant directement la sphère politique désireuse d’écouter les analyses et propositions des experts extérieurs. Elle a également offert une excellente occasion de réseautage.

Plusieurs intervenants ont souligné que malgré la volonté manifeste et l’énergie déployée, la lourdeur administrative constitue un obstacle majeur. Les débats ont notamment porté sur la nécessité d’oser prendre des risques, bien que cette idée soit en principe unanimement partagée. Le frein vient de la crainte que les officiers prenant les risques souhaités soient révoqués. « Veux-je prendre des risques ? Oui. Veux-je perdre mon emploi ? Non », résume cette contradiction entre volonté et réalité.

Un participant a exprimé le besoin de guerriers et a même suggéré que tous les généraux soient remplacés. Peu importe qu’ils soient compétents en politique, en administration ou en gestion financière, ils restent prisonniers d’une culture de paix perpétuelle. Il a été rappelé que ce n’est pas la première fois dans l’histoire que le monde bascule soudainement d’un état de paix prolongée à la menace immédiate d’une guerre majeure. Porter des étoiles de général ne garantit pas d’être un bon stratège militaire. L’exemple du général Eisenhower durant la Seconde Guerre mondiale a été cité positivement. D’autres figures comme le général Patton, excellent guerrier mais médiocre en temps de paix et en politique, illustrent la nécessité d’une certaine agressivité militaire que les institutions pacifistes tendent à négliger au profit de pédagogues, d’administrateurs et d’experts politiques.

La proposition radicale de révoquer tous les généraux suédois a été accueillie avec un certain humour, mais a aussi suscité un débat sur la méthode de promotion actuelle, qualifiée de « promotion sur tableur Excel », très mécanisée et fondée sur des critères programmatiques (formations, affectations et durées de service). La nécessité a été soulignée de valoriser davantage les profils de combattants prêts à prendre des risques. Un intervenant a précisé que le changement de personnel ne serait pas forcément nécessaire, mais qu’en mettant en avant des exemples clairs de prise de risque, la culture interne pourrait évoluer.

Un autre point de vigilance rappelé est le danger d’avoir des personnes inadaptées à certains postes au sein des forces armées, comme le montre le conflit en Ukraine. « L’Ukraine nous enseigne qu’il ne faut pas sous-estimer les conséquences liées à ce type de problématique », a averti un participant.

Le problème de centralisation excessive a également été évoqué, notamment dans l’acquisition de matériels simples. Une adresse e-mail dédiée à ces achats bloque toute réaction, forçant les officiers à se contenter d’équipements obsolètes comme du matériel de vision nocturne des années 1990, alors qu’il serait possible d’acheter en ligne, auprès de distributeurs certifiés américains, des équipements modernes à une fraction du coût. Les volontaires ukrainiens illustrent cette réalité en achetant des matériels militaires conformes aux normes et en les livrant aux unités engagées sur le terrain, suscitant parfois l’envie des soldats suédois par la qualité des équipements reçus.

Il est désormais possible pour les unités de commander elles-mêmes du matériel simple avec un budget dédié issu des crédits dévolus aux unités. Toutefois, plusieurs intervenants ont demandé que ces dépenses soient transférées sur le crédit « matériel » plutôt que sur celui des unités, afin de ne pas impacter négativement les exercices et la disponibilité opérationnelle. Une proposition a même été avancée pour que l’Office suédois des acquisitions de défense (FMV) se limite aux systèmes coûteux (au-delà de 300 000 couronnes par unité) et aux systèmes d’armes, accélérant ainsi les processus d’acquisition. Il a été par ailleurs souligné que le FMV s’occupe parfois de commandes très peu stratégiques, comme du papier toilette, ce qui est perçu comme un gaspillage de ressources.

Concernant les drones, un participant a estimé qu’ils sont surestimés face aux capacités des forces aériennes de l’OTAN et à la doctrine de frappe profonde (deep strike).

Il faut toutefois rappeler que la doctrine de frappe profonde de l’OTAN n’a jamais été testée directement face à la Russie. Il serait naïf de supposer qu’elle fonctionnera sans friction, notamment parce que la production des avions de combat prend des années, tandis que des milliers de drones peuvent être construits quotidiennement. Les forces aériennes de l’OTAN risquent donc d’être usées ou abattues, alors que des dizaines de milliers de drones russes pourraient rester opérationnels. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les avions ukrainiens peinent à traverser la ligne de front, et ce risque vaut tout autant pour l’aviation de l’OTAN. En outre, l’OTAN n’a pas réalisé d’exercices à grande échelle comparables à ceux du Golfe, qui reposaient sur des décennies d’entraînement lors de la Guerre froide. Aujourd’hui, les États-Unis se concentrent principalement sur des opérations aériennes contre des groupes insurgés dans des pays du tiers-monde. Ce sujet n’a toutefois pas été approfondi lors de la conférence.

Un participant a rappelé un propos évoqué précédemment sur la nécessité de considérer les drones comme une munition consommable, à utiliser régulièrement lors des exercices et formations, plutôt que de constituer de grands stocks vieillissants. Cette stratégie permettrait de privilégier la capacité de production plutôt que l’accumulation de matériel déjà obsolète face à l’évolution rapide des technologies.

Un autre intervenant a insisté sur la nécessité pour la Suède de renforcer considérablement ses capacités médicales, anticipant un rôle accru dans l’accueil des blessés des fronts en Finlande et dans les pays baltes. La Suède deviendra en effet un point clé logistique et devra aussi moderniser ses infrastructures ferroviaires pour répondre aux exigences d’un conflit. Face aux menaces russes de frappes à distance, un système territorial de défense aérienne serait indispensable pour protéger les infrastructures civiles critiques.

Le sujet des salaires a été récurrent, notamment pour les officiers affectés aux états-majors de l’OTAN. Plusieurs participants ont évoqué des départs liés à des conditions salariales insuffisantes et à une absence de compensation pour les familles, qui doivent gérer le déménagement dans un autre pays sans soutien adéquat, tout en perdant certains droits sociaux suédois tels que les allocations parentales. Le ministère de la Défense est cependant conscient de ces difficultés et étudie des solutions.

Cependant, un intervenant a relativisé la question, indiquant que le taux de rotation du personnel au sein des forces armées ne serait que de 2%. Cette donnée a été vivement contestée par un autre participant qui l’a jugée invraisemblable au regard des durées maximales d’engagement dans certaines branches et du renouvellement des effectifs.

Au sujet des salaires, un consensus a été trouvé sur leur insuffisance, mais il a été rappelé que leur fixation relève du commandement des forces armées et non de la politique. Néanmoins, certains soulignent que des hausses salariales ciblées, par exemple pour la police, les enseignants ou le personnel soignant, démontrent que ces questions dépendent avant tout de la volonté politique.

Un avertissement a été formulé à propos d’une enquête visant à transformer la police suédoise en force civile non armée en temps de guerre, ce qui pourrait la rendre complice d’une éventuelle occupation. Certains juristes du droit international ont été critiqués pour leur déconnexion avec la réalité du terrain. Il a été souligné que la Russie en Ukraine ne fait pas de distinction entre civils et militaires, ciblant directement les forces de l’ordre. La police suédoise, en particulier les unités d’intervention nationale et régionales, représente l’effectif armé le plus expérimenté du pays, et en priver la défense serait une perte considérable. Cette proposition d’enquête manquerait toutefois de soutien politique, ne recueillant que l’appui partiel des Verts et du Parti de gauche.

Une suggestion a été soumise pour dissoudre l’Agence des fortifications et transférer l’ensemble de ses biens immobiliers aux forces armées, ce qui faciliterait la gestion des infrastructures. L’Agence dépend aujourd’hui du ministère des Finances, ce qui limite son efficacité, car la priorité y est donnée aux considérations financières plus qu’aux enjeux stratégiques.

Il a été proposé que la Suède établisse immédiatement des réseaux de résistants (stay behind) en Finlande et dans les pays baltes, et communique ouvertement à ce sujet afin d’agir comme moyen de dissuasion face à la Russie.

Par ailleurs, des analyses partagées lors de la conférence indiquent que le conflit militaire pourrait s’étendre à la région dans un délai d’un an, rendant les mesures d’urgence d’autant plus pressantes.

En résumé, la défense suédoise semble engagée sur la bonne voie, mais elle reste freinée par un héritage bureaucratique, une culture pacifiste persistante et des individus agissant comme obstacles. Il faudra peut-être frapper fort pour accélérer la transformation, mais la question demeure : y aura-t-il le courage et qui sera prêt à dégainer l’épée ?

Cette conférence fut une initiative très positive et bienvenue de la politique, démontrant une volonté réelle d’inclure des voix extérieures aux structures habituelles du ministère de la Défense et aux plus hauts échelons de commandement. Chaque participant intervenait en son nom propre et non comme représentant de son employeur. La journée s’est conclue par un moment convivial à proximité, permettant des échanges informels complémentaires aux discussions officielles.

Remerciements à tous les acteurs du ministère de la Défense, à tous les niveaux, pour l’organisation de cet événement.