Imaginez un système d’intelligence artificielle analysant en quelques secondes l’historique des réseaux sociaux d’un soldat déployé et de son conjoint, détectant une vulnérabilité liée à la jalousie et à la violence. À moindre coût, il crée une vidéo truquée (deepfake) simulant une infidélité conjugale et la transmet à l’appareil du soldat. Une heure plus tard, ce combattant aguerri est psychologiquement neutralisé, poussé à un acte personnel catastrophique. Ce scénario glaçant illustre le nouveau champ de bataille du XXIe siècle : l’esprit humain.
Ce que l’OTAN désigne sous le terme de “guerre cognitive” ne se limite pas à un simple rebranding des opérations d’information. Cette forme de guerre transcende les terrains traditionnels comme la terre, la mer, l’air, l’espace et même le cyberespace. Son objectif n’est pas de contrôler ce que les individus savent, mais de façonner la manière dont ils le savent, modifiant ainsi le processus d’orientation qui sous-tend le jugement et l’action. La Russie et la Chine considèrent cet outil comme un levier majeur de puissance, destiné à fragmenter les sociétés et à produire des effets stratégiques en-dessous du seuil du conflit armé. Le centre de gravité n’est plus constitué par les flottes ou les usines, mais par la perception partagée de la réalité elle-même.
La clé pour appréhender cet espace de confrontation réside dans l’œuvre du colonel John Boyd de l’US Air Force. Surnommé “40 Second Boyd” pour son habileté au combat aérien, il demeure avant tout un stratège de l’adaptation. Dans son essai de 1976 “Destruction and Creation”, il expliquait comment l’esprit humain ajuste ses modèles mentaux face à un monde changeant. Ce qu’il présentait comme le moteur de la survie est aujourd’hui exploité comme une arme contre les adversaires.
Boyd soutenait que la survie dépend d’un cycle incessant : détruire les modèles mentaux obsolètes puis en créer de nouveaux, mieux adaptés à la réalité. Il appelait la première étape “déduction destructive” — la déconstruction des cadres d’interprétation dépassés —, et la seconde “induction créatrice” — la mise en place de nouvelles connexions souvent issues de domaines divers, pour constituer une vision plus cohérente. Son célèbre exercice de pensée montrait comment des éléments pris d’un bateau, d’un skieur, d’un char et d’un vélo pouvaient être recombinés pour imaginer une motoneige. Pour Boyd, l’adaptation relevait de l’acte décisif de création.
Cette dialectique sous-tend son concept plus connu, la boucle OODA : Observer, Orienter, Décider, Agir. Si l’attention est souvent portée sur la rapidité, la véritable innovation de Boyd repose sur le rôle central de l’orientation. Ceux capables de déconstruire leurs hypothèses erronées et d’enformuler de nouvelles sous pression prennent l’avantage. Ceux qui échouent sombrent dans la confusion, le désordre et la paralysie.
Pour renforcer cette idée, Boyd faisait référence à Gödel, Heisenberg et à la seconde loi de la thermodynamique, qui démontrent tous les limites de la connaissance humaine : aucun système ne peut se prouver totalement cohérent, aucune observation n’est parfaitement précise et tout système fermé tend vers le désordre. Cela signifie que toute personne, institution ou État enfermé dans des doctrines rigides finira par perdre le contact avec la réalité. Seuls les systèmes ouverts, capables de destruction et de création, peuvent durer.
Le focus de Boyd sur l’orientation, essence de l’adaptation, rejoint des traditions plus anciennes qui analysent la cognition collective. Philosophes et scientifiques conçoivent les sociétés comme opérant dans une écologie de la pensée. Teilhard de Chardin évoquait la noosphère, une « couche pensante » émergente au-delà de la biosphère, vulnérable aux perturbations, tout comme le terrain physique. Les courants cybernétiques, depuis la théorie des boucles de rétroaction de Norbert Wiener jusqu’au Projet Cybersyn au Chili, abordent comment le contrôle, l’adaptation et l’apprentissage peuvent s’exercer dans des systèmes complexes. Bien que Boyd ne s’inspire pas explicitement de ces approches — même s’il cite Psycho-Cybernetics de Malz et Spencer-Brown —, les parallèles sont évidents. Son modèle de destruction et création de l’orientation reflète les mêmes dynamiques de rétroaction, d’adaptation et de vulnérabilité que l’on observe au niveau sociétal.
Les adversaires ont tiré la leçon inverse : au lieu de développer leur agilité, ils cherchent à paralyser celle des autres. La campagne russe contre l’Ukraine illustre cette stratégie. Bien avant l’annexion de la Crimée en 2014 ou l’invasion en 2022, Moscou sème des récits séparatistes dans l’est et le sud de l’Ukraine, créant des vulnérabilités exploitables ultérieurement. Depuis, la Russie combine mensonges éhontés (comme le massacre de Boutcha présenté comme une « mise en scène »), interprétations fallacieuses (accusant l’Ukraine d’avoir détruit le barrage de Kakhovka) et actions intimidantes (chantage nucléaire, frappes de missiles) pour générer un chaos conceptuel permanent. Le but n’est pas de persuader, mais de désorienter et d’empêcher toute compréhension stable des événements.
Cette approche puise ses racines dans le concept soviétique de contrôle réflexif : fournir à l’ennemi des prémisses erronées pour qu’il prenne des décisions favorables à l’attaquant. Aujourd’hui, la technologie décuple cette méthode. Les algorithmes de diffusion sur TikTok, Facebook ou Instagram privilégient non pas la crédibilité, mais l’impact émotionnel. Les contenus choquants ou clivants sont amplifiés, atteignant les publics les plus vulnérables et contournant les filtres traditionnels de confiance.
Les ennemis peuvent y injecter des deepfakes et des contenus générés par IA. Leur véritable puissance ne réside pas dans la tromperie isolée, mais dans la corrosion même de la notion de vérité. Si tout peut être falsifié, alors toute information gênante peut être rejetée comme fausse. Ce « dividende du menteur » alimente un cynisme généralisé, conduisant les individus à renoncer à discerner la réalité.
Le flot de désinformation empêche toute induction créative. Les sociétés se fragmentent en tribus enfermées dans des réalités internes cohérentes mais déconnectées des faits. L’adversaire ne gagne pas en imposant une version unique, mais en détruisant toute possibilité d’orientation commune.
Si la destruction peut être utilisée pour paralyser l’orientation, la résilience repose sur la maîtrise de la création. Les défenses traditionnelles — vérification des faits, démystification — sont indispensables mais insuffisantes : elles agissent au niveau de l’observation alors que la menace vise l’orientation. La véritable défense exige la capacité à déconstruire les récits hostiles et à bâtir des narrations réalistes plus solides, et ce plus rapidement que l’ennemi ne produit le chaos. Cela requiert une agilité à trois niveaux : individuel, institutionnel et national.
Au niveau individuel, la ligne de front est l’esprit humain. L’éducation et la formation doivent dépasser la simple transmission de connaissances pour développer la métacognition — la capacité à penser sa propre pensée. Militaires, analystes et citoyens ont besoin d’outils pour reconnaître leurs biais cognitifs, contrôler leurs réactions émotionnelles et résister à la manipulation. L’inoculation cognitive, qui expose les individus à des formes atténuées de manipulation en milieu contrôlé, s’est révélée efficace. Des jeux comme Bad News enseignent les tactiques de désinformation en invitant les joueurs à les utiliser. L’objectif est de forger un combattant cognitif capable d’exécuter son propre cycle de destruction et création sous pression.
Les bureaucraties représentent le plus grand risque. Leur lenteur décisionnelle et leur résistance au changement les rendent vulnérables aux disruptions. Boyd préconisait un « design organique pour le commandement et le contrôle », fondé sur la confiance, un but partagé et l’initiative décentralisée. La question se pose cependant : des structures rigides peuvent-elles réellement adopter l’agilité de Boyd ? La réponse est non, du moins pas totalement. Pourtant, même des réformes progressives favorisant la curiosité, la dissidence constructive et les boucles de rétroaction rapides rendent les institutions bien plus difficiles à paralyser. Elles n’ont pas besoin d’être parfaitement boydiennes, mais simplement de s’adapter plus vite que les adversaires ne peuvent les fracturer.
Au niveau national, appliquer des concepts conçus pour des pilotes de chasse peut sembler hasardeux. Peut-on vraiment étendre la théorie de l’orientation à toute une société ? L’analogie est imparfaite : les démocraties ne peuvent pas agir avec la rapidité ou la centralisation d’un État autoritaire. Cependant, la logique de l’ouverture reste pertinente : les systèmes fermés s’effondrent. La résilience nationale exige de saisir l’initiative cognitive, de dépasser la communication stratégique réactive pour façonner l’environnement lui-même. La base en est un récit convaincant et inclusif, offrant cohérence et but partagé. Les démocraties, souvent critiquées comme chaotiques, disposent d’un avantage ici : leur ouverture permet une correction continue, alors que les régimes autoritaires, fermés par conception, doivent imposer des narrations étatiques rigides aux allures fragiles. Selon la logique de Boyd, ces derniers sont condamnés à se désaligner ; leur recours à la guerre cognitive extérieure trahit leur incapacité à s’adapter de l’intérieur.
Les démocraties peuvent exporter l’adaptabilité. Les régimes autoritaires ne peuvent qu’exporter la rigidité.
Des sceptiques peuvent s’interroger sur la capacité des bureaucraties à incarner l’éthique de Boyd ou sur l’applicabilité de concepts pilotes à l’échelle sociétale. Ce sont des questions légitimes. Mais le véritable enjeu n’est pas la perfection, mais la capacité d’orientation sous pression et l’adaptabilité à tous les niveaux.
Le futur ne sera pas décidé par celui qui possède le plus de données ou l’intelligence artificielle la plus rapide, mais par celui dont les individus et les institutions sauront le mieux exécuter ce cycle intemporel d’adaptation humaine. Gagner la guerre dans nos propres esprits est la condition préalable à la victoire dans les conflits de demain.
J. William “BILL” DeMarco, D.Prof, est directeur de l’innovation et de l’analyse à l’Air University où il est également professeur assistant. Colonel de l’US Air Force à la retraite, il a occupé cinq postes de commandement couvrant la mobilité, le ravitaillement et les opérations conjointes. Ancien boursier Hoover à Stanford et chercheur à l’Université de Cambridge, il se concentre sur la conception opérationnelle, l’intrapreneuriat et l’innovation du leadership dans des systèmes militaires complexes. Les opinions exprimées ici sont celles de l’auteur et ne reflètent pas celles de l’Air University, de l’US Air Force, du Département de la Défense ou du gouvernement américain.