La diplomatie menée sous l’administration Trump en faveur d’une résolution du conflit ukrainien est en train de modifier sans bruit la carte sécuritaire européenne, accomplissant ce que les seuls gains militaires russes n’avaient pas réussi : une extension systématique de l’influence du Kremlin sur le continent, validée par les États-Unis.
En insistant sur un cadre de paix qui reconnaît de fait les annexions territoriales opérées par Moscou tout en limitant l’aide militaire à Kyiv, Washington ne cherche pas seulement à mettre fin aux combats — il manifeste un désengagement du système de sécurité européen instauré après la Guerre froide.
Ce retrait apparent encourage les tactiques hybrides de Moscou et transforme les calculs politiques en périphérie de l’Europe, normalisant une sphère d’influence russe bien avant la signature d’un quelconque accord formel.
Blocage diplomatique
Ce schéma s’est confirmé lors des négociations du 2 décembre à Moscou, où les envoyés américains Steve Witkoff et Jared Kushner ont présenté une proposition de paix révisée, réduite de 28 à 19 points après des consultations à Genève et Miami.
La Russie a accepté quelques ajustements mineurs mais a rejeté les modifications substantielles, notamment sur les annexions territoriales et les restrictions permanentes de la capacité militaire ukrainienne. Les responsables du Kremlin ont qualifié les échanges d’« utiles », tout en soulignant qu’aucun compromis n’était intervenu sur les demandes essentielles.
Le danger, jusque-là théorique, est devenu concret le 4 décembre quand l’administration a officialisé cette approche dans sa Stratégie nationale de sécurité. En faisant de la « cessation rapide des hostilités » un intérêt fondamental, le document transforme en pratique l’annexion russe en un résultat acceptable.
Sa critique des alliés européens qu’il accuse de poursuivre des politiques « irréalistes » envers l’Ukraine et ses avertissements contre une « effacement civilisationnel » traduisent une volonté d’échanger la souveraineté des partenaires contre une stabilité illusoire au bénéfice de l’agresseur.
Sur le terrain, cette diplomatie est devenue un multiplicateur de force pour Vladimir Poutine. Les chefs ukrainiens subissent désormais des ratios de tirs d’artillerie aussi défavorables que 1 pour 9, conséquence directe de la suspension des livraisons américaines de munitions.
Cela ne constitue pas un levier, mais un échec stratégique auto-infligé. En privant Kyiv des moyens de se défendre, Washington fabrique la « réalité militaire » qu’il invoque ensuite pour justifier des concessions territoriales.
Le volet économique du règlement proposé est tout aussi révélateur. Derrière les termes de reconstruction se cache une feuille de route pour la levée des sanctions sans mécanismes efficaces d’application. Les projets conjoints arctiques américains-russes et le dégel d’environ 100 milliards de dollars d’actifs russes sous « supervision partagée » ne sont pas des conditions de paix, mais des récompenses aux ambitions révisionnistes.
Actions d’influence russes
Tandis que Washington se concentre sur des concessions formelles, Moscou consolide son influence dans la « zone grise ». Des programmes tels que « Time of Heroes » ne sont pas de simples initiatives de réinsertion des vétérans, mais des filières pour des agents idéologiquement fiables.
Plus de 1 600 anciens combattants occupent déjà des sièges législatifs régionaux et des médias proches du Kremlin promeuvent des « zones de protection culturelle » en Transnistrie et dans le nord de la Serbie, institutionnalisant une influence là où une force militaire ouverte serait trop risquée ou inutile.
Ces réseaux s’étendent déjà au-delà des frontières russes. Des associations de vétérans ont émergé dans les territoires occupés d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, avec des structures similaires signalées ailleurs. La rhétorique qui les accompagne — « couloirs humanitaires », « protection culturelle » — rappelle les prétextes ayant précédé d’anciennes interventions militaires russes.
Conséquences géopolitiques
Les retombées géopolitiques se font de plus en plus visibles. À Tbilissi, le gouvernement au pouvoir a accéléré une législation sur les « agents étrangers », estimant que Washington ne priorise plus la lutte contre le recul démocratique.
À Belgrade, le président Aleksandar Vučić présente les discussions américano-russes comme une justification du report des réformes exigées par l’Union européenne.
De Chisinau à Erevan, des responsables concèdent en privé qu’un désengagement prolongé des États-Unis impose une accommodation avec Moscou, non par préférence, mais par nécessité.
En Moldavie, même des dirigeants pro-européens mettent en garde contre une faiblesse accrue face au séparatisme soutenu par la Russie en Gagaouzie et Transnistrie.
En Arménie, des consultations sécuritaires discrètes avec Moscou ont été ouvertes, invoquant le retrait occidental du Caucase Sud après le conflit du Haut-Karabakh.
Ces évolutions se sont accélérées depuis la publication de la Stratégie nationale de sécurité, qui critique ouvertement les gouvernements européens pour leur répression de l’opposition « patriotique » et leurs politiques ukrainiennes jugées « irréalistes ».
Réactions européennes et risques stratégiques
Les gouvernements européens tentent de réagir. Bruxelles a renforcé le financement des médias indépendants et des observateurs électoraux, tandis que la France, l’Allemagne, la Pologne et les États baltes explorent des garanties bilatérales renforcées et des déploiements permanents de forces de l’OTAN.
Cependant, ces mesures soulignent une réalité plus dure : sans un engagement rétabli des États-Unis, les contre-mesures européennes risquent de demeurer insuffisantes face à une Russie encouragée par les concessions diplomatiques.
Des négociations de suivi, tenues à Berlin à la mi-décembre, ont donné lieu à des déclarations optimistes — Trump affirmant qu’un accord était « plus proche que jamais » — mais Moscou reste inflexible sur les questions territoriales, la démilitarisation et les garanties de sécurité.
Du point de vue du Kremlin, la persistance américaine confirme elle-même la pertinence de ses exigences maximalistes.
L’administration américaine peut croire conclure un accord, mais en réalité, elle préside à la normalisation silencieuse d’une sphère d’influence russe. Si Washington continue de privilégier une diplomatie de la concession au détriment du rétablissement d’un levier militaire, la carte stratégique européenne sera redessinée au profit de Moscou bien avant la signature d’un quelconque traité.
Moins qu’un pragmatisme, toute forme de retrait du soutien inconditionnel à l’Ukraine constitue une feuille de route pour un recul stratégique.
Imran Khalid est un analyste géostratégique et chroniqueur spécialisé dans les relations internationales, avec des contributions régulières à de nombreuses publications internationales reconnues.