Le Secrétaire à la Défense a annoncé en novembre une réforme sans précédent du système d’acquisition, visant à accélérer la mise à disposition des capacités critiques à nos combattants. Un pilier fondamental de cette réforme est la politique dite « commercial first », qui repose sur plusieurs initiatives : mobiliser des autorités d’acquisition peu utilisées, maximiser le recours à des contrats non traditionnels et multiplier les appels d’offres plus flexibles. Cette approche privilégie avant tout la recherche d’une solution commerciale existante. Si une solution commerciale immédiate ne suffit pas, les responsables de l’acquisition cherchent alors à l’adapter. Et ce n’est que lorsque cette voie échoue que le développement spécifique est envisagé.
L’esprit de cette politique est de contourner l’incertitude liée au développement afin de fournir rapidement une solution opérationnelle, même si elle ne répond pas à tous les critères mineurs. Toutefois, comme le soulignait l’économiste Thomas Sowell, « il n’existe pas de solutions, seulement des compromis ». La stratégie « commercial first » implique des compromis, tels que les coûts élevés des licences ou les restrictions liées aux droits sur les données dans l’acquisition de logiciels. À l’époque de l’annonce, ces compromis étaient jugés acceptables face à l’alternative d’une longue phase de développement.
Depuis, la donne a considérablement évolué. Les entreprises constatent une croissance exponentielle des capacités offertes par les grands modèles de langage, une adoption accrue de protocoles d’interaction optimisés pour l’intelligence artificielle (IA), ainsi que la multiplication d’outils dits « agentic » qui abaissent drastiquement les barrières au développement de logiciels.
Il ne fait aucun doute que le département doit poursuivre ses acquisitions de logiciels commerciaux. Cependant, il est désormais indispensable d’examiner avec plus de discernement ce qui doit être acheté commercialement et comment exploiter ces avancées pour ses besoins internes. Il serait pertinent d’acheter commercialement des infrastructures, des outils agentic ainsi qu’un accès aux modèles d’IA, afin de doter les équipes de développement internes. Ce changement permettrait de concevoir presque tous les systèmes et applications en interne, avec une réactivité inédite et une pleine propriété gouvernementale, tout en réduisant considérablement les coûts actuels.
Mon expérience avec l’IA agentic
Alors que plusieurs services militaires déploient encore l’accès à des modèles d’IA via des interfaces simples de type « chat », j’ai eu l’opportunité rare d’utiliser une IA véritablement agentic, capable de planifier et exécuter des tâches en s’appuyant sur des données et outils extérieurs à la fenêtre de dialogue. Dans le cadre d’un programme pilote lancé par le Bureau du chef de l’information de l’Armée et le Bureau de l’assistant secrétaire de l’Armée pour l’acquisition, la logistique et la technologie, quelques centaines de militaires et civils ont pu accéder à un environnement de développement accrédité, à une infrastructure agentic et à une grande variété de modèles d’IA, pour optimiser leurs flux de travail organisationnels.
J’ai choisi de concevoir une structure de données regroupant les lois, politiques et réglementations américaines relatives à l’acquisition, optimisée pour la recherche via une IA agentic, une capacité fondamentale pour soutenir plusieurs projets ultérieurs.
J’ai mis en place des flux de données pour intégrer les sources officielles, incluant lois, réglementations sur les contrats, directives ministérielles et régulations propres à l’armée américaine. Ce corpus équivalait à environ 60 000 pages, découpées en segments allant du paragraphe à la page afin de préserver le contexte juridique complet, le tout structuré en graphes relationnels afin d’établir une hiérarchie documentaire. J’ai ensuite enveloppé cette base dans un serveur utilisant le Model Context Protocol, une norme open source récente optimisée pour les contextes agentic, rendant la structure accessible depuis n’importe quel hôte compatible.
Le projet a nécessité 9 500 lignes de code. En se basant sur le Constructive Cost Model (COCOMO), un outil standard d’estimation des coûts logiciels gouvernementaux, ce prototype aurait demandé entre 6 000 et 7 000 heures de travail, soit 12 à 13 mois pour une équipe de quatre développeurs. En appliquant les taux issus des catégories de main-d’œuvre de la General Services Administration, ce prototype aurait coûté entre 840 000 et 1,2 million de dollars au gouvernement, s’il avait été commandé via un système comparable à un prototype attribué à une petite entreprise de l’armée.
Pour ma part, j’ai réalisé ce projet en moins de 20 heures sur deux week-ends, avec un coût en tokens d’inférence d’IA ne dépassant pas 1 700 dollars.
J’ai aussi documenté et mis à jour de manière itérative l’ensemble du périmètre, des processus, de l’architecture, de l’inventaire des outils et des instructions de déploiement, en des fichiers rédigés en anglais clair, compréhensibles même pour un non-programmeur. Ce travail a pu être transmis à un collègue pour une utilisation durable avec ses propres outils agentic, bien qu’il n’ait pas participé au développement.
Je partage cette expérience non pas pour revendiquer une compétence exceptionnelle, mais pour illustrer la puissance tangible des IA agentic. Ces technologies transforment le codage d’élite en une ressource accessible, délivrée à une vitesse inimaginable il y a quelques mois, et à une fraction du coût traditionnel. Tout cela pourrait, pour le bien du département, révolutionner radicalement le paradigme logiciel quant à ce qu’il achète, produit et la manière dont il le fait.
Exploiter l’industrie pour poser les bases agentic
Au premier trimestre 2026, les principales entreprises spécialisées dans les modèles d’IA ont levé au total 178 milliards de dollars en investissements en capital-risque. Ce montant dépasse de plus de trois fois les 58,5 milliards demandés par le Département de la Défense pour l’année fiscale 2027 en matière d’acquisition liée à l’intelligence artificielle et au commandement et contrôle interarmées multidomaines. Grâce à cet afflux de ressources, les capacités des meilleurs modèles d’IA progressent de manière exponentielle chaque mois. Les armées n’ont ni le temps ni les moyens de développer des modèles équivalents et doivent plutôt acheter un accès aux modèles commerciaux, en optimisant la manière de le faire.
La priorité pour le département doit être l’acquisition d’infrastructures cloud et de services associés — et, si nécessaire, de matériel sur site — afin d’établir des environnements de développement et de production logiciel. Historiquement, les bureaux de programmes spécifiques achetaient ces services de façon éclatée, pour répondre à des besoins très ciblés. Cette approche multipliait les coûts et complexifiait la conformité. Une acquisition centralisée consoliderait ces coûts au niveau de l’ensemble du département, réduirait les frais indirects par programme et offrirait un socle commun et accrédité pour toutes les équipes.
Ensuite, il convient de se concentrer sur l’achat d’outils agentic, c’est-à-dire des logiciels permettant aux modèles d’IA d’interagir avec des ressources et outils externes. Le département devra se doter de solutions variées adaptées à une diversité d’utilisateurs : le militaire au contact, qui utilisera une interface de type chat simple et guidée, mais aussi les développeurs qui ont besoin de plus de transparence et de personnalisation pour créer des systèmes d’entreprise complexes. Ces outils doivent être indépendants de tout modèle IA spécifique, pour profiter des meilleures capacités disponibles. Les progrès très rapides de l’IA démontrent le risque de « parier » sur un seul modèle, qui pourrait rapidement devenir obsolète. Les tendances actuelles prouvent la nécessité d’une approche agnostique.
Pour rester agnostique face aux modèles, le département devrait éviter d’acquérir directement l’accès aux modèles et privilégier des services dits « passerelles IA » (AI gateway). Ces services permettent d’accéder à plusieurs modèles via un unique point d’entrée, avec une gestion centralisée, le respect des normes et une tarification forfaitaire. Cela offre la possibilité d’utiliser le modèle le plus adapté à chaque tâche. En cas d’évolution ou d’apparition d’un modèle plus performant, il est ensuite facile d’adapter les flux de travail sans rupture majeure. Certes, ces services engendrent un surcoût, mais il s’agit d’un investissement pour sécuriser la flexibilité face à la volatilité des capacités des modèles. Ils offrent la meilleure sélection, facilitent les transitions et délestent le département des contraintes d’intégration technique des nouveaux modèles.
Le département ne peut non plus ignorer les avancées de la communauté open source. Des modèles comme la série Gemma développée par Google, des outils agentic tels que Hermes Agent ou Open Code, et des supports comme Open Notebook ou Honcho, proposent de très belles performances sans frais de licence. Si certains redoutent les risques de sécurité liés au code open source, ce souci concerne en réalité tous les logiciels, qu’ils soient commerciaux ou développés en interne. Il convient d’appliquer les mêmes contrôles : analyses de code, tests « red team » pour détecter les failles, et recours à des référentiels contrôlés en interne plutôt qu’à des bibliothèques publiques. La transparence du code open source, qui peut être examinée en profondeur, est d’ailleurs un avantage par rapport aux logiciels propriétaires. Ces démarches exigent du temps et des ressources, mais enrichissent le panel d’outils, réduisent les coûts récurrents et limitent la dépendance aux solutions payantes.
Pour acquérir ces services commerciaux, le département doit s’appuyer sur les initiatives de la politique « commercial first ». La voie d’acquisition des services, rarement utilisée, est particulièrement prometteuse. Elle offre un faible seuil d’entrée et convient à des contrats d’entreprise couvrant de nombreux utilisateurs et organisations. Les appels d’offres permanents avec possibilité de réouverture tout au long de l’année favorisent une compétition continue, laissant l’industrie proposer ses meilleures solutions actuelles. Les capacités retenues devraient alors être intégrées à des contrats multi-attributaires, avec des tarifs négociés et des commandes en fonction des besoins. Chaque contrat devra inclure plusieurs options : divers fournisseurs cloud, services passerelles, outils agentic. Cette diversité encourage la concurrence au sein de l’industrie, stimule les innovations, et évite d’être prisonnier d’un fournisseur unique.
Les limites du « commercial first »
Avec l’infrastructure et les capacités d’IA acquises, les forces armées seront en mesure de développer toutes leurs applications internes, parfaitement adaptées à leurs processus, sans licences récurrentes ni contraintes propriétaires. Si toutefois un achat commercial d’application ou de système d’entreprise est envisagé, il devra s’inscrire dans un nouveau paradigme : la technologie agentic actuelle permet aux services de développer eux-mêmes rapidement et à moindre coût leurs logiciels.
Les solutions « fermées » demandant une adoption complète pour être utiles ne doivent plus être envisagées. Le logiciel doit s’intégrer dans un vaste écosystème d’applications et bases externes, avec des agents d’IA capables d’interagir avec d’autres systèmes. Il faut rester vigilant vis-à-vis de dirigeants commerciaux séduisants qui vendraient des chatbots déguisés en technologies agentic.
Plus délicatement, les services doivent envisager de se détourner progressivement des grandes plateformes de données monolithiques. Si ces plateformes ont d’abord permis d’accéder et de créer des liens entre des ensembles de données autoritaires jusqu’alors cloisonnés, elles représentent aujourd’hui des coûts importants. Leur utilité diminue avec la montée de nouveaux protocoles agentic d’interaction et de récupération des données. Dans la demande de budget pour l’exercice 2027, 2,3 milliards de dollars sont spécialisés pour les licences et services des systèmes Maven Smart System et Joint Fires Network, sans compter d’autres plateformes de données d’entreprise. Au-delà du coût, la mise en relation des données, la cartographie des ontologies et la création de visualisations mobilisent beaucoup de ressources humaines. Le coût d’un changement de plateforme est tel que le département se retrouve enfermé dans une solution unique, perdant leverage et pouvoir d’achat, en contradiction avec ses propres principes d’architecture ouverte.
Ces dépenses annuelles et ces verrous fournisseur pourraient être évités grâce à l’adoption de nouveaux protocoles agentic d’interaction, notamment le Model Context Protocol, déjà adopté par l’industrie, y compris par certains grands fournisseurs de données. Basé sur ce protocole open source, le département pourrait construire ses propres serveurs Model Context Protocol autour de toutes ses sources de données officielles. Les données seraient alors accessibles en temps réel à tout agent IA compatible capable de requêter ces serveurs, sans nécessiter d’intégrations complexes entre systèmes.
Les organisations pourraient alors utiliser librement les applications et visualisations de leur choix, y compris les systèmes actuels, mais en se délestant du coût et de la complexité du stockage et de la gestion des données. Cette architecture concrétiserait la vision Data Mesh poursuivie depuis plusieurs années : les données demeurent dans leurs domaines fonctionnels et sont accessibles comme un produit via des interactions agent à agent. Ce protocole, encore récent, soulève des questions de sécurité, détaillées dans une publication de la NSA sur la conception du Model Context Protocol. Des développements conscients et des contrôles rigoureux, notamment l’adoption pleine et entière par le département d’un contrôle d’accès basé sur les rôles étendu aux agents eux-mêmes, permettront de lever ces inquiétudes. D’autres mesures de sécurité comme la limitation des accès aux outils serveur, la restriction des privilèges et la traçabilité sont à prévoir. La mise en place et la sécurisation de ces serveurs nécessiteront des efforts volontaires, mais en valent largement la peine. Pour commencer, le département devrait piloter cette architecture sur certains systèmes d’entreprise, puis, en cas de succès, l’étendre à ses systèmes opérationnels et tactiques. Ainsi, il disposerait enfin d’un écosystème d’architecture ouverte véritablement modulaire, regagnant en choix et pouvoir d’achat, et éliminant les frais de licence récurrents pour des fonctionnalités qu’il pourrait développer à moindre coût.
Donner les moyens aux développeurs existants
Ces outils puissants ne seront utiles que s’ils sont associés à des compétences solides et à une discipline rigoureuse. Malgré la volonté du département d’automatiser des tâches et flux de travail au plus près des utilisateurs, il demeure indispensable d’avoir des développeurs maîtrisant les bonnes pratiques logicielles pour bâtir des structures et logiciels adaptés à l’entreprise. Trop souvent, les médias relatent des échecs générés par des applications agentic sans protections adéquates, provoquant des incidents majeurs.
Le département possède déjà plusieurs entités dédiées au développement logiciel. L’Armée, par exemple, dispose de centres de science et technologie, du Software and Innovation Center, de la Software Factory, ainsi que de multiples bureaux programmes d’acquisition. Si ces entités étaient équipées de ces outils, elles égaleraient l’industrie en capacité de développement, produisant des logiciels utiles à pleine propriété gouvernementale. Pour maximiser l’efficacité, il suffirait d’introduire une concurrence interne fondée sur un modèle de facturation remboursable, facilitant les interactions interservices et créant une plateforme centrale où bureaux programmes et organisations soumettraient des demandes de travaux que ces équipes pourraient challenger par appels d’offres. Cela inciterait à une création de valeur efficace, portée par une saine compétition interne, sans imposer de réduction de personnel.
Il ne faut toutefois pas s’imaginer qu’une équipe disposant de ces outils puisse créer un système d’entreprise uniquement par « codage intuitif ». En réalité, elle mettrait en place une chaîne de développement agentic aidant et accélérant toutes les phases du projet : décomposition du besoin client, tâches techniques, développement, tests, conformité cyber, documentation, déploiement, exploitation et monitoring. Chaque étape doit inclure une revue humaine critique. La documentation devient vivante, grâce à un processus intégré de suivi et de révision. Maintenir à jour les architectures, les listes de composants logiciels et les procédures devient quasiment automatique. Les agents sont contraints par ces documents de référence, contraints par exemple de vérifier la conformité du code aux critères d’acceptation avant de passer à l’étape suivante, réduisant ainsi les risques d’erreurs ou de dérapages. Le véritable avantage réside dans la facilité de maintenance. Comme l’historique et la conception sont consignés dans des fichiers en langage clair, la continuité des développements est facilitée, même en cas de changements d’équipes ou de pause prolongée, par des personnes ou agents n’ayant pas participé à la création initiale.
Le département doit créer les conditions pour que ces équipes internes puissent immédiatement commencer à produire et livrer de la valeur. Cela passe par la mise à disposition d’environnements de développement et de production pré-accrédités, ainsi qu’un processus d’intégration simplifié pour les développeurs internes. Ces environnements doivent déjà intégrer les outils logiciels approuvés, incluant l’infrastructure agentic et l’accès aux modèles, éliminant ainsi des délais d’accréditation parfois longs, allant de plusieurs mois à un an et demi, avant même de commencer le développement. Le département a engagé des actions pour accélérer cette accréditation, mais centrées sur l’externe. Il faut maintenant y consacrer autant d’urgence en interne. Ces environnements pré-accrédités et une entrée simplifiée permettraient de compresser les délais de livraison logiciel bien plus efficacement que n’importe quelle réforme côté fournisseur, et offriraient la capacité de livrer dès le premier jour, et non après plusieurs mois d’attente.
Une révolution militaire à portée de main
L’IA agentic aura des impacts majeurs dans la société, l’économie et le domaine militaire. Je suis convaincu que cette disruption peut bénéficier au département en lui permettant de mieux remplir sa mission essentielle : former, équiper et mettre en condition les forces armées pour qu’elles puissent combattre et vaincre dans les conflits. Pour cela, il faudra réévaluer ses politiques, y compris les plus récentes. Il faut orienter les achats vers des solutions commerciales ciblées donnant aux forces les outils indispensables. Exploiter pleinement les capacités internes de développement, en les stimulant par une saine concurrence. Briser les cloisonnements interservices, en créant des environnements propices à un développement et un déploiement rapides. Enfin, il convient d’adopter résolument de nouveaux paradigmes architecturaux. Ces initiatives poseront certes des défis, mais leurs bénéfices sont trop importants pour être ignorés.