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La géopolitique contemporaine est marquée par un phénomène post-Guerre froide où la guerre ouverte laisse place à des « guerres par procuration », la montée en puissance concurrentielle de la Chine face aux États-Unis sur les plans militaire, technologique et économique, ainsi que par l’émergence de l’Inde en tant que puissance mondiale faisant preuve d’autonomie stratégique dans la gestion de ses relations internationales.

Dans un monde divisé par des alliances idéologiques et régionales, l’Inde doit déployer une diplomatie agile afin de développer des relations bilatérales fondées sur des intérêts mutuels, tant en matière de sécurité que d’économie. Des forums tels que les BRICS et l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), dominés par l’axe sino-russe, ainsi que le Quad, mené par les États-Unis pour contenir l’expansion chinoise dans l’Indo-Pacifique, illustrent ces alliances. Le fait que l’Inde soit active dans ces trois instances témoigne de son habileté diplomatique à tisser des amitiés bilatérales sans renoncer à sa politique de non-alignement vis-à-vis des grandes puissances mondiales.

Cette stratégie a renforcé la stature de l’Inde, qui se présente désormais comme une défenseure de la paix mondiale et du développement humanitaire. Le pays s’inscrit résolument dans une ère de multipolarité, et l’enjeu majeur de sa diplomatie est d’éviter le retour aux antagonismes exacerbés de la Guerre froide.

La démarche indienne privilégie ainsi la flexibilité, la patience stratégique et la promotion d’intérêts supérieurs à l’échelle humaine. La diplomatie indienne doit conjuguer l’art de la communication avec une capacité d’anticipation intellectuelle — une qualité appelée idéation —, afin de prévoir les évolutions géopolitiques. C’est pourquoi il est essentiel de mobiliser les meilleurs cerveaux du pays dans ce domaine.

Albert Einstein rappelait que « l’imagination est plus importante que le savoir », soulignant l’importance de penser au-delà des réalités présentes pour ne pas se perdre dans les détails. Chaque relation bilatérale est unique, et pour l’Inde, cela constitue un principe directeur dans un contexte géopolitique complexe.

La région du Moyen-Orient illustre bien cette complexité : l’Inde doit entretenir des relations avec trois acteurs majeurs aux alignements divergents — Israël, l’Iran et l’Arabie Saoudite. Le soutien apporté par la Chine et la Russie à l’Iran, opposé à l’appui total des États-Unis à Israël, est susceptible de raviver des tensions héritées de la Guerre froide, compliquant ainsi la position d’une Inde non-alignée.

La politique étrangère indienne tire une grande force de l’implication directe du Premier ministre Narendra Modi, reconnu personnellement par la plupart des dirigeants mondiaux et profondément au fait des tendances géopolitiques. Le pouvoir diplomatique de l’Inde constitue un outil essentiel pour la préservation des intérêts de sécurité nationale et économiques. Ces derniers guident la politique étrangère, dans cet ordre de priorité, et le rôle du conseiller à la sécurité nationale est devenu central dans leur élaboration.

La diplomatie actuelle, en tant qu’observatrice des menaces sécuritaires, vient compléter les évaluations des agences de renseignement nationales. La stratégie nationale se définit désormais comme une réponse intégrée englobant politique étrangère, intérêts économiques et sécurité intérieure. Le contexte géopolitique étant sujet à des évolutions rapides, toute stratégie nécessite des ajustements en temps réel.

La participation du Premier ministre Modi au sommet de l’OCS à Tianjin, en Chine, ainsi que ses rencontres en tête-à-tête avec le président chinois Xi Jinping et le président russe Vladimir Poutine en marge de cette réunion, ont suscité une réaction ambiguë de l’ex-président américain Donald Trump. Ce dernier craignait que l’Inde ne s’incline vers l’axe sino-russe au détriment de ses relations avec les États-Unis. Trump évoquait des « tarifs punitifs » contre l’Inde pour son commerce pétrolier avec la Russie, tout en insistant sur la bonne entente entre Washington et New Delhi. Cette situation souligne la nécessité pour l’Inde d’adopter une posture équilibrée entre ses liens avec les États-Unis et la Russie, en tenant compte des impératifs bilatéraux spécifiques.

L’Inde conserve une souveraineté pleine pour définir son cercle d’alliés et d’adversaires selon les contextes, en prenant en considération l’ensemble des évolutions mondiales. Le Chef d’état-major des armées, le général Bipin Rawat (remplacé depuis), a récemment rappelé que les principales menaces pour la sécurité nationale indienne demeuraient les différends frontaliers avec la Chine ainsi que le terrorisme transfrontalier soutenu par le Pakistan. L’alliance sino-pakistanaise, qui s’est illustrée notamment lors des tensions militaires entre l’Inde et le Pakistan suivant l’attaque terroriste à Pahalgam, demeure ainsi un enjeu prioritaire dans la stratégie sécuritaire indienne.

Donald Trump avait fermement condamné le « terrorisme islamique », mais semblait favorable à des accords commerciaux avec le Pakistan, pays pourtant considéré comme le principal foyer du terrorisme religieux. La diplomatie indienne a donc pour mission d’éclairer les décideurs américains en leur rappelant les leçons du Moyen-Orient, où le conflit Israël-Iran tend à devenir un affrontement civilisationnel opposant l’islam au sionisme et au christianisme. Ces conflits religieux génèrent une guerre d’usure qui menace fondamentalement le monde démocratique. Toute initiative visant à démocratiser les sociétés arabes contribuera à la paix régionale. En tant que deux plus grandes démocraties au monde, l’Inde et les États-Unis sont appelées à coopérer pour la stabilité régionale et globale.

Le Premier ministre Modi met l’accent sur l’autonomie de l’Inde dans tous les domaines via la campagne « Make in India », tout en poursuivant une politique de relations bilatérales sans alignement sur aucune grande puissance. Sa promotion de solutions pacifiques aux conflits militaires contemporains — qu’il s’agisse de la guerre Ukraine-Russie, du conflit Iran-Israël ou de la crise à Gaza — a jusqu’ici bénéficié à l’Inde. Le pays doit continuer à contrer activement l’axe sino-pakistanais, distinguer ses rapports avec la Chine et la Russie, et maintenir une posture équilibrée vis-à-vis des États-Unis et de la Russie, en tenant compte notamment de la relation personnelle entre Trump et Poutine. Par ailleurs, l’Inde doit concentrer ses efforts dans la région Sud, tout en poursuivant activement sa politique d’« Act East ».

Dans cet ordre multipolaire, cette approche diplomatique consolidera la position de l’Inde comme puissance mondiale. Sur le plan intérieur, la bonne gouvernance reste un facteur essentiel dans une démocratie aussi diverse, ethniquement et socialement, que celle de l’Inde. Un pouvoir central fort demeure nécessaire pour préserver l’équilibre fédéral. Si la sécurité publique est une compétence des États, la sécurité intérieure reste avant tout une responsabilité centrale, à laquelle les États coopèrent pleinement, indépendamment de leur affinité politique. Le gouvernement central doit clairement réaffirmer cette politique.

Le concept « Nation First » (La Nation d’abord) était déjà présent dans la conscience indienne bien avant que Donald Trump n’inaugure le slogan « America First ». Lors de sa première visite à la Maison-Blanche, Narendra Modi a affirmé partager cette vision, qui correspond à la stature d’un pays de la taille et de la force de l’Inde. Il est notable que le gouvernement Modi a su gérer ses relations avec tous les pays — grands ou petits — selon le mérite, en fonction de leur contribution aux objectifs sécuritaires et économiques nationaux.

(Auteur : ancien directeur du Bureau du renseignement indien)