Les tensions au sein du programme européen Future Combat Air System (FCAS) ont récemment refait surface à la suite d’un rapport du média allemand spécialisé Hartpunkt, affirmant que la France chercherait à obtenir une « participation de 80 % » dans le projet du nouvel avion de combat européen. Cette information a suscité une vive inquiétude en Allemagne, notamment chez les députés du Bundestag et les représentants syndicaux d’Airbus. Mais que recouvre réellement cette revendication ?

Les revendications françaises rapportées

Selon ce média, s’appuyant sur des « sources bien informées », la France souhaiterait assurer la maîtrise de trois des piliers clés du programme FCAS :

  • Le fuselage du nouvel avion de combat de génération suivante (NGF), dont Dassault Aviation est déjà le maître d’œuvre principal ;
  • Le moteur, dirigé par Safran via la coentreprise EUMET détenue à parts égales avec l’allemand MTU Aero Engines ;
  • Les capteurs, où le groupe français Thales joue un rôle clé.

De leur côté, l’Allemagne se concentrerait sur la Nube de Combate (Cloud de combat) et les porteurs distants (drones), tandis que l’Espagne conserverait ses responsabilités dans la simulation et la guerre électronique. Selon Hartpunkt, cette configuration pourrait conduire à une domination française sur près de 80 % de la valeur stratégique globale du programme.

Réactions en Allemagne : « Nous ne pouvons pas accepter cela »

Ce rapport a déclenché une réaction rapide outre-Rhin. Christoph Schmid, rapporteur défense au Bundestag (SPD), a averti :

« Accepter cette demande reviendrait à renoncer à trop d’indépendance et de souveraineté et à financer un projet français avec des fonds allemands. »

Thomas Pretzl, président du comité d’entreprise d’Airbus Defence and Space en Allemagne, est allé plus loin lors d’une intervention à Manching le 7 juillet 2025, en remettant en cause l’aptitude de Dassault à être un partenaire :

« Dassault Aviation n’est pas le partenaire adapté. Une alliance repose sur la coopération, non sur la concurrence. Il existe en Europe des partenaires plus attractifs et appropriés. »

Sans nommer explicitement d’alternatives, il a été évoqué par le passé une possible collaboration avec les industriels du programme britannique Global Combat Air Programme (GCAP) tels que BAE Systems, l’italien Leonardo, ou le suédois Saab.

Contexte du programme FCAS

Lancé en 2017, le programme FCAS vise à développer un système aérien de combat de sixième génération, bien plus qu’un simple avion. Comparable aux projets américains Next Generation Air Dominance (NGAD) et au GCAP du Royaume-Uni, du Japon et de l’Italie, le FCAS est conçu comme un « système de systèmes ».

Il repose sur plusieurs piliers, chacun étant dirigé par un leader national et ses partenaires industriels désignés. Au cœur, on trouve le Système d’Arme de Nouvelle Génération (NGWS) qui combine un avion piloté de prochaine génération (NGF), des drones porteurs distants et une cloud de combat reliant tous les éléments en temps réel.

Ce trio est soutenu par une architecture plus large comprenant la simulation, la guerre électronique, la furtivité, les capteurs et les systèmes de mission commune, chacun avec ses responsables industriels et nationaux. Cette complexité organisationnelle a alimenté des tensions récurrentes, notamment autour du leadership, de la propriété intellectuelle et de la répartition de la charge industrielle.

Un différend prolongé entre Dassault et Airbus sur le développement du NGF avait notamment retardé le lancement de la Phase 1B, qui n’a progressé qu’après de longues négociations finalisées fin 2022.

Tandis que l’Allemagne se tourne vers le F-35 pour répondre à ses besoins temporaires futurs, et que l’Espagne mise sur la tranche 4 du programme Halcón, la France dépend entièrement du FCAS pour remplacer ses Rafale, notamment dans les missions embarquées sur porte-avions et dans la dissuasion nucléaire. Cette dépendance stratégique explique la volonté française d’adopter une approche dite du « meilleur athlète », où les entreprises les plus performantes assumeraient les rôles clés afin de garantir le respect du calendrier fixé.

Une arme de négociation ?

Si la revendication d’un « contrôle à 80 % » a nourri l’inquiétude dans la presse allemande, le média français Meta-Defense précise que ce chiffre ne correspond ni à une demande politique officielle ni à une prise de position unilatérale de la France.

Il proviendrait d’un rapport technique commandité par Dassault dans le cadre du programme, qui recommandait un rôle accru de la France sur les piliers cruciaux pour respecter l’échéance de 2045.

Cette proposition s’appuyait sur les compétences éprouvées de la France en matière de conception d’avions de chasse, de propulsion et de capteurs. Plus qu’une quête de domination, elle visait à débloquer un programme confronté à de multiples retards. Néanmoins, elle met en lumière les tensions sous-jacentes quant au partage du leadership et des responsabilités dans ce projet multinational complexe.

Le PDG de Dassault, Éric Trappier, a à plusieurs reprises souligné que la coopération devait être améliorée, sous peine d’envisager un développement unilatéral du NGF par Dassault. Lors du Salon aéronautique du Bourget 2025, il a exprimé sa frustration face à la configuration industrielle du programme. Quelques heures plus tard, Airbus réaffirmait son engagement dans FCAS, tout en appelant à « des cadres de coopération simplifiés » et une meilleure coordination entre partenaires.

Illustration : un concept de drone de combat dérivé du nEUROn présenté par Dassault au Salon aéronautique de Paris 2025.

Trappier cite souvent le programme démonstrateur de drones de combat nEUROn comme modèle. Contrairement au FCAS, qui doit concilier les attentes politiques et industrielles de trois pays, le nEUROn a été développé sous un cadre unifié dirigé par la Direction générale de l’armement (DGA) française.

Dassault y avait formé l’équipe industrielle et assuré la maîtrise d’œuvre, avec la participation coordonnée de partenaires européens.

« Pour le nEUROn, c’est l’État qui nous a demandé de chercher des partenaires, que nous avons trouvés, et nous avons construit une coopération politique autour d’un projet industriel. Aujourd’hui, c’est l’inverse », a expliqué Trappier en mars 2021 devant le Sénat français. « Ce n’est pas à moi de trouver les autres partenaires, mais à l’État. Je n’ai pas choisi l’Allemagne ; c’est une décision politique. »

Quel avenir pour le FCAS ?

À l’approche de la fin de la Phase 1B, la pression s’intensifie pour lancer l’étape suivante du programme. Dans un contexte de délais de plus en plus serrés et de menaces géopolitiques grandissantes, responsables politiques et industriels exigent moins de friction et un respect accru du calendrier.

Que la France vise un contrôle réel de 80 % ou qu’elle cherche simplement à préserver ses intérêts stratégiques, cette controverse souligne une difficulté structurelle majeure : le FCAS a été conçu en temps de paix, mais il doit désormais se développer dans une ère d’urgence accrue.

Clément Charpentreau