En 432 avant J.-C., un an avant le déclenchement de la guerre du Péloponnèse, les Mégariens reçurent un décret exceptionnel de l’Assemblée athénienne : ils furent privés d’accès aux ports et marchés de l’immense empire athénien, en raison de leur alliance avec Sparte, une puissance montante qui menaçait clairement l’hégémonie d’Athènes. Si les motifs officiels se sont perdus, de nombreux historiens estiment qu’Athènes, craignant la montée en puissance de son rival, a employé des sanctions économiques pour provoquer le déclin économique de Mégare.
C’est ainsi qu’a débuté l’usage délibéré de l’économie comme instrument de politique étatique.
Au cours des millénaires suivants, l’économie est restée un levier essentiel du pouvoir des États. Toutefois, au XXe siècle, les outils de la diplomatie économique ont profondément évolué en réaction à la mondialisation, caractérisée par des réseaux complexes de marchés financiers, de chaînes d’approvisionnement, de banques multinationales et d’organisations internationales. La diplomatie économique est devenue plus cruciale que jamais.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont structuré la gouvernance mondiale et l’ordre économique international, appuyés par la première puissance économique mondiale. Le dollar américain joue le rôle de monnaie de réserve mondiale. Cette combinaison, conjuguant une économie robuste et le « privilège exorbitant » du dollar, a permis aux États-Unis d’exercer unilatéralement leurs leviers économiques contre leurs adversaires tout en échappant majoritairement à la réciproque. Cependant, cette dynamique d’après-guerre a connu d’importants bouleversements durant la dernière décennie, notamment sous l’effet de la politique du « America First », visant une renégociation des termes de l’engagement économique américain à l’échelle mondiale, mais aussi en raison de l’ascension de la Chine, principal rival stratégique des États-Unis. Cette puissance manufacturière et deuxième économie mondiale rejette son image traditionnelle d’acteur d’une communauté internationale « gagnant-gagnant » pour adopter des stratégies souvent perçues comme zero-sum, où les gains de la Chine se font au détriment du reste du monde.
Les deux grandes puissances tirent leur influence politique internationale de la force de leurs économies et de leur accès aux marchés financiers. Durant les années 2000, on concevait que la coopération sino-américaine pouvait construire un futur plus prospère. Pourtant, la dernière décennie a vu un durcissement marqué : les relations deviennent de plus en plus coercitives et l’industrie, très affectée par cette diplomatie économique, se trouve en première ligne.
La Chine a élargi sa panoplie d’outils économiques : restrictions sur les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques, enquêtes antitrust ciblant les entreprises technologiques américaines, intensification des vols de propriété intellectuelle souvent facilités par des cyberattaques, ainsi que des investissements stratégiques dans des pays développés. Les États-Unis ont également renforcé leur arsenal, maintenant un régime de sanctions sévères, cherchant à sécuriser l’accès aux ressources critiques, durcissant les restrictions sur les investissements étrangers, introduisant de nouvelles limites sur les importations dans la chaîne d’approvisionnement de la défense, menant une politique active de réindustrialisation et imposant des droits de douane élevés, tant aux alliés qu’aux adversaires.
Malgré une politique économique parfois déroutante, il ne fait aucun doute que la perte de l’influence économique dominante aurait un coût élevé pour les États-Unis. Une augmentation de la pression de la Chine se traduirait par une hausse des prix, des pénuries de produits et un ralentissement de la croissance. À plus large échelle, cela conduirait à un avenir néo-mercantiliste et illibéral, au détriment des États-Unis et de leurs partenaires, si tant est qu’ils restent encore des alliés.
Toutefois, malgré cette dépendance croissante à l’égard des instruments économiques pour poursuivre des objectifs de sécurité nationale, les États-Unis ne semblent pas équipés pour faire face à la Chine et aux autres menaces touchant leur sécurité économique.
À ce jour, il n’existe pas de politique cohérente de diplomatie économique à l’échelle de l’ensemble du gouvernement américain. La stratégie de sécurité nationale 2025 met certes en avant un rôle central à la diplomatie économique, mais demeure vague quant aux détails. De même, la Loi d’autorisation de la défense nationale pour l’exercice 2026 n’en fait que peu mention.
Le Département de la Défense émerge toutefois comme un acteur potentiel de coordination, avec un focus marqué sur les vulnérabilités des chaînes d’approvisionnement, la disponibilité des matériaux critiques, la cybersécurité et les technologies émergentes. Les initiatives récentes visant à renforcer l’Office of Strategic Capital et à créer une unité de défense économique témoignent de la prise au sérieux de ces enjeux.
Mais le Département de la Défense reste souvent séparé des instruments traditionnels de la diplomatie économique, habituellement portés par les ministères du Trésor, du Commerce et des Affaires étrangères. Tant qu’un rôle mieux défini ne lui sera pas confié par le Congrès ou la Maison Blanche, son impact restera limité. Ce flou organisationnel ne génère pas de signaux forts vers le secteur industriel, ne favorise pas le développement d’outils et de réseaux adaptés à la réussite des politiques, ni ne prépare le terrain pour une coordination inter-agences efficace.
Depuis des décennies, les Américains n’ont pas eu à envisager un monde post-libéral, encore moins l’impact d’une « interdépendance armée » sur l’ordre économique mondial. Il n’est guère surprenant que des questions clés, inconfortables mais essentielles, demeurent largement absentes du débat : à quoi ressemble une doctrine de sécurité économique applicable au Département de la Défense ? Quelles agences doivent en avoir la charge et comment financer ces missions ? Comment le secteur privé peut-il collaborer efficacement avec l’appareil militaire et partager ses renseignements économiques ? Comment motiver l’industrie à coopérer ? Si la diplomatie économique s’intègre au Département de la Défense, quelle prise en compte doit-elle avoir dans les processus de planification, de programmation, de budgétisation et d’exécution ? Qui est responsable de la coordination ?
Les États-Unis doivent élaborer une stratégie plus globale, processus qui commence par une conversation éclairée autour de ces enjeux cruciaux. Conscients des implications existentielles de ces questions, plusieurs institutions travaillent à promouvoir ce débat au plus haut niveau.
Ce contexte délicat survient à un moment où les États-Unis et leurs alliés naviguent dans un monde plus incertain. La prise en compte accrue de la diplomatie économique comme outil fondamental de la sécurité nationale est aujourd’hui indispensable pour préserver leur influence et leur prospérité futures.