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Ahmed, les paumes de ses jeunes mains moites, essayait d’occuper son esprit en regardant par la fenêtre de la voiture les véhicules et rickshaws qui défilaient, ainsi que les piétons accomplissant leurs tâches quotidiennes. Il ignorait sa destination, sachant seulement que le conducteur et son superviseur, Ikram, du centre du TTP, pouvaient à tout moment arrêter le véhicule pour qu’il en descende et attende en se déplaçant dans les environs jusqu’à la réception d’un mot-clé précis. Ce message lui avait été envoyé par texto et étudié pendant deux semaines, provenant du commandant en chef à Khost, en Afghanistan.

Ahmed était déjà conscient que c’était son dernier jour sur Terre. Le commandant lui avait réitéré cette vérité à maintes reprises, l’assurant d’un objectif supérieur, d’une récompense céleste immédiate dès qu’il appuierait sur le bouton dissimulé sous sa poche. Ce bouton était relié par deux fils isolés enroulés étroitement autour de sa poitrine, remontant sous sa chemise jusqu’aux charges explosives attachées contre son torse. On lui avait donné des directives strictes : rester discret à l’endroit où il serait déposé et attendre le signal de l’officier.

« Arrêtez ici ! », ordonna Ikram au chauffeur. Au bruit strident des pneus freinant, Ahmed aperçut un carrefour achalandé, des dizaines de Pakistanais ordinaires faisant leurs achats pour l’hiver. Il eut l’impression de ressentir chaque individu passant sur la route. Le moment fatidique était venu. Lorsque la voiture s’éloigna en le laissant seul sur le bord de la route dans ce marché animé, il sut que l’instinct qu’il avait travaillé pendant trois mois était enfin sollicité. Soudain, le téléphone que lui avait remis son superviseur vibra. Il le saisit et lut sur l’écran noir et blanc la phrase suivante : « Loy Afghanistan ». Le battement de son cœur couvrit la sonnerie tandis qu’il glissait son pouce sur le bouton. Il observa les nombreuses personnes autour de lui, puis appuya. D’abord, il ne ressentit rien, puis une lumière éclatante jaillit avant le néant.

L’histoire d’Ahmed n’est pas isolée, mais illustre une problématique grave et sombre qui touche nombre de familles des deux côtés de la frontière internationale entre le Pakistan et l’Afghanistan. Une réalité effroyable qui dure depuis des décennies : un réseau d’enlèvements sévit, où l’organisation terroriste basée en Afghanistan, le Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), recrute des élèves pakistanais et afghans issus principalement de familles pauvres, qu’elle envoie dans ses centres d’entraînement situés dans les provinces afghanes limitrophes du Pakistan.

Ce phénomène d’exploitation trompeuse des civils locaux, souvent au nom de la religion, où les jeunes sont envoyés au-delà de la frontière pour être sacrifiés, constitue un fléau qu’il faut dénoncer, mettre en lumière et combattre, car il menace non seulement la sécurité et la stabilité d’un seul pays, mais celle de toute la région.

Les conséquences concrètes de ces tactiques terroristes sont aussi visibles dans les chiffres : cette année, 75 % des attentats-suicides au Pakistan sont directement menés par des Afghans. La question essentielle est : d’où viennent ces jeunes kamikazes ? Qu’est-ce qui les pousse à abandonner les comforts de leur foyer, à suivre un entraînement terroriste et à se faire exploser au Pakistan ? Les motivations peuvent être personnelles, issues d’acteurs étatiques ou non étatiques hostiles, ou plus profondes, mais chacun est libre de tirer ses propres conclusions. Le TTP trouve aisément des adolescents dans certains villages des deux côtés de la frontière pour les emmener dans des camps d’entraînement au maniement de dispositifs explosifs portés par l’individu (PBIED), situés en plein cœur de l’est rural afghan. Il serait naïf de négliger l’influence des facteurs socioéconomiques qui facilitent le recrutement de ces jeunes comme porteurs d’explosifs humains.

Les attentats-suicides sont la méthode privilégiée par le TTP et d’autres groupes terroristes afghans en raison de leur létalité et leur pouvoir destructeur supérieurs. Cette tactique permet aux auteurs de masquer les armes, d’opérer des ajustements de dernière minute, et supprime le besoin d’un plan d’évasion, d’une équipe de secours ou d’une détonation retardée. Sur le plan statistique mondial, bien que ces attaques ne représentent que 4 % des attentats terroristes entre 1981 et 2006, elles ont causé 32 % des morts liés au terrorisme (14 599 décès). Parmi elles, 90 % ont eu lieu en Afghanistan, en Irak, en Israël, dans les territoires palestiniens, au Pakistan et au Sri Lanka. À la moitié de 2015, près de trois quarts des attaques-suicides étaient concentrées en Afghanistan, au Pakistan et en Irak. Ces attentats constituent une arme de guerre psychologique destinée à semer la peur dans la population ciblée, à réduire les zones perçues comme sûres, et à éroder le « tissu de confiance qui maintient les sociétés ensemble ». Le TTP exploite cette réalité au détriment des familles vulnérables, souvent en détruisant le seul pilier économique de leur génération suivante, illustrant ainsi l’extrême détermination du groupe à atteindre ses objectifs terroristes.

Le plus alarmant dans cette tragédie est que dans près de 90 % des cas où des adolescents sont enlevés au sein de leur famille, la plupart souhaitent revenir et leurs parents font tout ce qui est possible pour les retrouver. Pourtant, le TTP persiste dans cette stratégie brutale, retenant des dizaines d’enfants contre leur gré dans des grottes obscures et des centres d’entraînement terroristes. Dans la prochaine partie de cet exposé, nous présenterons des témoignages véritables illustrant comment ces jeunes vies sont détruites au profit des intérêts infâmes d’organisations comme le TTP, financées par des sponsors étrangers du terrorisme, cherchant à déstabiliser les régions d’où ils recrutent.