Le principal contrat d’acquisition de chasseurs en Inde depuis plus d’une décennie rencontre un obstacle inattendu : il ne s’agit ni du coût, ni des délais de livraison, ni de la participation industrielle, mais du logiciel embarqué.
Les négociations entre l’Inde et la France pour la commande de 114 Rafale, évaluée à plus de 35 milliards de dollars, n’ont pas encore abouti. New Delhi réclame un accès élargi à l’architecture logicielle de l’avion, une requête que Paris refuse pour l’instant de satisfaire pleinement, selon un rapport initialement publié par le quotidien économique français L’Essentiel de l’Eco.
Cette problématique est devenue un point clé du programme proposé de l’Avion de Combat Multirôle (MRFA), soulignant à quel point la souveraineté logicielle est devenue presque aussi stratégique que la structure, la motorisation ou l’armement dans les acquisitions modernes de chasseurs.
Le contrat devait initialement être finalisé en février 2025, à l’occasion de la visite du président français Emmanuel Macron à New Delhi. Eric Trappier, PDG de Dassault Aviation, avait publiquement promis la signature avant fin 2025. Le Conseil d’Acquisition de Défense indien a validé la proposition en début d’année, avec une signature finale attendue pour 2026 ou le premier semestre 2027.
Ni le gouvernement indien, ni le gouvernement français ne se sont publiquement exprimés sur ces divergences, mais les négociations reflètent un changement plus large dans le domaine de l’aviation militaire.
Les avions de combat modernes sont de plus en plus définis par leur logiciel, où la performance opérationnelle dépend non seulement de l’aérodynamique et de l’armement, mais aussi du logiciel de mission, de la fusion des capteurs, des systèmes de guerre électronique et des réseaux de communication sécurisés.
La France réticente à partager des systèmes sensibles contrôlés par logiciel
Avec la dépendance croissante des forces armées aux technologies numériques, l’accès au logiciel est devenu un élément clé dans les acquisitions majeures de défense.
Selon le rapport de L’Essentiel de l’Eco, l’Inde souhaite une plus grande liberté pour intégrer des armes nationales, des équipements de guerre électronique et des mises à jour futures des systèmes de mission, sans dépendre à chaque fois du fournisseur d’origine pour modifier le logiciel.
Le rapport précise que la France demeure réticente à fournir un accès illimité à certains des sous-systèmes logiciels les plus sensibles du Rafale, notamment ceux pilotant le radar à antenne active Thales RBE2 AESA, l’unité modulaire de traitement des données (MDPU) et le système de guerre électronique SPECTRA, qui constituent le cœur de l’architecture de gestion de combat de l’appareil.
Cette prudence s’explique par des préoccupations françaises de protéger des technologies sensibles dans un contexte géopolitique de plus en plus complexe. Les autorités françaises craignent qu’un accès sans restrictions au logiciel propriétaire ne donne lieu à une vulnérabilité technologique, surtout compte tenu de la longue coopération militaire entre l’Inde et la Russie, et de l’usage continu par l’Inde d’un large arsenal d’origine russe.
Malgré la diversification progressive des acquisitions indiennes au cours de la dernière décennie, les systèmes russes, notamment les avions et les systèmes de défense aérienne, restent une composante majeure de ses forces. Ceci place la protection du logiciel et des systèmes de guerre électronique au centre des préoccupations françaises.
L’Inde prévoit notamment d’intégrer dans le Rafale le missile de croisière supersonique BrahMos, développé conjointement par l’Inde et la Russie.
La souveraineté logicielle, un enjeu majeur pour les avions de chasse modernes
Pour les forces aériennes, le logiciel détermine une grande partie de la flexibilité opérationnelle d’un chasseur. Le logiciel de mission gère la communication entre les capteurs embarqués, le traitement des données radar, la réponse des systèmes de guerre électronique face aux menaces, ainsi que l’intégration de l’armement avec l’avion.
L’accès à ces systèmes numériques conditionne la rapidité avec laquelle un opérateur peut introduire de nouveaux missiles, améliorer les capacités de la mission ou adapter l’appareil aux évolutions des besoins opérationnels.
L’Inde affiche une volonté affirmée vers l’autosuffisance en matière de défense. Ces dix dernières années, New Delhi a beaucoup investi dans la production nationale d’armements aériens, de systèmes de guerre électronique et dans des capacités interconnectées sur le champ de bataille.
Un accès plus large au logiciel offrirait à la Force aérienne indienne une plus grande liberté pour intégrer ses futurs systèmes développés localement dans le Rafale, sans devoir dépendre intégralement de Dassault Aviation pour chaque mise à jour.
L’Inde revendique sa souveraineté sur le logiciel
La question dépasse la simple obtention du code informatique. Pour les stratèges militaires, la souveraineté logicielle est devenue synonyme d’indépendance opérationnelle, permettant aux forces armées de maintenir et adapter leurs capacités pendant les crises, sans dépendre uniquement des fournisseurs étrangers pour les mises à niveau ou l’intégration de systèmes de mission.
Cependant, la France aurait une opinion différente sur le sujet.
Selon L’Essentiel de l’Eco, Paris considère une partie de l’architecture logicielle du Rafale comme une technologie propriétaire essentielle au maintien des performances opérationnelles et à la sécurité à long terme de l’avion. Ces inquiétudes vont au-delà de la protection de la propriété intellectuelle, englobant l’intégrité des systèmes très sensibles liés à la fusion des capteurs, à la survie et aux capacités de guerre électronique du chasseur.
Le quotidien rapporte aussi que la France souhaite soutenir l’intégration des armes développées en Inde, mais dans un cadre où Dassault Aviation conserverait la responsabilité du processus d’intégration et de validation, sans accorder un accès total et libre au logiciel sous-jacent.
Malgré ces divergences, les négociations ne sont pas suspendues. Selon l’agence de presse ANI, les autorités françaises ont demandé une prolongation jusqu’à mi-août pour formuler une réponse officielle à la lettre d’intention (LoR) indienne émise en mai concernant cette acquisition intergouvernementale. Les responsables de la défense indienne ont indiqué que les discussions sur les prix et autres clauses commerciales devraient débuter après réception de la réponse française.
Ce bras de fer s’inscrit dans l’un des plus grands contrats de chasseurs jamais conclus par l’Inde
Le programme MRFA vise à répondre à l’un des défis opérationnels majeurs de la Force aérienne indienne : la baisse du nombre de ses escadrons de chasseurs.
La Force aérienne indienne opère bien en-dessous de ses 42 escadrons autorisés, le retrait accéléré des MiG-21 et autres avions obsolètes n’étant pas compensé par l’arrivée des remplaçants.
Elle continue aussi de retirer d’anciennes variantes de MiG tout en faisant face à des retards dans l’intégration d’appareils nationaux, comme le chasseur léger LCA Mk1A, tandis que le LCA Mk2 et l’AMCA (avion de combat moyen avancé) ne seront pas opérationnels avant plusieurs années.
La commande de 114 chasseurs est ainsi devenue un des programmes d’acquisition militaire les plus cruciaux de l’Inde, où participation industrielle, fabrication locale, transfert technologique et maintenance à long terme sont au cœur des négociations.
D’après la proposition actuelle, 18 avions seraient livrés clé en main, et le reste assemblé en Inde via un partenariat industriel national, soutenant les ambitions de l’initiative « Make in India » dans le secteur de la défense.
Les discussions autour du logiciel représentent donc une facette d’un accord bien plus global, qui déterminera la capacité de combat de la Force aérienne indienne pour les décennies à venir.
Un programme issu de l’échec initial de l’achat de 126 Rafale en Inde
Les négociations actuelles trouvent leurs racines dans l’un des programmes d’acquisition de chasseurs les plus longs de l’Inde.
En 2012, Dassault Aviation avait été désigné comme fournisseur favori pour le programme MMRCA (Avion de Combat Multirôle de Moyen Rayon d’action) de la Force aérienne indienne, qui portait sur 126 avions. Le plan prévoyait 18 appareils livrés en configuration opérationnelle, tandis que les 108 restants devaient être construits en Inde sous licence par Hindustan Aeronautics Limited (HAL).
Des désaccords sur la responsabilité de production, les coûts et la responsabilité juridique ont paralysé le programme. Dassault refusait la responsabilité des avions assemblés par HAL, alors que l’Inde insistait pour que le constructeur français reste responsable de toute la flotte. Ces différends ont fini par faire échouer l’accord, interrompant l’un des plus grands concours aéronautiques mondiaux.
Le gouvernement de Narendra Modi a alors privilégié un accord intergouvernemental, signant en 2016 pour 36 Rafale en urgence pour la Force aérienne indienne.
Près de dix ans plus tard, l’Inde est revenue sur la plateforme Rafale, par la conclusion d’un nouvel accord intergouvernemental en avril 2025 pour 26 Rafale Marine destinés aux porte-avions de la Marine indienne.
Ces deux contrats ont ainsi structuré l’utilisation du Rafale dans les forces aériennes et navales indiennes, établissant une base logistique, d’entraînement et de maintenance commune, renforçant la position du Rafale dans le programme MRFA.
Lors de la publication de la demande d’information (RFI) du MRFA en 2018, des constructeurs européens, américains et russes avaient également présenté des offres.
La liste comprenait le Dassault Rafale, l’Eurofighter Typhoon, le Saab Gripen E, le MiG-35, le Su-35, le F/A-18E/F Super Hornet, le F-15EX Eagle II et le F-21 (version indienne du F-16). Plus tard, le Su-57 russe fut aussi ajouté au concours.
Sur le papier, la Force aérienne indienne disposait de plus d’options que jamais. Mais la dynamique stratégique a évolué.
L’invasion russe de l’Ukraine a compliqué les futurs accords de soutien pour les avions russes, tandis que sanctions, tensions dans les chaînes d’approvisionnement et restrictions de production ont placé la disponibilité à long terme de ces appareils sous doute.
Par ailleurs, la Force aérienne indienne gère déjà un des inventaires de chasseurs les plus hétérogènes au monde, ce qui rend peu attrayante l’introduction d’un nouvel écosystème logistique.
L’Eurofighter Typhoon demeurait techniquement viable, mais aurait fait peser une complexité supplémentaire en introduisant une deuxième flotte européenne à côté du Rafale. Le Gripen E de Saab, monospace, ne correspondait pas entièrement à la préférence historique indienne pour les chasseurs bimoteurs sur nombre de missions.
Le Rafale, déjà en service dans la Marine indienne, était adossé à un dispositif de formation, logistique et maintenance déjà bien établi. Son adoption par la Marine a encore renforcé cette position, limitant les risques opérationnels liés à l’introduction d’un type aérien totalement nouveau.
Cette acquisition étendrait considérablement la flotte indienne de Rafale. Avec 36 Rafale en service dans l’Armée de l’Air et 26 Rafale Marine commandés pour la Marine, l’intégration de 114 bâtiments porterait la flotte combinée à 176 appareils, faisant du Rafale une plateforme majeure des forces armées indiennes.
Les enjeux liés au logiciel suivis de près à l’étranger
Selon le journal français, les Émirats arabes unis, qui ont commandé 80 Rafale en 2021, ont aussi demandé un plus grand accès au logiciel. La France aurait adopté la même posture avec Abu Dhabi, proposant des interfaces logicielles contrôlées plutôt que de transférer le code source.
Cette question aurait contribué à la décision récente des Émirats de se retirer du cofinancement du développement du futur standard Rafale F5, laissant la France porter seule la charge financière du programme.