La Garde nationale américaine sollicite un financement de 2,4 milliards de dollars pour l’acquisition de chasseurs F-15EX et F-35 en 2026. Cette initiative vise à renforcer les capacités aériennes de la Garde nationale dans un contexte géostratégique marqué par la montée en puissance de la région Indo-Pacifique et la nécessité de rivaliser avec la Chine. Toutefois, des contraintes budgétaires et des enjeux politiques pourraient ralentir la modernisation des forces aériennes de réserve.
Le National Guard Bureau a adressé un message clair au Congrès : pour conserver son avantage dans un environnement sécuritaire mondial de plus en plus complexe, il lui faut des avions de chasse plus performants. Dans sa liste des priorités non financées pour l’exercice fiscal 2026, transmise cette semaine, la Garde nationale revendique 1 milliard de dollars pour l’acquisition de neuf Boeing F-15EX Eagle II et 556 millions pour six Lockheed Martin F-35A Joint Strike Fighter.
Cette ambitieuse demande vise notamment à renforcer les capacités de la Garde aérienne dans les États de l’Oregon, Californie, Louisiane et Floride, tout en répondant aux défis stratégiques émergents, principalement dans la région Indo-Pacifique. Cette démarche intervient alors que le Pentagone doit composer avec des contraintes budgétaires serrées, soulevant des questions sur la manière dont le Congrès équilibrera ces besoins de modernisation avec les réalités financières.
La liste des priorités non financées, soumise annuellement et exigée par le Congrès, sert de feuille de route pour des financements supplémentaires que la Garde et d’autres branches militaires solliciteraient si des ressources additionnelles étaient disponibles au-delà du budget officiel du Pentagone.
Alors que l’US Air Force privilégie la préparation opérationnelle et la maintenance dans son plan budgétaire, la liste de la Garde nationale met en avant l’urgence de moderniser une flotte vieillissante, capable de répondre aux missions tant nationales qu’internationales. Avec la montée des tensions dans des zones comme l’Indo-Pacifique et le rôle croissant de la Garde dans le soutien des forces actives, la demande d’avions avancés comme le F-15EX et le F-35 témoigne d’un tournant stratégique vers la préparation à des conflits de haute intensité.
La modernisation par le F-15EX et le F-35 : une nécessité stratégique
La demande d’expansion et de standardisation des escadrons de chasseurs de la Garde nationale repose sur la volonté d’adapter ses moyens aux exigences opérationnelles. Les neuf F-15EX doivent garantir que les unités basées en Oregon, Californie et Louisiane disposent d’un nombre standard d’appareils, avec trois avions de réserve par escadron pour améliorer la disponibilité.
Cette modernisation vise à « renforcer la capacité de chasse avancée pour l’Air Force et la préparation en temps de guerre » des 123e, 194e et 122e escadrons de chasse. Un élément récent complexifie néanmoins ces plans : l’annonce par l’ancien président Donald Trump de la création d’un nouvel escadron de F-15EX à la base aérienne nationale de Selfridge dans le Michigan, ce qui pourrait entraîner une pression accrue sur les ressources et retarder l’introduction des avions dans d’autres États.
Les six F-35A sont quant à eux destinés à renforcer les capacités d’entraînement et de tests. Trois avions serviraient pour un centre de formation en Oregon, afin de préparer efficacement les pilotes aux exigences du chasseur furtif. Les trois autres rejoindraient la flotte d’essais combinée du F-35, basée à la base aérienne d’Eglin en Floride, où ils contribueraient à optimiser l’intégration du F-35 dans des environnements hautement contestés. Selon les documents de la Garde, ces avions supplémentaires sont essentiels pour « satisfaire les exigences d’intégration » et soutenir les opérations face à des adversaires dotés de systèmes avancés de défense aérienne.
Le F-15EX, version modernisée du mythique F-15 Eagle, et le F-35, avion furtif de cinquième génération, proposent des capacités complémentaires. Le premier se distingue par sa puissance de feu et son autonomie, tandis que le second offre furtivité et fusion avancée de capteurs, le rendant apte à divers rôles en guerre moderne. Ensemble, ils doivent permettre à la Garde nationale de soutenir aussi bien la défense intérieure que les opérations à l’étranger, allant de la gestion des catastrophes aux affrontements de haute intensité contre des adversaires semblables.
Le F-15EX : un pilier moderne pour la Garde nationale
Le Boeing F-15EX Eagle II est un chasseur de 4e génération améliorée, conçu pour remplacer les anciens modèles F-15C/D toujours employés par plusieurs unités de la Garde. Propulsé par deux moteurs General Electric F110-GE-129 délivrant chacun jusqu’à 29 000 livres de poussée, le F-15EX peut atteindre Mach 2,5 et possède un rayon d’action opérationnel supérieur à 1 100 miles avec ses réservoirs conformes.
Son radar AESA AN/APG-82[V]1, développé par Raytheon, offre une détection et un suivi supérieurs des cibles, capable d’engager simultanément plusieurs menaces à longue portée. Son système de guerre électronique avancé, l’Eagle Passive/Active Warning and Survivability System (EPAWSS), améliore sa capacité à évoluer dans des environnements contestés en brouillant les radars ennemis et en interceptant les missiles.
Le F-15EX se distingue par une capacité d’emport d’armes exceptionnelle avec 12 points d’emport, pouvant transporter jusqu’à 29 500 livres d’armements, comprenant des missiles air-air (AIM-120 AMRAAM, AIM-9X Sidewinder) et des munitions air-sol comme les JDAM (munitions guidées par GPS) et Small Diameter Bomb (SDB). Il est également conçu pour recevoir des armes hypersoniques futures, telles que l’Air-launched Rapid Response Weapon (ARRW), susceptible de lui conférer un avantage décisif sur les frappes à longue distance.
La Garde a prévu 417 millions de dollars pour acquérir 54 ensembles de réservoirs conformes, afin d’augmenter davantage son rayon d’action, particulièrement adapté aux opérations dans l’immense théâtre indo-pacifique où les distances entre bases sont importantes.
Sur le plan mondial, le F-15EX tient tête à des appareils avancés tels que le russe Su-35 et le chinois J-16. Le Su-35 dispose d’un radar Irbis-E puissant et d’une capacité de charge semblable, mais ses équipements de guerre électronique restent en retrait par rapport à l’EPAWSS. Le J-16 chinois, bien qu’équipé d’un radar AESA, ne bénéficie pas du même retour d’expérience opérationnelle ni de la polyvalence du F-15EX. Le choix de la Garde de privilégier le F-15EX souligne une volonté d’entretenir une plateforme robuste, non furtive, capable de déployer une puissance de feu massive, en complément du F-35 furtif.
Le F-35 : furtivité et fusion des capteurs pour le contrôle des espaces contestés
Le Lockheed Martin F-35A Joint Strike Fighter est la vitrine de la technologie aéronautique moderne, conçu pour pénétrer des espaces aériens fortement défendus et dominer grâce à une conscience situationnelle exceptionnelle. Propulsé par un moteur Pratt & Whitney F135, il atteint Mach 1,6 avec un rayon d’action de 680 miles environ.
Sa furtivité est obtenue par un design à faible observabilité qui réduit drastiquement la section radar, compliquant sa détection par les systèmes ennemis. Son radar AESA AN/APG-81 associé au système Distributed Aperture System (DAS) offre une vision à 360 degrés de l’environnement de combat, permettant une identification rapide des menaces et une coordination en temps réel avec d’autres moyens.
La fusion des capteurs combine les données de son radar, de sa cible électro-optique (EOTS) et de ses systèmes de guerre électronique en un affichage unifié sur le casque du pilote. Cela fait du F-35 un multiplicateur de force, partageant les données de ciblage avec d’autres plateformes, notamment le F-15EX, via des liaisons de données sécurisées comme le Multifunction Advanced Data Link (MADL). L’appareil peut emporter en interne une variété d’armes, telles que les AIM-120 AMRAAM et GBU-31 JDAM, pour conserver sa furtivité, tandis que des points d’emport externes restent disponibles dans des environnements moins contestés.
A l’échelle mondiale, le F-35 n’a pas d’équivalent direct. Le chinois J-20 et le russe Su-57 tentent de rivaliser à la cinquième génération, mais présentent des lacunes : le J-20 excelle en furtivité et portée, mais sa fusion des capteurs demeure moins avancée, tandis que le Su-57 en production limitée souffre de fiabilité moteur et d’un moindre niveau de furtivité. Pour la Garde, la capacité du F-35 à évoluer dans des environnements très contestés, tels que ceux envisagés dans un scénario de conflit avec la Chine, en fait un atout essentiel pour la formation et les missions opérationnelles.
Contexte stratégique : l’Indo-Pacifique et au-delà
La demande de la Garde nationale pour plus de F-15EX et F-35 est étroitement liée aux priorités stratégiques du Pentagone, en particulier dans la région Indo-Pacifique. Face à la modernisation accélérée de l’armée chinoise, avec le déploiement de chasseurs avancés comme le J-20 et de navires comme le destroyer de classe Type 055, les États-Unis doivent maintenir leur supériorité aérienne dans cette zone.
Le rayon d’action étendu du F-15EX, renforcé par ses réservoirs conformes, le rend idéal pour des missions longue distance à travers le Pacifique, où les bases sont éloignées et les moyens de ravitaillement essentiels. Le F-35, grâce à sa furtivité et à ses capacités en réseau, est adapté à percer les réseaux d’accès et de refus d’accès (A2/AD) chinois, intégrant des systèmes sophistiqués de missiles sol-air tels que le HQ-9.
Le rôle de la Garde dans le soutien aux opérations de l’Air Force active s’est largement accentué ces dernières années. Lors d’exercices comme Red Flag ou lors de déploiements au Moyen-Orient, les unités de la Garde ont démontré leur capacité à s’intégrer parfaitement avec les forces régulières, opérant côte à côte avec des F-15C, F-16, F-22 et F-35.
L’ajout de F-15EX et F-35 renforcerait cette interopérabilité, permettant à la Garde d’assumer des missions plus complexes, de la défense aérienne aux frappes de précision. Cette demande prend aussi en compte le rôle double de la Garde dans la défense nationale, où elle assure des patrouilles aériennes au-dessus du territoire américain, ainsi qu’en appui aux opérations de secours en cas de catastrophe.
Cependant, des défis subsistent. L’annonce d’une nouvelle escadre de F-15EX à Selfridge Air National Guard Base a suscité des inquiétudes chez certains législateurs, qui redoutent des retards dans l’équipement des autres États. Oregon, Californie et Louisiane, déjà prévus pour recevoir des F-15EX, pourraient se heurter à des problèmes de répartition des ressources si cette escadre du Michigan monopolise avions ou budgets. Ce débat illustre la difficulté d’équilibrer modernisation et distribution équitable des moyens dans les unités de la Garde.
Enjeux budgétaires et dynamiques au Congrès
La liste des priorités non financées de la Garde nationale constitue un outil stratégique souvent exploité par le Congrès pour soutenir des dépenses de défense supplémentaires, notamment pour des programmes bénéficiant fortement à l’économie locale. Le F-15EX, produit par Boeing dans le Missouri, et le F-35, assemblé par Lockheed Martin au Texas, génèrent des milliers d’emplois et soutiennent des chaînes d’approvisionnement dans plusieurs États.
Cette dimension économique rend la demande de la Garde politiquement attractive, les législateurs privilégiant fréquemment le financement de programmes profitant à leurs circonscriptions. Par le passé, le Congrès a injecté des fonds supplémentaires pour ces chasseurs, avec douze F-15EX additionnels obtenus en 2021 et un maintien des achats de F-35.
Pourtant, le contexte financier de 2026 est tendu. Le budget proposé du Pentagone, s’élevant à 961,6 milliards de dollars, dépend largement d’une loi de réconciliation controversée destinée à débloquer 113,3 milliards supplémentaires pour la sécurité nationale. Sans ce surplus, la capacité de l’Air Force à soutenir la demande de la Garde sera limitée, d’autant plus qu’elle priorise d’autres programmes majeurs comme le futur chasseur Next Generation Air Dominance (NGAD) et le bombardier B-21 Raider. La liste de la Garde inclut également 203 millions pour la rémunération des techniciens à double statut, 134 millions pour la maintenance aéronautique, et 55,7 millions pour les infrastructures, des postes susceptibles de concurrencer le financement des chasseurs.
Les décisions budgétaires de l’Air Force complexifient encore la situation. En 2025, l’USAF a réduit ses achats prévus de F-35 et F-15EX de six exemplaires chacun, contraintes par les plafonds de dépenses imposés par la loi de responsabilité budgétaire (Fiscal Responsibility Act) de 2023. Le secrétaire à l’Air Force, Frank Kendall, avait alors reconnu la nécessité de « faire des choix difficiles » pour respecter les limites budgétaires. La demande actuelle de la Garde cherche à restaurer et étendre ces acquisitions, mais suscite le scepticisme de certains élus qui doutent que l’achat d’avions supplémentaires soit la meilleure allocation des ressources, en particulier face aux coûts de maintien en condition opérationnelle des flottes existantes.
Leçons historiques : modernisation sous contraintes
La volonté de la Garde nationale d’acquérir plus de F-15EX et F-35 s’inscrit dans une continuité historique de modernisation face à des budgets contraints. Dans les années 1980 et 1990, la Garde est passée d’anciens F-4 Phantom à des F-16 Fighting Falcon et F-15 Eagle, souvent par transferts d’appareils retirés des flottes actives.
Ce schéma de retard dans la modernisation a longtemps été source de frustration pour les responsables de la Garde, qui soulignent que leurs unités, bien qu’engagées régulièrement, disposaient souvent de matériels dépassés. L’introduction simultanée de F-15EX et F-35 marque une rupture, avec un effort pour doter la Garde de matériels neufs alignés sur ceux de l’Air Force active.
Le programme F-22 Raptor illustre les risques liés à la planification des chasseurs modernes. Conçu à l’origine pour une flotte de 750 appareils, il a été limité à 187 exemplaires en raison du coût croissant et des changements de priorités, laissant l’USAF avec un nombre restreint de chasseurs de cinquième génération. Le programme F-35, bien que plus productif, a connu ses propres difficultés, notamment des retards dans les mises à jour logicielles et des coûts d’entretien élevés.
Un rapport du Government Accountability Office de 2021 pointait des taux de disponibilité opérationnelle du F-35 inférieurs aux objectifs, notamment à cause de pénuries de moteurs. La demande de la Garde reconnait ces limites tout en insistant sur l’importance cruciale de ce chasseur pour préparer les missions futures.
Sur le terrain, les F-15 et F-35 ont prouvé leur efficacité. Les F-15C ont été des piliers des opérations au Moyen-Orient, accomplissant des missions de supériorité aérienne en Irak et en Syrie, tandis que les F-35 ont mené des sorties en combat pour Israël et les États-Unis dans des environnements contestés. Ces expériences confirment le besoin d’une flotte moderne et polyvalente capable d’assurer des fonctions allant de la défense du territoire aux opérations expéditionnaires.
L’avenir : défis et opportunités
L’obtention des financements nécessaires pour les ambitions de la Garde dépendra du soutien du Congrès et du déroulement de la loi de réconciliation. Si ce plan est adopté, l’arrivée de nouveaux F-15EX et F-35 renforcera significativement la préparation de la Garde, notamment en Indo-Pacifique face à une Chine en pleine expansion militaire. La capacité du F-15EX à emporter des armes hypersoniques et le rôle du F-35 dans la guerre en réseau positionneront la Garde comme un élément clé de la dissuasion et, le cas échéant, des opérations de combat en environnements à haute menace.
Les progrès technologiques modeleront aussi le futur de la Garde. F-15EX et F-35 sont conçus pour s’intégrer à des systèmes émergents, comme la gestion de combat assistée par intelligence artificielle et les drones « ailiers » autonomes. Le programme Collaborative Combat Aircraft (CCA) de l’Air Force, qui prévoit l’association de chasseurs pilotés avec des drones autonomes, pourrait multiplier l’efficacité des unités équipées de ces avions. Par ailleurs, les unités de formation de la Garde joueront un rôle crucial afin de préparer les pilotes aux tactiques nouvelles et garantir l’agilité de la force.
Sur le plan géopolitique, la modernisation de la Garde impacte également les alliances. Les partenaires de l’OTAN et de la région Indo-Pacifique, dont beaucoup exploitent ou prévoient d’acquérir des F-35, bénéficieront d’une interopérabilité accrue grâce à ces nouveaux appareils. Des exercices comme Red Flag et Pacific Iron attestent déjà de cette synergie, avec des F-15 et F-35 de la Garde opérant conjointement avec des forces australiennes, japonaises et sud-coréennes. L’introduction de chasseurs plus avancés consoliderait ces partenariats, renforçant l’engagement américain en faveur de la défense collective.
Un équilibre délicat entre ambition et réalité
La liste des priorités non financées de la Garde nationale, d’un montant de 2,4 milliards de dollars, traduit une stratégie ambitieuse de modernisation, faisant des F-15EX et F-35 le fer de lance de ce projet. Ces plateformes, aux capacités complémentaires, permettraient à la Garde d’aborder efficacement les défis domestiques et internationaux, allant de la défense aérienne du territoire à la confrontation avec des adversaires de haut niveau.
Cependant, la concrétisation de cette vision reste complexe, en raison des contraintes budgétaires et des priorités concurrentes au sein du Pentagone. Si la demande de la Garde s’impose sur le plan stratégique, elle doit évoluer dans un paysage politique où les intérêts régionaux et les impératifs financiers s’affrontent.
Les enjeux sont de taille. Dans un monde où la sécurité évolue rapidement, le rôle de la Garde comme multiplicateur de force pour l’Air Force s’avère plus crucial que jamais. Reste à savoir si le Congrès accordera les financements indispensables, une décision qui déterminera la capacité de la Garde à disposer des avions de chasse sophistiqués nécessaires pour anticiper les défis à venir.