Le 29 décembre 2025, le ministère taïwanais de la Défense nationale a rapporté l’un des épisodes les plus intenses d’activité militaire chinoise en une seule journée de ces dernières années. Plus de 100 avions chinois ont été détectés autour de l’île, non seulement en signalement, mais en comprimant activement l’espace défensif taïwanais. Parmi eux, 90 avions ont traversé la ligne médiane, effaçant pratiquement une frontière qui avait maintenu la paix pendant des décennies. Plus inquiétant encore, ces moyens aériens étaient accompagnés de 13 navires de guerre chinois et, surtout, de 14 bâtiments officiels relevant des garde-côtes chinois et de l’Administration de la sécurité maritime.
Cette escalade ne s’est pas limitée à un simple encerclement. Le 30 décembre, l’armée chinoise a tiré 27 roquettes depuis la province du Fujian, dont 10 sont tombées dans les eaux situées au sud-ouest de Taïwan, directement à l’intérieur de la zone contigüe de 24 milles nautiques.
Il s’agissait d’une infraction historique démontrant la capacité à menacer des ports clés comme Kaohsiung avec de l’artillerie relativement bon marché plutôt que par des missiles balistiques coûteux. Les tensions ont atteint un point culminant lorsqu’une frégate taïwanaise, la Pan Chao, a été accusée par un destroyer chinois de verrouiller son radar de contrôle de tir sur le navire. Aucun tir n’a été déclenché et aucune crise officielle n’a été déclarée, mais pendant plusieurs heures, le mécanisme d’escalade militaire est resté manifestement prêt.
Ce schéma d’activités militaires d’intensité élevée, délibérément calibré pour éviter un conflit ouvert, devient de plus en plus familier dans le détroit de Taïwan. Il est également de plus en plus mal compris.
Les exercices militaires chinois récents autour de Taïwan sont largement interprétés comme des répétitions en vue d’une invasion. Des tirs d’artillerie à feu réel, des lancements de missiles, des manœuvres d’encerclement aérien et naval, ainsi que des signaux amphibies semblent à première vue confirmer les craintes persistantes d’une guerre imminente dans le détroit. Cette interprétation est compréhensible mais incomplète. Elle risque de confondre les manifestations visibles du pouvoir militaire avec la logique sous-jacente de la façon dont Pékin conçoit la victoire.
À l’instar des parades militaires, des opérations de libre navigation ou d’autres démonstrations spectaculaires de détermination, les exercices à grande échelle sont aisés à prendre pour la stratégie elle-même. Ils paraissent décisifs. Pourtant, comme dans de nombreuses démonstrations modernes de puissance, la vraie question n’est pas ce qu’ils montrent, mais ce qu’ils cherchent à produire. Et si ces épisodes ne visaient pas d’abord à pratiquer la prise de Taïwan, mais plutôt à apprendre à immobiliser l’île et ceux qui viendraient à sa défense, bien avant qu’une décision de guerre ne soit prise ?
Vue sous cet angle, l’action récente de la Chine traduit une théorie du succès qui ne repose pas sur une bataille décisive ou une conquête territoriale, mais sur une pression durable, l’ambiguïté et le délai. Plutôt que de viser la victoire par la destruction, Pékin semble de plus en plus concentré sur l’obtention de résultats politiques par la paralysie : vider les processus décisionnels d’efficacité, fracturer les alliances, et modifier la perception du risque et de l’inévitabilité. Cette approche ne rejette pas la théorie de la dissuasion, mais en exploite les angles morts.
Cette logique s’inscrit pleinement dans la théorie de la coercition. Thomas Schelling avait démontré que la coercition agit par la négociation, la manipulation du risque et la puissance des menaces laissant place au hasard. Ce qui distingue une stratégie de paralysie est que le risque n’est pas seulement signalé : il est externalisé sur les marchés, les assureurs et les processus politiques alliés. Comme le soulignent Daniel Byman et Matthew Waxman, le succès ou l’échec de la coercition dépend souvent moins de l’équilibre sur le champ de bataille que de la manière dont l’incertitude, les contraintes intérieures et la politique de coalition influencent les décisions. Dans le détroit de Taïwan, la paralysie exploite ces dynamiques en étirant le temps jusqu’à ce que la retenue devienne auto-entretenue.
Cette logique narrative a été renforcée dans le discours du Nouvel An du Secrétaire général Xi Jinping, prononcé juste après la fin de cette nouvelle série d’exercices. Xi a décrit la réunification avec Taïwan comme « inévitable », la qualifiant d’imprégnée d’une fatalité historique plutôt que d’un choix politique contingent. Le timing importe : lorsque le discours d’inévitabilité suit immédiatement des démonstrations d’encerclement militaire, le message combiné est plus qu’une simple affirmation de détermination, il écarte les alternatives. C’est une tentative de conditionner les attentes au sein de la population chinoise, à Taïwan, et chez les acteurs extérieurs, sur ce que doivent être considérés comme des résultats naturels, judicieux ou vains à combattre.
Du point de vue de Pékin, cette approche n’est ni inédite ni accidentelle. Sa logique s’enracine dans la pensée stratégique chinoise moderne, notamment dans la théorie de la guerre prolongée de Mao Zedong, qui considérait le temps, l’endurance et la cohésion politique comme variables décisives. Mao mettait l’accent sur l’épuisement progressif de la volonté adverse plutôt que sur une décision rapide sur le champ de bataille, concevant le conflit non pas comme une course vers l’engagement décisif, mais comme un processus de modelage des conditions politiques, psychologiques et organisationnelles jusqu’à ce que la résistance devienne insoutenable. Ce qui comptait le plus n’était pas le moment de la bataille, mais l’environnement stratégique dans lequel les choix étaient faits, contraints et finalement écartés. Cette logique a été institutionnalisée dans la doctrine militaire chinoise contemporaine, qui considère de plus en plus la coercition comme un moyen de façonner des résultats politiques sans recourir immédiatement à la guerre. Les écrits militaires chinois actuels évoquent explicitement des options comme l’exclusion maritime, le contrôle de l’espace aérien et la pression économique comme outils pour tester la détermination et modifier le calcul décisionnel sans provoquer une intervention à grande échelle.
À l’inverse, la pensée de la dissuasion occidentale ainsi que celle du Japon et de l’Australie dans le détroit de Taïwan reste largement centrée sur le scénario d’invasion. La question centrale dans les débats stratégiques est de savoir si la Chine peut réussir et maintenir une opération amphibie d’envergure avant que les États-Unis et leurs alliés n’interviennent de façon décisive. De la posture des forces à l’acquisition de matériels, la dissuasion par le refus d’accès vise à empêcher ou repousser cette attaque. L’accent mis par Taïwan sur la défense asymétrique, les tirs mobiles, le refus d’accès aérien et maritime, ainsi que la résilience du commandement s’inscrit dans cette logique, tout comme l’évolution des concepts opérationnels américains destinés à compliquer un débarquement inter-détroit.
Une analyse récente a décrit un « écart de dissuasion » croissant dans le détroit de Taïwan, alimenté par des divergences dans les perceptions du risque, de la détermination et des incentives à l’escalade. Le cadre de la paralysie introduit une perspective selon laquelle la dissuasion peut être contournée non par le franchissement de lignes rouges, mais par l’exploitation du délai nécessaire aux coalitions pour définir si ces lignes ont été franchies.
Ces investissements dans le refus d’accès et la défense asymétrique sont sérieux et nécessaires, mais le scénario d’invasion suppose implicitement que la guerre, si elle survient, prendra une forme reconnaissable, avec un franchissement net de seuils suffisamment clairs pour déclencher une réponse politique unifiée et une action militaire rapide. Il part aussi du principe que les résultats sur le champ de bataille sont le principal facteur contraignant les décisions politiques. Or, les exercices récents chinois suggèrent un pari différent.
Une quarantaine coercitive atteint son effet stratégique non par une interdiction physique totale, mais en exploitant les asymétries dans le temps, la tolérance au risque et la vitesse de décision. Pékin n’a pas besoin d’arrêter chaque navire : il doit seulement rendre la probabilité perçue d’interférence suffisamment élevée pour que assureurs, armateurs et exploitants portuaires jugent la route commercialement instable. La séquence est cumulative : la Chine annonce des zones d’inspection temporaires ou des mesures d’exclusion sous prétexte d’application de la loi, puis les applique de manière irrégulière via la garde-côtière, des délais sélectifs et des incidents très visibles. Ces incidents déclenchent des réévaluations des assurances, une hausse des primes et des décisions de détournement des routes. Alors que la navigation ralentit, les marges énergétiques étroites de Taïwan — notamment en gaz naturel liquéfié — se réduisent à une échéance politique comptée en jours plutôt qu’en semaines. S’ensuivent des perturbations industrielles successives et des tensions sur le réseau électrique, transformant un problème maritime en une crise de légitimité intérieure. Pendant ce temps, les gouvernements alliés font face à un dilemme plus lent : escorter, contre-quarantaine ou accepter l’ambiguïté en attendant de se concerter. Dans ce décalage entre la rapidité des marchés et celle des coalitions, la paralysie s’installe. Dans ce scénario, la défaite taïwanaise ne résulte pas d’une occupation, mais d’une accommodation contrainte sous la pression économique croissante et la perception visible d’un soutien extérieur retardé, contesté ou conditionnel.
Cette logique éclaire la nature particulière des exercices : ce n’est pas leur ampleur qui surprend, mais leur caractère. L’accent n’a pas été mis sur les seuls débarquements amphibies, mais sur des manœuvres d’encerclement, des démonstrations de blocus, des tirs de missiles sans impact, et l’usage coordonné des forces navales, aériennes, de roquettes et des garde-côtes. L’inclusion prononcée de bâtiments de l’application de la loi n’est pas un hasard. Elle indique un glissement de la préparation à la conquête militaire vers une stratégie de quarantaine.
La distinction entre un blocus et une quarantaine est cruciale mais souvent négligée. Un blocus est un acte de guerre reconnu par le droit international, permettant à la puissance bloquante d’attaquer les navires qui le violent, mais déclenchant aussi des lois de neutralité qui forcent les tiers à déclarer leur statut. Une quarantaine, en revanche, s’inscrit dans une « zone grise ». Pékin la présente non comme une opération militaire, mais comme un acte d’application de la loi domestique conduit par la garde-côtière chinoise visant à inspecter les navires pour contrebande ou infractions à la sécurité dans ses eaux revendiquées. Une quarantaine construite autour d’une application du droit et d’inspections sélectives est difficile à contrer car elle brouille la frontière entre autorité militaire et civile tout en restant légalement réversible, compliquant la réponse collective et gagnant du temps pour accumuler la pression coercitive.
Cette ambiguïté juridique est une arme stratégique. Une quarantaine est réversible, elle peut être resserrée ou assouplie sans le binaire humiliant de la victoire ou de la défaite militaire. Elle fait peser la charge de l’escalade sur les États-Unis. Si un destroyer de la Marine US intervient pour empêcher un navire chinois d’inspecter une cargaison, Washington interférerait techniquement dans une affaire de maintien de l’ordre intérieur et serait vu comme ayant tiré le premier coup. C’est cette hésitation que Pékin cherche à exploiter.
Si le mécanisme est l’ambiguïté légale, la cible est physique : la fragilité taïwanaise en matière de sécurité énergétique. L’île importe environ 98 % de son énergie et sa dépendance au gaz naturel liquéfié crée une vulnérabilité critique. Contrairement au charbon, que l’on peut stocker pendant des mois, le gaz naturel liquéfié s’évapore et nécessite un approvisionnement continu. Les estimations actuelles placent les réserves effectives de Taïwan à seulement 11 jours environ.
Deux précautions sont à souligner. Taïwan ne reste pas passif : il a mis en place des mesures d’atténuation, notamment un stockage accru, la diversification des routes d’approvisionnement et des plans de contingence. De plus, une quarantaine limitée ne serait pas sans coût pour Pékin, qui subirait des réactions diplomatiques, des perturbations économiques et des risques d’escalade. Mais ces réserves ne contredisent pas la vulnérabilité : elles éclairent la logique de coercition. La paralysie ne nécessite pas l’inévitabilité, mais seulement que l’incertitude s’accumule plus vite que le consensus politique ne se forme. Une campagne coercitive n’a pas besoin d’être parfaite pour être efficace — il suffit d’augmenter suffisamment le risque perçu pour perturber les marchés. Si les primes d’assurance explosent et que les assureurs jugent la route instable, les pétroliers commerciaux éviteront le passage sans être arrêtés par la force. Dans ce scénario, la paralysie s’installe non lorsque le gaz manque, mais quand le marché considère la route comme impraticable.
La doctrine moderniste chinoise renforce cette préférence pour la pression plutôt que la collision. L’Armée populaire de libération met en œuvre depuis des décennies les « Trois Guerres » : l’usage coordonné de la manipulation de l’opinion publique, de la pression psychologique et du cadrage juridique pour influencer l’environnement stratégique. Le but n’est pas la persuasion au sens strict, mais la contraction progressive des options perçues chez l’adversaire. L’ambiguïté juridique brouille les seuils, la pression psychologique — illustrée par l’annulation de près de 900 vols durant les exercices — exploite la peur de l’isolement, tandis que les récits publics présentent les résultats comme inéluctables. Conjugués, ces efforts épuisent la prise de décision bien avant que la force décisive ne soit nécessaire.
Cependant, cette stratégie de paralysie n’est pas sans risques existentiels pour Pékin. Le « bouclier de silicium » qui protège Taïwan le contraint également. Une quarantaine qui étranglerait le réseau électrique de Taïwan fermerait les usines de semi-conducteurs indispensables à l’économie chinoise, provoquant une contraction catastrophique du secteur manufacturier. Par ailleurs, une quarantaine est par nature perméable. Si Taïwan refuse de se soumettre, ou si les États-Unis et le Japon organisent des convois pour briser le cordon, la Chine se retrouve face à un dilemme dangereux : reculer et subir une humiliation, ou ouvrir le feu sur des navires étrangers et déclencher la guerre qu’elle voulait éviter. Les critiques ont justement souligné qu’un blocus économique complet entraînerait des coûts sévères pour la Chine et un risque d’escalade rapide. Mais cette critique concerne les blocus ouverts et complets, non le comportement progressif de quarantaine visant à provoquer une paralysie commerciale sans déclaration de guerre.
Ce que révèle cette approche, c’est une théorie de la victoire dans laquelle le délai lui-même devient décisif. La paralysie n’est pas là une simple hésitation, mais un ralentissement systématique et une fragmentation de la prise de décision politique en situation d’incertitude. Elle se manifeste par des débats sans résolution, des signaux sans engagement, et des actions différées dans l’espoir que les circonstances s’éclaircissent d’elles-mêmes.
La paralysie n’est pas ici une tactique ou un nouveau domaine de conflit, mais le résultat d’une coercition réussie où l’environnement stratégique est remodelé pour que l’action décisive devienne progressivement plus difficile politiquement, économiquement, ou moralement. La victoire ne repose pas sur le spectacle ou le choc, mais sur la transformation de la perception des décideurs quant à ce qui est possible, légitime ou risqué. Une stratégie basée sur la paralysie ne cherche pas une conformité immédiate, mais à allonger le temps pour que la pression s’accumule plus vite que le consensus ne se forme.
Répondre à ce défi ne nécessite pas d’abandonner la dissuasion, mais de l’élargir pour tenir compte de la façon dont la coercition s’opère réellement. Si la paralysie est le résultat voulu, alors la dissuasion doit porter non seulement sur les actions catastrophiques, mais aussi sur la pression cumulative destinée à retarder les décisions et à exploiter l’ambiguïté. La résilience et le refus d’accès demeurent essentiels, mais ils ne suffisent pas à eux seuls.
Ce qui change surtout, c’est la notion d’alignement anticipé. Il ne peut plus s’agir seulement de consultations ou de préoccupations partagées, mais doit inclure des réponses préalablement convenues face à des catégories spécifiques d’actions coercitives destinées à rester sous la limite de la guerre. Par exemple, si la Chine déclare une quarantaine d’application de loi ou une zone d’exclusion maritime sous couvert de sécurité ou d’inspection, les réactions alliées ne doivent pas être improvisées mais pré-déléguées, légalement fondées et automatiques — allant d’opérations d’escorte coordonnées en mer à des garanties économiques et assurantielles synchronisées — pour que le délai ne devienne pas une arme.
Un tel pré-engagement a un coût : une réponse automatique limite la discrétion politique et révèle les tensions au sein des alliances sur l’escalade et les risques. Mais ces coûts sont inséparables du problème : une stratégie conçue pour gagner par le retard ne peut être contrée qu’en acceptant une certaine perte de flexibilité en échange d’un refus de laisser l’adversaire gagner du temps.
Ce basculement traduit une implication plus profonde : la dissuasion doit viser autant l’hésitation que l’action. Si l’ambiguïté et le délai sont les outils de la coercition, alors réduire l’espace à l’incertitude prolongée devient un objectif stratégique à part entière. La question n’est plus seulement ce qui déclenche l’escalade, mais ce qui empêche l’immobilisme.
La question pour les États-Unis et leurs alliés n’est donc pas simplement de savoir s’ils peuvent vaincre une invasion le cas échéant, mais s’ils peuvent empêcher une défaite plus lente où l’hésitation deviendrait une habitude, l’ambiguïté un refuge et le délai un destin. Dans cette compétition, l’absence de bataille ne signifie pas nécessairement le succès. Elle peut désigner que la paralysie a déjà commencé.