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William D. James, auteur de British Grand Strategy in the Age of American Hegemony (Oxford University Press, 2024), explore les transformations récentes de la grande stratégie britannique face à un ordre mondial de plus en plus instable et à une Amérique moins engagée. Ce questionnement se pose avec acuité dans un contexte où le Royaume-Uni reconsidère ses alliances et ses priorités stratégiques.

En juin dernier, des universitaires et officiers navals des pays de l’OTAN se sont réunis en Allemagne pour le Symposium international sur la puissance maritime de Kiel, à l’issue de l’exercice annuel Baltic Operations et du célèbre festival maritime Kieler Woche. Habituellement, les États-Unis occupaient la place centrale dans les débats. Cette année, leur présence était nettement moindre.

Cela s’explique en partie par la mobilisation de navires de la marine américaine affectés au conflit israélo-iranien, mais aussi à cause de restrictions de déplacements imposées par le Département américain de la Défense. Ceux qui étaient présents se montraient embarrassés, empreints de regrets. Au petit-déjeuner, entre anciens amis américains, la conversation oscillait entre constats sombres et ironie. La question soulevée dès l’ouverture portait sur la nature que pourrait prendre la puissance maritime européenne en l’absence des États-Unis.

Les intervenants, un Finlandais, un Allemand et un Britannique (l’auteur), ont tenté d’exposer la perspective britannique. La centrale relation anglo-américaine, conjuguée à l’histoire complexe du Royaume-Uni avec l’Union européenne, notamment après le Brexit, rend la tâche ardue. Faut-il s’attendre à un lent déclin de l’alliance transatlantique ? La grande stratégie britannique doit-elle désormais davantage s’ancrer en Europe ?

L’auteur s’appuie sur un sondage de décembre 2024 publié par le Policy Institute du King’s College London qui illustre nettement ce basculement. 53 % des Britanniques préfèrent aujourd’hui l’Europe aux États-Unis comme principal allié, contre seulement 31 % en faveur de l’Amérique. Ce renversement est d’autant plus saisissant qu’en 1967, lors d’un sondage similaire, 53 % des Britanniques privilégiaient déjà les États-Unis contre 33 % pour l’Europe. À chaque époque, la menace principale venait de Moscou. Durant la Guerre froide, les Britanniques avaient davantage confiance en la protection américaine contre l’URSS, tandis qu’en 2024, celle-ci s’effrite face à l’agression russe.

Cette évolution reflète une réalité stratégique importante : le Royaume-Uni va devoir trouver une voie autonome loin de l’égide américaine. William D. James rappelle heureusement que le pays a toujours conservé une marge d’autonomie significative dans sa grande stratégie, plus importante que ce que l’on pourrait croire. La question n’est donc pas de savoir si le Royaume-Uni est capable d’élaborer une grande stratégie, mais plutôt de mesurer la qualité de cette dernière.

Qu’est-ce que la grande stratégie britannique ?

Après la Seconde Guerre mondiale, la grande stratégie britannique est souvent perçue comme entièrement dictée par la puissance américaine. Sous la domination américaine, la capacité britannique à mener une politique stratégique autonome aurait été réduite à néant, rendant la notion même de grande stratégie « britannique » obsolète. Depuis 1945, le Royaume-Uni aurait essentiellement joué le rôle de facilitateur entre Washington et Bruxelles, maintenant l’engagement américain en Europe tout en restant au cœur des décisions occidentales. Lord Hastings Ismay, premier secrétaire général de l’OTAN, avait résumé cette ligne directrice par sa célèbre formule : « garder l’Union soviétique à l’écart, les Américains engagés, et contenir l’Allemagne ». Par conséquent, la politique britannique s’est souvent alignée sur les intérêts américains, de la participation à des missions conjointes au Moyen-Orient et dans les Balkans, à la coopération en matière de renseignement via l’alliance Five Eyes. Le nucléaire britannique repose d’ailleurs sur des technologies américaines.

Cependant, William D. James propose une réévaluation de cette vision. Même dans un contexte de domination américaine écrasante, les décideurs britanniques ont continuellement pratiqué une réflexion stratégique, même sans la conceptualiser sous ce terme. Ce qui fait débat, ce n’est pas l’absence de stratégie, mais sa qualité et sa cohérence. Depuis plusieurs décennies, la grande stratégie britannique semble avoir perdu en efficacité, avec des décisions parfois incohérentes ou mal calibrées. Le vrai enjeu est donc la compétence stratégique plutôt que son existence.

Trois exemples historiques illustrent cette ambivalence :

  • Durant la Seconde Guerre mondiale, la grande stratégie britannique fut claire et efficace, avec des priorités bien établies et des objectifs long terme.
  • À l’opposé, l’intervention britannique dans la guerre d’Irak en 2002-2003 illustre une stratégie mal pensée, déséquilibrée notamment dans l’évaluation de la menace et des conséquences. Cette décision déplaît car elle semble avoir été davantage motivée par des impératifs d’alliance américaine que par les intérêts nationaux.
  • Le retrait britannique « à l’Est de Suez » dans les années 1960 est un cas plus nuancé. La décision initiale, justifiée par des contraintes économiques et un changement de paradigme mondial, visait à gérer le déclin impérial de manière ordonnée. Pourtant, la mise en œuvre fut précipitée et chaotique, révélant un écart entre stratégie et exécution.

Ces cas témoignent du caractère inégal de la grande stratégie britannique, oscillant entre clarté et maladresse.

Agir sans l’Amérique

Lors du forum de Kiel, l’auteur a expliqué combien les Etats-Unis sous la présidence Trump ont adopté un repli unilatéral, abandonnant le multilatéralisme au profit d’une vision transactionnelle et pragmatique. Des propos dédaigneux, comme un vice-président qualifiant le Royaume-Uni de « pays au hasard », ainsi que des menaces répétées envers l’OTAN, ont suscité des doutes sérieux sur la fiabilité américaine dans la sécurité européenne. La clause de défense collective de l’article 5, au cœur de l’OTAN, a même été remise en question publiquement.

Cette approche illustre une rupture majeure avec le consensus d’après-guerre. Même si Trump ne peut pas briguer un troisième mandat en 2028, sa redéfinition de l’idéologie républicaine laisse penser que ce tournant politique pourrait perdurer au-delà de son mandat. Et le retour à une position plus traditionnelle américaine n’effacera pas rapidement les conséquences de ces quatre années.

Quel impact pour Londres ? Le Premier ministre Keir Starmer tente d’éviter de trancher entre transatlantisme et rapprochement européen, insistant sur l’importance des deux liens. La revue stratégique de défense 2025 reflète ce double attachement. Néanmoins, la réalité pousse à un choix inévitable. Présenter le Royaume-Uni comme un simple satellite de Washington est erroné et politiquement problématique. L’alignement anglo-américain a reflété des objectifs partagés et non une dépendance ; mais ces objectifs communs subsistent-ils encore ?

Le Royaume-Uni doit entamer une réflexion stratégique sérieuse. Son engagement dans l’ordre international mené par les États-Unis depuis 1945 a répondu à ses intérêts. Pourtant, il a aussi démontré la capacité à suivre une voie indépendante lorsque nécessaire. Faut-il maintenir l’alignement avec une Amérique devenue imprévisible et changeante, ou renforcer les liens avec une Europe qui, malgré ses limites, construit une identité défensive cohérente ?

Cette question est cruciale. S’en remettre à un retour à la « normale » américaine après Trump n’est pas une stratégie viable. La grande stratégie demande des actions, non de la nostalgie. Aujourd’hui, la voie la plus prometteuse pour le Royaume-Uni passe par l’Europe, en prenant un rôle actif dans la coopération de défense du continent, plutôt qu’en restant passif.

Ce tournant comporte à la fois risques et opportunités. Sans le leadership américain, des vides stratégiques apparaîtront, que des adversaires tels que la Russie ou la Chine tenteront d’exploiter. Toutefois, pour la première fois depuis plusieurs décennies, l’Europe a une chance de définir un chemin stratégique propre, moins dépendant de Washington, et le Royaume-Uni peut en être un acteur majeur. Il dispose encore d’une capacité militaire de pointe, d’un réseau diplomatique mondial et d’un service de renseignement exemplaire. En outre, il apporte une expérience d’engagement international et, point crucial, une volonté de se réinventer.

Certains craignent qu’un virage trop prononcé vers l’Europe n’éloigne les États-Unis et n’amoindrisse la « relation spéciale ». Or, cette relation est aujourd’hui davantage sentimentale que stratégique, fruit de l’histoire plus qu’un programme d’avenir adapté aux intérêts britanniques actuels. Le sondage l’atteste : l’opinion publique britannique perçoit clairement que ses intérêts convergent de plus en plus avec l’Europe, tant en matière de valeurs que de menaces communes.

En définitive, il s’agit d’une question d’autonomie. Le Royaume-Uni doit prendre en main son avenir stratégique, reconnaître l’évolution des alliances et montrer le courage de s’adapter. Les États-Unis resteront un partenaire proche, mais ne peuvent plus constituer le seul pilier de sa stratégie. L’Europe, malgré ses imperfections, offre une opportunité non seulement de coopération mais aussi de leadership. Le Royaume-Uni a les capacités pour jouer un rôle moteur dans cette construction, et la grande stratégie britannique possède des bases solides d’autonomie à exploiter. La seule vraie interrogation est désormais celle de la volonté.

Emma Salisbury, Ph.D., est chercheuse senior non résidente au Programme de sécurité nationale de l’Foreign Policy Research Institute et associée au Royal Navy Strategic Studies Centre.