En 2025, Matthew Fuhrmann écrivait que certains pays n’ont pas nécessairement besoin de posséder des armes nucléaires pour bénéficier de la dissuasion nucléaire, une stratégie qu’il qualifiait de « dissuasion nucléaire latente ». Aujourd’hui, il revient sur ses arguments, dans un contexte géopolitique profondément transformé.
Selon vous, quelles nations tireraient le plus avantage d’une stratégie de dissuasion nucléaire latente, alors que le paysage international connaît des évolutions significatives et souvent défavorables ?
Le chemin des pays cherchant à s’appuyer sur des capacités nucléaires latentes est semé d’incertitudes, mais trois conditions favorisent le succès de cette approche. La première est la capacité à produire du matériel fissile — uranium hautement enrichi ou plutonium, essentiels pour une arme nucléaire. La seconde exige que l’État capable d’armement puisse rassurer la communauté internationale quant à l’absence d’intention offensive. Enfin, la troisième condition est la présence d’enjeux élevés, nécessaires pour que les menaces de dissuasion soient crédibles.
En 2025, j’estimais que l’Allemagne, les Pays-Bas et le Japon sont particulièrement bien placés pour répondre à ces critères, et je maintiens cette analyse. Ces pays disposent des technologies pour produire du matériel fissile et, par conséquent, il est clair pour tous qu’ils pourraient concevoir rapidement une arme s’ils le souhaitaient. Cependant, il est généralement admis qu’aucun programme militaire de type « Manhattan » n’y est actuellement en cours. Ainsi, leur capacité nucléaire latente peut leur conférer un levier notable lorsque la menace d’une arme nucléaire crédible est utilisée dans la diplomatie.
Les alliés américains pourraient donc utiliser cette dissuasion latente pour s’adresser à des adversaires comme la Chine, la Corée du Nord ou la Russie, envoyant un message clair : si nous sommes poussés dans nos retranchements, nous pourrions militariser notre potentiel nucléaire, voire envisager son emploi dans un conflit à venir. Dans certains cas, ces pays pourraient aussi menacer les États-Unis eux-mêmes afin d’obtenir des garanties de défense renforcées, dans un contexte où la crédibilité des alliances euro-américaines est parfois remise en question. Toutefois, si Washington estimait, à l’image de certaines propositions de l’administration Trump, qu’il vaudrait mieux que ces États développent leurs propres armes nucléaires, ces menaces de prolifération perdraient en efficacité.
Un autre pays à surveiller est l’Arabie Saoudite. La coopération nucléaire récemment annoncée avec les États-Unis permettrait le développement d’une capacité d’enrichissement de l’uranium. Riyad pourrait rechercher une capacité latente, sans pour autant viser la construction d’armes, dans l’objectif de gagner en influence sur la scène internationale.
Vous avez souligné que cette stratégie de dissuasion latente expose le pays à un risque accru d’attention internationale indésirable, pouvant déboucher sur des frappes militaires préventives contre ses installations nucléaires. Au regard des frappes américano-israéliennes contre l’Iran, que peut-on apprendre de la manière dont Téhéran a joué cette carte ? Quelles leçons le Japon ou la Corée du Sud pourraient-ils tirer des erreurs iraniennes ?
Les événements récents en Iran illustrent bien les dangers de la dissuasion nucléaire latente. Pour gagner un levier stratégique par une capacité nucléaire non armée, il faut maîtriser des technologies sensibles à double usage. Mais détenir ces technologies suscite en retour des doutes sur les intentions réelles du pays, qui peuvent entraîner des frappes préventives. Pour éviter cela, il est crucial de rassurer la communauté internationale en adhérant au Traité de non-prolifération, en soumettant tous les sites nucléaires à des inspections, en excluant toute activité secrète et en rejetant tout travail lié à la production d’armes qui ne se justifierait pas civilement.
Téhéran a essayé de rassurer ses adversaires, mais a aussi construit deux installations clés d’enrichissement dans la clandestinité et mené certains travaux relevant de la militarisation avant 2003, ce qui a renforcé les suspicions d’Israël, des États-Unis et d’autres acteurs. L’accord nucléaire de 2015, le Plan d’action global commun (JCPOA), incluant des mesures de transparence, a permis d’apaiser les tensions temporairement, en partie grâce au caractère latent du programme iranien. Après le retrait américain en 2018, l’Iran n’a plus réussi à convaincre des responsables clés qu’il ne cherche pas à se doter de l’arme nucléaire.
Les futures puissances nucléaires latentes auraient donc tout intérêt à éviter les comportements ou activités qui pourraient générer des doutes quant à leurs véritables intentions.
Vous citez l’Allemagne comme un membre de l’OTAN particulièrement bien positionné pour adopter cette stratégie. Le projet allemand de renforcer la coopération en matière de dissuasion nucléaire avec la France témoigne-t-il d’une volonté d’adopter cette posture ? Répond-il, au moins en partie, à l’appel de l’administration Trump pour que l’Europe prenne en charge sa propre sécurité ?
Cette initiative, conjuguée à un accroissement prévu des budgets de défense en Europe, démontre que les alliés de l’OTAN s’engagent davantage dans leur autodéfense. Parallèlement à sa coopération avec la France, l’Allemagne pourrait conserver la possibilité de revenir à une posture nucléaire latente.
Le pays possède une longue tradition d’exploitation de sa latence nucléaire comme levier diplomatique, remontant notamment aux débats sur la réunification allemande au début des années 1990, lorsque des responsables américains avaient fait savoir à Moscou qu’un Allemagne neutre hors OTAN pourrait se doter d’armes nucléaires indépendamment. Cette dynamique pourrait se poursuivre alors que l’insécurité monte en Europe.
Pour que la dissuasion latente fonctionne, l’Allemagne doit maintenir, voire développer, ses capacités civiles nucléaires. Même si le pays a fermé ses centrales nucléaires en 2023, la société Urenco Deutschland GmbH continue d’exploiter une installation d’enrichissement d’uranium sur son sol. Des voix s’élèvent en faveur d’investissements dans le nucléaire civil et certains analystes y voient aussi un lien avec un potentiel besoin de stratégie de dissuasion latente ou de diversification stratégique.
Avec le recul, modifieriez-vous un aspect de votre argumentaire initial ?
J’avais souligné que le manque de crédibilité du signal de retenue nucléaire de l’Iran affaiblissait la dissuasion latente et pouvait engendrer une instabilité régionale. Comme je l’explique dans mon livre de 2024, lorsque les autres perçoivent un programme nucléaire latent comme incontrôlé, le risque stratégique est plus élevé et l’issue plus incertaine. Cependant, même dans de telles conditions, certains mécanismes de la dissuasion latente — dissuasion par attaque différée et dissuasion par doute — restent éventuellement en jeu.
Pour que la dissuasion par attaque différée fonctionne, il faudrait qu’au moins une partie des capacités nucléaires iraniennes survive à d’éventuelles frappes préventives initiales, permettant ainsi de se lancer rapidement dans la construction (et potentiellement l’utilisation) d’une arme nucléaire rudimentaire avec les matériaux et équipements disponibles.
Cette hypothèse semble partiellement validée. De nombreuses installations iraniennes, comme les sites d’enrichissement de Natanz et Fordow, ont été sévèrement endommagées lors de frappes aériennes. Néanmoins, l’Iran conserve un stock d’uranium enrichi à 60 %, suffisant en théorie à fabriquer 10 armes nucléaires, apparemment stocké profondément sous terre à Isfahan. Ce matériau pourrait permettre à Téhéran de lancer un programme accéléré et clandestin de fabrication d’armes.
La logique de la dissuasion par attaque différée suppose que les États-Unis et Israël aient anticipé ce scénario, ce qui aurait dû influencer leur décision de frapper. Or, cela ne semble pas avoir été déterminant avant la guerre de Douze jours en juin 2025 ni lors de la reprise du conflit en février 2026.
Les raisons demeurent incertaines, mais plusieurs hypothèses sont possibles : une confiance excessive dans leur capacité à éliminer totalement le potentiel nucléaire iranien, la croyance qu’il serait possible de surveiller étroitement et neutraliser rapidement toute tentative de fabrication d’arme, ou encore la conviction que la menace d’attaques supplémentaires dissuaderait l’Iran de franchir ce cap.
Au fur et à mesure que les archives historiques se préciseront, il conviendra d’approfondir la compréhension de cette apparente absence d’effet dissuasif dans les décisions de Washington et Tel-Aviv, ce qui permettra d’affiner la théorie de la dissuasion nucléaire latente.
Matthew Fuhrmann est titulaire de la chaire Dean Rusk et professeur d’Études de sécurité à la Lyndon B. Johnson School of Public Affairs de l’Université du Texas à Austin.