Les États-Unis demeurent la puissance spatiale dominante à l’échelle mondiale, mais leur écosystème révèle des fragilités croissantes. Des acteurs spatiaux émergents tels que la Turquie, l’Inde, la Corée du Sud et les Émirats arabes unis adoptent des stratégies spatiales et de défense flexibles et multi-vectorielles. Ces nations offrent des enseignements précieux en termes d’adaptabilité, de résilience et de co-développement dans un monde multipolaire. Elles proposent des modèles susceptibles d’enrichir l’approche américaine en matière de développement des capacités et de gestion des alliances. Il est temps que les États-Unis considèrent ces partenaires de rang intermédiaire non pas comme des menaces à leur primauté spatiale, mais comme des co-créateurs de l’avenir de la puissance spatiale.

Depuis plus d’un demi-siècle, les États-Unis ont incarné la pointe de l’innovation spatiale et de défense, de la conquête d’Apollo au programme Artemis. Leur savoir-faire technologique a longtemps façonné l’ordre stratégique mondial. Cependant, cette domination, bien que remarquable, dévoile aujourd’hui des vulnérabilités structurelles. Face à l’inertie institutionnelle, aux contraintes budgétaires et à un écosystème industriel de plus en plus concentré, une nouvelle génération de puissances spatiales intermédiaires réécrit discrètement les règles du jeu en alliant agilité, adaptabilité et ambition. Le risque pour les États-Unis n’est pas un déficit d’innovation, mais un écosystème rigide, centralisé et fondé sur des modèles d’alliances dépassés. Tandis que ces puissances moyennes bâtissent des programmes spatiaux plus agiles, Washington doit s’inspirer de leur flexibilité pour éviter l’isolement stratégique dans la future compétition spatiale. La domination américaine pourra-t-elle durer sans réinvention systémique ?

D’un monde bipolaire à un ordre multipolaire dans l’espace

De la fin de la Guerre froide au début des années 2010, les États-Unis ont dominé sans partage l’innovation spatiale et militaire pendant près de vingt ans. Cette période de supériorité incontestée cède désormais la place à un paysage plus complexe et compétitif. Leurs avancées technologiques, de la défense antimissile aux constellations satellitaires, ont forgé une fierté nationale et structuré des décennies de rapports stratégiques. Pourtant, cette domination masque une vulnérabilité croissante, exacerbée par l’intensification de la compétition entre grandes puissances et l’accélération des ruptures technologiques. L’avenir du leadership américain dans l’espace dépendra moins de la préservation de son avance technologique que de la reconfiguration de l’écosystème qui la soutient.

Contrairement à l’ère de la Guerre froide, caractérisée par un affrontement binaire, le domaine spatial actuel est multipolaire, avec une diversité d’acteurs, de modèles de développement et d’États intermédiaires très adaptatifs. Washington concentre son attention sur des rivaux majeurs comme la Chine et, dans une moindre mesure, la Russie, alors que certains des modèles les plus instructifs émergent de la Turquie, l’Inde, la Corée du Sud et les Émirats arabes unis.

Les États-Unis évoluent dans une structure fragilisée. Leur base industrielle de défense s’est considérablement concentrée, avec un nombre réduit de grands contractants accaparant une part croissante des capacités stratégiques. Lockheed Martin, Boeing, Northrop Grumman, RTX et SpaceX dominent des secteurs cruciaux allant du lancement habité à la défense antimissile. Ces entreprises leaderships présentent toutefois des risques dus à des points uniques de défaillance. La dépendance envers une poignée de firmes a provoqué à plusieurs reprises dépassements de coûts, retards de production et un levier excessif des fournisseurs dans des programmes sensibles. Cette réalité est particulièrement visible dans la dépendance croissante de la NASA vis-à-vis de SpaceX pour les missions habitées et les lancements à des fins de sécurité nationale, soulevant des interrogations sur la privatisation des capacités souveraines.

Au-delà de la concentration industrielle, l’inertie bureaucratique entrave le système d’acquisition. Malgré les nombreuses tentatives de réforme, y compris la création de la Space Force, les processus d’approvisionnement sont freinés par une aversion au risque, des mécanismes de contrôle complexes et des rivalités interarmées qui affaiblissent le développement conjoint des capacités. Les programmes stagnent souvent non par manque d’innovation, mais en raison de dysfonctionnements structurels. La pandémie de COVID-19 a exacerbé les faiblesses des chaînes d’approvisionnement américaines, notamment dans la microélectronique, les terres rares et la fabrication spécialisée, mettant en lumière les vulnérabilités d’un réseau global surchargé de partenaires, en particulier dans les technologies critiques.

Cette situation difficile découle en partie du statut de leader technologique arrivé tôt sur le domaine, illustrant le dilemme de l’innovateur. De nombreux systèmes fondamentaux datent d’époques technologiques antérieures, ce qui entraîne un verrouillage sur des architectures héritées nécessitant des adaptations constantes. À chaque phase de modernisation, l’innovation se confronte aux couches bureaucratiques, aux fournisseurs enracinés et à l’inertie budgétaire, rendant la progression coûteuse et politiquement complexe. En revanche, les puissances émergentes bénéficient de la possibilité de construire leurs programmes sur des technologies matures existantes, sans être entravées par des lourdeurs institutionnelles anciennes. Elles adoptent directement des capacités éprouvées, évitant les contraintes héritées qui compliquent les acquisitions spatiales américaines.

Un autre problème majeur réside dans la manière dont Washington engage ses partenaires. Pendant des décennies, la gestion des alliances américaines s’est appuyée sur un modèle où les alliés sont davantage considérés comme des utilisateurs finaux ou acheteurs de systèmes américains que comme de véritables co-développeurs de capacités stratégiques. Ce modèle clientéliste favorise des ventes à court terme mais décourage l’innovation indigène, affaiblit la souveraineté technologique des alliés et limite la redondance des capacités dans les alliances. En cherchant à constituer des coalitions contre les avancées chinoises, les États-Unis risquent de se retrouver entourés d’alliés technologiquement dépendants plutôt que de contributeurs autonomes.

De nouveaux écosystèmes spatiaux adaptés à un monde moderne

À la différence des États-Unis, plusieurs puissances émergentes ont développé des écosystèmes plus adaptatifs et diversifiés, calibrés selon leurs contraintes stratégiques spécifiques. La Turquie est un exemple parmi les plus sophistiqués et géopolitiquement nuancés. Membre de l’OTAN tout en préservant farouchement son autonomie, Ankara a mis en place un écosystème spatial et de défense multi-vectoriel difficile à classer, combinant innovation publique et privée, diplomatie régionale et développement des capacités souveraines dans une structure extrêmement flexible.

La création de l’Agence spatiale turque en 2018 était plus qu’un symbole. En quelques années, la Turquie a fait progresser plusieurs programmes satellitaires nationaux tels que Türksat 6A, le satellite national d’observation terrestre, et la série Göktürk dédiée au renseignement, à la surveillance et à la reconnaissance, tout en lançant des capacités initiales de vol habité en collaboration avec Axiom Space. Ankara a intégré dans ses contrats des transferts de technologie et des programmes de formation pour s’assurer une appropriation des compétences aux côtés des étapes opérationnelles.

Le plus remarquable est la stratégie diplomatique d’Ankara. Elle coopère avec des partenaires américains tout en étant active dans des cadres non occidentaux, membre de l’Organisation de coopération spatiale Asie-Pacifique (APSCO) influencée par la Chine, en quête d’un leadership régional via l’Organisation de coopération spatiale islamique et des rapprochements avec les pays turcophones, et a refusé de signer les Accords Artemis pilotés par les États-Unis. Ce subtil équilibre maximise les opportunités d’apprentissage et la flexibilité diplomatique sans dépendance exclusive à un seul bloc.

L’Inde suit une trajectoire différente, mais tout aussi instructive. L’Organisation indienne de recherche spatiale (ISRO) a développé des capacités impressionnantes à moindres coûts, réalisant des alunissages, des missions martiennes et préparant efficacement le vol habité avec une remarquable efficience. Son secteur privé en pleine expansion dynamise les services de lancement, la production satellitaire et la livraison de petits charges utiles. Bien que la coopération stratégique avec les États-Unis se renforce, illustrée par un partenariat accru avec la NASA et une participation au programme Artemis, New Delhi maintient depuis longtemps des liens avec la Russie, la France et d’autres partenaires, préservant une flexibilité essentielle dans les rapports avec les grandes puissances.

La Corée du Sud illustre une autre variante de ce modèle. Elle a rapidement développé ses capacités spatiales tout en restant solidement intégrée dans le système d’alliances américain. Le lanceur KSLV-II, ses puissants conglomérats de défense, ses projets croissants de renseignement, de surveillance, de reconnaissance et de défense antimissile témoignent de la contribution industrielle significative d’alliés industrialisés. Certains pays intermédiaires ont le potentiel pour devenir de véritables co-producteurs de capacités stratégiques, mais la politique américaine a parfois freiné cette évolution. Par exemple, les ambitions sud-coréennes en matière de lanceurs ont été limitées par des préoccupations sécuritaires, notamment liées à la prolifération des missiles sur la péninsule coréenne. Résultat : le premier lanceur KSLV-I a utilisé des technologies russes pour ses étages principaux après que Washington a restreint le transfert de technologies. Par ailleurs, les limitations de portée des missiles, fixées dans le cadre des accords bilatéraux américano-sud-coréens et du Régime de contrôle de la technologie des missiles, ont aussi freiné les développements locaux. La participation de Séoul à des partenariats de recherche et développement conjoints avec les États-Unis montre cependant que la coopération peut dépasser la relation traditionnelle acheteur-vendeur.

Les Émirats arabes unis présentent une autre forme d’agilité stratégique. Grâce à leur puissance financière et à leur habileté diplomatique, ils ont établi des partenariats étendus avec les États-Unis, le Japon, la Russie et la Chine. Leur mission Hope vers Mars, le programme d’astronautes du Centre spatial Mohammed bin Rashid et leur participation aux Accords Artemis illustrent comment des États plus modestes peuvent devenir des acteurs influents dans un domaine auparavant réservé aux superpuissances.

Ce qui distingue ces acteurs émergents n’est pas la taille de leurs capacités, mais la structure de leurs écosystèmes nationaux. Ils allient diplomatie multi-vectorielle, partenariats agiles entre secteurs public et privé et forte insistance sur le développement d’expertises technologiques souveraines et de savoir-faire institutionnel. Leur objectif n’est pas de remplacer les États-Unis, mais d’éviter toute dépendance unique dans leurs ambitions spatiales. Alors que Washington continue de gérer ses alliances principalement par la vente d’armements et les accords d’accès, ces puissances offrent un modèle différent, potentiellement plus résilient, pour bâtir leurs capacités.

Repenser l’engagement spatial

L’avenir de la puissance spatiale américaine ne repose pas seulement sur l’accroissement des capacités existantes ou la course à la supériorité face à la Chine. Il exige aussi une refondation de la manière dont les États-Unis collaborent avec leurs alliés et partenaires. Les exemples de la Turquie, de l’Inde, de la Corée du Sud et des Émirats arabes unis démontrent que les puissances spatiales intermédiaires peuvent contribuer par leur influence régionale, leur expérimentation stratégique, l’innovation dans leurs écosystèmes et leur résilience opérationnelle.

Au lieu de considérer ces partenaires comme de simples bénéficiaires passifs de technologies ou de stratégies américaines, les États-Unis devraient reconnaître l’évolution de leurs écosystèmes comme des atouts complémentaires dans une architecture alliancielle élargie. Cette approche ne diminuerait en rien le leadership américain, au contraire, elle le renforcerait. Pour diriger dans un espace multipolaire, les États-Unis doivent privilégier la coopération en réseau plutôt que la domination, ce qui commence par intégrer pleinement les puissances moyennes comme partenaires égaux dans la définition de l’avenir de l’espace et de la défense.

Cette évolution nécessite des mesures concrètes. Les décideurs américains doivent dépasser le simple soutien rhétorique en mettant en œuvre des programmes de co-développement structurés, en offrant un accès équitable aux technologies critiques et en assouplissant les contrôles à l’exportation avec des partenaires de confiance. L’autonomisation des acteurs régionaux par des initiatives conjointes de recherche et développement, la planification collaborative de missions multilatérales et la construction de cadres industriels partagés peuvent renforcer la résilience à long terme. Un exemple pertinent est le partenariat NASA-JAXA pour la passerelle lunaire Gateway, qui allie co-développement, accès équitable à la technologie et planification conjointe des missions. Traiter des alliés capables en égaux dès la phase de conception, et non seulement en déploiement, est la prochaine étape vers une architecture de puissance spatiale réellement multipolaire.

Nazmelis Zengin est spécialiste en communication politique et contributrice à des publications internationales sur la puissance spatiale, l’innovation en défense et le positionnement géopolitique de la Turquie. Elle travaille actuellement dans le secteur spatial national.