Dans son article de 2022, Tyler Bowen soutenait que l’OTAN devait adopter ce qu’il appelait des « tactiques de conduite à la limite modérée » pour dissuader la Russie. Trois ans plus tard, il dresse un bilan de cette analyse.
En 2022, vous expliquiez que l’OTAN devait recourir à des tactiques de « conduite à la limite modérée » pour dissuader l’expansion russe. Trois ans après, comment évaluez-vous l’efficacité de la stratégie de dissuasion de l’OTAN ?
Sous l’administration Biden, la stratégie de dissuasion de l’OTAN envers la Russie reposait sur deux piliers. Le premier consistait à rendre le plus difficile possible pour la Russie de conquérir du territoire en Ukraine, dans le but de limiter sa capacité d’action ailleurs. Le second pilier était la menace d’une intervention américaine si Moscou franchissait une « ligne rouge », que ce soit l’usage d’armes nucléaires tactiques en Ukraine ou une attaque conventionnelle contre un État membre. Par exemple, Biden a déclaré tôt dans le conflit que « tant que les États-Unis ou nos alliés ne sont pas attaqués, nous n’interviendrons pas directement ». Je pense que cette approche, qui a consommé beaucoup de matériels et de forces russes, a réduit la capacité de la Russie à mener une attaque terrestre contre les États baltes, ce que je craignais initialement. Ceci a contribué à une forme de dissuasion par déni. Bob Woodward, dans son récent ouvrage, montre que les responsables américains estimaient que Poutine redoutait fortement une implication directe des États-Unis dans le conflit et cherchait à l’éviter. Bien que l’administration Biden ait évité les menaces nucléaires explicites, cette stratégie reposait implicitement sur la possibilité d’une escalade nucléaire pour contraindre la Russie, car un conflit direct entre les États-Unis, soutenus par l’OTAN, et la Russie augmenterait le risque d’escalade nucléaire. À noter cependant que sous l’administration Trump, la probabilité d’une intervention américaine semblait moindre, ce qui aurait laissé aux membres européens de l’OTAN la responsabilité principale de la dissuasion, dont la mise en œuvre et l’efficacité restent encore incertaines.
Vous évoquiez aussi le risque d’attaques russes contre les États baltes ou les lignes d’approvisionnement via la Pologne. Ces scénarios ne se sont pas matérialisés. Quels facteurs expliqueraient cette absence d’escalade ?
Il est toujours difficile d’évaluer l’efficacité d’une dissuasion, car le succès s’apprécie par ce qui n’a pas eu lieu. Il est possible que l’adversaire ne soit pas aussi agressif que supposé et ne souhaite tout simplement pas franchir certaines lignes. La Russie n’a pas étendu le conflit géographiquement comme je le craignais, mais cela ne provient pas d’un manque d’ambition. Par exemple, j’avais redouté qu’en situation de guerre enlisée, Moscou frappe les lignes d’approvisionnement de l’OTAN par frustration. En octobre 2022, les services de renseignement américains ont détecté que les Russes envisageaient même l’usage d’armes nucléaires tactiques en Ukraine, notamment face aux contre-offensives ukrainiennes à Kherson et Kharkiv. Moscou a même diffusé des avertissements sur un possible emploi d’une « bombe sale » par Kiev, ce que Washington a interprété comme un prétexte éventuel pour une escalade nucléaire. Cela ne s’est heureusement pas produit. La dissuasion de l’OTAN a probablement joué un rôle, mais d’autres facteurs aussi, comme les échanges entre responsables chinois et indiens avec leurs homologues russes, insistant sur la nécessité d’éviter l’escalade nucléaire, ce qui a contribué à faire baisser la rhétorique russe. De plus, depuis 2023, la Russie a réalisé des gains militaires progressifs, mais coûteux, réduisant son incitation à escalader pour éviter la défaite ou sortir d’un enlisement.
Vous affirmiez que les forces conventionnelles de l’OTAN ne suffisaient pas pour protéger l’Europe de l’Est, créant une « fenêtre de vulnérabilité » nécessitant la dissuasion nucléaire. Comment le renforcement militaire otanien dans la région depuis 2022 a-t-il modifié cette analyse ? Le nucléaire reste-t-il selon vous au cœur de la sécurité européenne ?
Sur ce point, des vulnérabilités subsistent encore, mais la tendance est favorable. Avant la guerre, le scénario le plus redouté était une attaque rapide russe contre les États baltes. Des exercices non classifiés à l’époque avaient montré que l’OTAN n’avait pas assez de forces pour contrer cette menace. Depuis le début du conflit ukrainien, les États membres ont renforcé le nombre et la qualité des groupes tactiques déployés dans le cadre de la présence avancée renforcée en Europe du Nord et de l’Est. Ces forces restent en deçà des sept brigades recommandées par certaines études, mais c’est un progrès notable. En parallèle, les dépenses de défense de l’OTAN ont augmenté, avec des investissements notables dans le matériel produit par les industries européennes, ce qui dynamise un secteur longtemps en sommeil. Néanmoins, l’OTAN est et restera toujours une alliance nucléaire. Les arsenaux stratégiques américains et britanniques sont indispensables pour ajuster les calculs russes sur les conséquences d’une escalade majeure. Par ailleurs, les armes nucléaires tactiques embarquées sur des avions dual-capables et les arrangements de partage nucléaire, que l’experte Elaine Bunn qualifie de « bague de mariage » de l’alliance, témoignent de l’engagement ferme des États-Unis envers leurs alliés, offrant une capacité d’assurance essentielle. Pour toutes ces raisons, les armes nucléaires demeurent le pilier de la sécurité européenne, même si les capacités conventionnelles progressent.
Vous avez aussi indiqué que le ton belliqueux de Poutine en matière nucléaire traduisait le doute sur la crédibilité de la dissuasion de l’OTAN. Comment analysez-vous la rhétorique nucléaire russe pendant le conflit, et qu’en déduire sur l’efficacité de la dissuasion de part et d’autre ?
En proférant des menaces nucléaires, Poutine cherchait à imposer sa « détermination » afin d’influencer le comportement des États-Unis et de l’OTAN. Il poursuivait deux objectifs : dissuader leur engagement direct dans la guerre et limiter l’ampleur de leur aide militaire à Kiev. Sur le premier point, son pari a été plutôt réussi. Sur le second, il semble avoir mal évalué la situation. Nombre d’analystes russes estiment que les efforts russes de dissuasion et de coercition ont échoué. Les menaces nucléaires de la Russie ont sans doute refroidi initialement les ardeurs occidentales, amenant certains dirigeants à hésiter à fournir un soutien conséquent à l’Ukraine de crainte de franchir une « ligne rouge » russe. Cependant, en constatant que ces aides n’ont pas déclenché d’escalade nucléaire, les décideurs américains ont appris à gérer ce risque, ce qui les a encouragés à accroître les livraisons d’armes et à lever progressivement certaines restrictions. Une exception notable reste l’administration Trump, plus prudente vis-à-vis de l’aide à l’Ukraine, ce que reflète sa réaction critique lors de la rencontre entre Trump et Zelensky en février, où le président américain s’en était pris au président ukrainien en lui disant : « vous jouez avec la Troisième Guerre mondiale ! ». Néanmoins, la récente évolution de Trump vers l’autorisation de ventes d’armement américain à l’Europe pour approvisionner Kiev pourrait montrer un changement de perception quant à la crédibilité des menaces russes.
Avec le recul, changeriez-vous quelque chose à votre argumentation originale ?
Avec le recul, j’aurais reformulé le scénario de départ qui m’inquiétait concernant la crédibilité de la dissuasion nucléaire de l’OTAN. Je redoutais qu’un enlisement en Ukraine pousse Moscou à attaquer les États baltes ou les lignes d’approvisionnement polonaises. La menace récente d’escalade russe a en réalité émergé face au risque d’une défaite conventionnelle en octobre 2022 à Kherson, avec une menace d’escalade nucléaire verticale, plutôt que géographique. Ce scénario justifie toujours une dissuasion nucléaire crédible, nécessaire pour empêcher un adversaire de recourir à des armes nucléaires en réponse à une défaite conventionnelle. Cela ne concerne pas la dissuasion conventionnelle de l’OTAN, mais souligne l’importance d’une dissuasion nucléaire efficace capable de faire mesurer les risques d’escalade à un adversaire agressif.
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Tyler Bowen est professeur assistant au département de Recherche Stratégique et Opérationnelle au U.S. Naval War College. Ses travaux portent sur la dissuasion nucléaire, la stratégie nucléaire et la grand-stratégie américaine. Il se concentre notamment sur la logique d’escalade entre guerre conventionnelle et nucléaire, ainsi que sur l’utilité de la coercition conventionnelle dans les crises avec adversaires nucléaires. Il a été professeur invité à l’U.S. Air Force Academy et chercheur postdoctoral à la Johns Hopkins School of Advanced International Studies. Il a obtenu son doctorat en sciences politiques à Yale en 2021.
Les opinions exprimées ici sont celles de l’auteur et ne reflètent pas celles du Département de la Défense américain ou de ses agences.