Le 30 juin dernier, sous un soleil radieux à la base aérienne d’Istres près de Marseille, l’armée de l’air et de l’espace française a marqué un tournant historique en organisant la cérémonie de retrait de ses trois derniers Boeing KC-135RG Stratotanker, mettant un terme à plus de soixante ans de service continu.

Cette cérémonie, à laquelle assistaient de nombreuses personnalités et un large public, a été agrémentée d’un vol exceptionnel de la Patrouille de France, accompagné d’un dernier vol symbolique d’un KC-135RG retiré du service. Cette étape marque la fin d’une ère pour un appareil qui a constitué un pilier essentiel des capacités de ravitaillement en vol et de dissuasion nucléaire françaises depuis 1964.

Avec la mise à la retraite de ces avions emblématiques, l’armée de l’air et de l’espace amorce la transition vers l’Airbus A330 Multi Role Tanker Transport, nommé « Phénix » dans les forces françaises.

La livraison de la treizième unité de cet appareil coïncide étroitement avec le retrait des KC-135RG. Ce renouvellement modernise non seulement la capacité aérienne stratégique de la France, mais reflète également les grandes tendances actuelles de l’aviation militaire mondiale, soulevant des questions sur la préparation opérationnelle, les impacts industriels et les implications géopolitiques.

Rôle historique du KC-135RG dans la puissance aérienne française

Le Boeing KC-135 Stratotanker, dérivé du fuselage du Boeing 707 civil, a été introduit dans l’armée de l’air française en 1964 sous la désignation C-135F. La France a acquis 12 exemplaires destinés à soutenir sa mission stratégique de dissuasion nucléaire. Ces avions, versions militarisées du Boeing 707, ont été conçus pour étendre l’autonomie des bombardiers nucléaires français, d’abord le Mirage IV, puis les chasseurs Mirage 2000N et Rafale équipés du missile à ogive nucléaire ASMP-A.

À la fin des années 1980, la flotte a connu une importante modernisation avec la mise à niveau de 11 C-135F en version C-135FR, intégrant des moteurs CFM International CFM-56 qui ont remplacé les anciens turboréacteurs Pratt & Whitney J57, augmentant ainsi la performance et l’efficacité énergétique.

Dans les années 1990, la France s’est procurée trois KC-135RG supplémentaires auprès de l’US Air Force. Ces appareils ont bénéficié d’une modernisation en 2014 intégrant une avionique avancée, une antenne HF filaire et une interface RENO assurant une gestion moderne du trafic aérien, tout en permettant le transport de palettes standards.

Exploités par l’Escadron de Ravitaillement en Vol 4/31 « Sologne », basé à Istres, ces avions ont rendu des services cruciaux au sein des opérations militaires françaises à l’échelle mondiale.

Ils ont supporté des missions longue distance dans des zones de conflits, notamment au Moyen-Orient et au Sahel, assurant le ravitaillement en vol indispensable aux Rafale et Mirage lors d’opérations telles que l’opération Chammal contre Daech en Irak et en Syrie. Les KC-135 ont également participé à des exercices de l’OTAN, renforçant l’interopérabilité avec les forces aériennes alliées, comme l’US Air Force, grâce à leurs systèmes de ravitaillement par tuyau et panier.

Leur capacité à fournir jusqu’à 17 tonnes de carburant par mission en a fait des éléments critiques pour étendre la portée des forces aériennes françaises, en particulier dans le cadre des missions de dissuasion nucléaire, garantissant ainsi que les Rafale puissent atteindre des objectifs éloignés sans escale.

Cependant, malgré leur fiabilité, ces KC-135 ont montré des signes de vieillissement, avec des coûts de maintenance élevés, estimés à environ 23 000 € par heure de vol, un fardeau conséquent comparé aux plateformes plus modernes.

Par ailleurs, ces avions sont dépourvus de systèmes avancés d’autoprotection et peinent à répondre aux exigences opérationnelles actuelles, notamment l’intégration dans un environnement de guerre en réseau. Face à l’apparition de menaces modernes telles que les systèmes anti-accès et de déni d’espace aérien sophistiqués, les limites du KC-135 sont apparues plus marquées, nécessitant une évolution vers un appareil plus performant.

Le retrait des 11 C-135FR en 2023, suivi de la mise hors service des trois derniers KC-135RG, signe la fin définitive de cette flotte vieillissante et la mise en sommeil de l’escadron 4/31 « Sologne », clôturant un chapitre majeur de l’aviation française.

Transition vers l’A330 MRTT « Phénix »

L’Airbus A330 Multi Role Tanker Transport, désigné « Phénix » dans l’armée française, représente un saut qualitatif important.

Basé sur l’A330-200 civil, ce MRTT est une plateforme polyvalente conçue pour le ravitaillement en vol et le transport stratégique. Propulsé par deux moteurs Rolls-Royce Trent 700, il peut embarquer jusqu’à 111 tonnes métriques de carburant, soit près de sept fois la capacité du KC-135, et transférer 50 tonnes lors d’une même mission.

Ses systèmes de ravitaillement comprennent la perche aérienne Airbus pour les appareils à réceptacle, tels que le F-16 ou le F-35A, ainsi que des pods sous-ailes Cobham 905E pour les avions à sonde comme le Rafale, l’Eurofighter Typhoon ou le F-18. Il peut également transporter 272 passagers ou jusqu’à 40 civières pour des missions d’évacuation sanitaire, en faisant une plateforme polyvalente adaptée tant aux opérations militaires qu’humanitaires.

Le A330 MRTT est équipé de technologies de pointe, notamment un système de vision amélioré et la capacité de ravitaillement automatisé en vol [A3R], réduisant la charge de travail des opérateurs et augmentant la sécurité lors des opérations complexes.

Son autonomie dépasse les 7 000 milles nautiques, ce qui lui permet d’appuyer des missions lointaines, comme le déploiement Pégase 23 dans l’Indopacifique, où cinq A330 MRTT ont accompagné des Rafale et des A400M pour atteindre la région en 72 heures.

La flotte « Phénix », opérée par la 31e escadre de ravitaillement en vol et de transport stratégique à Istres, a déjà cumulé plus de 18 000 heures de vol depuis la première livraison en 2018, attestant de sa fiabilité lors d’opérations de dissuasion nucléaire et d’interventions conventionnelles, y compris au Niger et en Nouvelle-Calédonie.

La transition vers l’A330 MRTT a été accélérée par la livraison de la treizième unité à Istres, dans le cadre d’un programme quadriennal lancé en 2014 visant à acquérir 15 avions d’ici 2028.

Ces appareils, issus de fuselages d’occasion transformés à l’usine Airbus de Getafe en Espagne, seront livrés entre 2025 et 2028. L’intégration de la flotte « Phénix » dans le triptyque de la dissuasion nucléaire française – composé des Rafale, des missiles ASMP-A et des ravitailleurs – souligne son importance stratégique, offrant portée et flexibilité indispensables pour les missions nucléaires réactives et réversibles.

Coûts et retour sur investissement

La transition du KC-135 vers l’A330 MRTT a impliqué une réflexion financière importante, cherchant à équilibrer un coût initial élevé avec des gains d’efficacité opérationnelle sur le long terme. L’acquisition des 15 A330 MRTT par la France, valorisée à environ 3,4 milliards d’euros, inclut la conversion des fuselages commerciaux, l’intégration de systèmes sophistiqués ainsi que l’assistance au démarrage.

L’achat de deux A330-200 d’occasion auprès d’Avianca dans le cadre d’une commande complémentaire de 1 milliard d’euros en 2018 a permis de réduire les coûts comparé à l’achat neuf, en conformité avec la stratégie française d’optimisation des dépenses de défense dans un contexte de reprise économique.

Bien que le coût unitaire exact n’ait pas été officiellement communiqué, les estimations industrielles situent le prix d’un A330 MRTT entre 200 et 250 millions d’euros. Ce montant reste nettement supérieur à celui du KC-135, moins onéreux à l’achat mais plus coûteux à maintenir en raison de son âge et de son obsolescence.

La justification économique du MRTT repose sur sa polyvalence, qui permet de réduire la nécessité de disposer à la fois de plateformes dédiées au transport et au ravitaillement. Un seul A330 MRTT peut accomplir des missions qui auparavant exigeaient plusieurs avions de type KC-135 ou A310/A340, optimisant ainsi les coûts d’exploitation sur le long terme.

B. Nikolov