En l’espace de trois semaines en juin, le monde a été témoin de trois opérations militaires hors norme : la destruction par l’Ukraine de la flotte russe de bombardiers stratégiques, la neutralisation éclair par Israël des dirigeants clés et des systèmes de défense aérienne iraniens, ainsi que les frappes ultra-longue portée des États-Unis sur le site nucléaire de Fordo et d’autres installations iraniennes. Ces opérations, audacieuses par leur ampleur, ont en commun une surprise : une communication détaillée et quasi immédiate des opérations menées. Contrairement aux communiqués limités et très contrôlés habituellement observés lors d’interventions majeures — telles que la traque d’Oussama ben Laden ou l’élimination de Qassem Soleimani —, ces actions ont été accompagnées de déclarations présidentielles suivies de comptes-rendus complets des autorités militaires nationales, enrichis par des médias facilement diffusables : images de drones, vidéos de confirmation et infographies de mission.

La guerre a toujours eu une dimension spectaculaire — ses moyens portent une signification au-delà des seuls effets destructeurs. Ce qui distingue ces opérations de juin, ce n’est pas leur nature spectaculaire, mais leur mode de communication post-opérationnel. À l’instar du « choc et effroi » de la guerre d’Irak en 2003 ou de la couverture médiatique en temps réel de CNN lors de la première guerre du Golfe, ces opérations ont capté l’attention mondiale grâce à de nouveaux outils : médias sociaux, diffusion en temps réel et divulgation exhaustive.

Cette tendance ne se limite pas à ces trois opérations. Les opérations de drones de grande ampleur menées par la Russie contre l’Ukraine, bien que moins médiatisées, ont massivement diffusé des images de drones, reléguant temporairement la rhétorique nucléaire jusqu’alors brandie pour dissuader une intervention occidentale plus directe et efficace. Quant à la réponse iranienne aux frappes américaines, elle est restée symbolique, visant à démontrer une posture de force intérieure sans réelle escalade.

Ces éléments soulèvent une interrogation majeure : la guerre devient-elle plus « performative » ?

La frontière entre signalement stratégique et effet direct

Au XXIe siècle, les grandes puissances ont généralement dissocié leurs opérations à haute visibilité de leurs actions de communication stratégique. Cette séparation, bien que pas toujours absolue, repose sur une logique de limitation et de contrôle : les opérations militaires exigent une certaine confidentialité pour préserver les capacités et avantages tactiques, tandis que la communication stratégique requiert un message calibré, suffisamment précis pour transmettre des intentions sans déclencher d’escalade non désirée.

Parmi les exemples de signalisation stratégique figurent la rhétorique nucléaire russe destinée à dissuader le soutien occidental à l’Ukraine. Des exercices militaires tels que les « Freedom of Navigation Operations », les manœuvres conjointes massives de la Chine autour de Taïwan ou les exercices combinés de l’OTAN illustrent cette logique. De même, les démonstrations technologiques et les annonces majeures de matériels militaires captent l’attention du public et des décideurs, l’objectif étant ici d’influencer.

En revanche, les opérations militaires effectives — que ce soit des missions clandestines ciblées ou des campagnes plus larges — poursuivent directement des objectifs militaires et coercitifs. Les succès des missions éliminant des chefs adverses ou détruisant des infrastructures critiques reposent principalement sur la réussite de la mission. La fonction communicationnelle est alors intrinsèque à l’action, et les détails opérationnels restent limités, la communication étant davantage contrôlée que déployée.

Les opérations de juin ont, sciemment ou non, fusionné ces deux dimensions, utilisant les canaux opérationnels comme moyens majeurs de communication stratégique. À la différence des précédents conflits télévisés en temps réel, ces opérations ont exposé non seulement le fait mais aussi les moyens et méthodes employés, avec des informations délivrées directement par les plus hautes autorités, intégrant ainsi message stratégique et exécution tactique en une seule démarche.

Coûts actuels et futurs de cette approche

Le recours à une telle transparence dans trois opérations majeures consécutives énonce un changement d’approche dans la gestion de l’information stratégique. Les États concernés ont accepté de sacrifier des informations militaires sensibles — et ce au risque de compromettre la répétabilité de ces méthodes — pour un bénéfice de communication immédiat et puissant.

Ce choix complexe est justifié par certains contextes : par exemple, les technologies de drones ukrainiennes évoluent constamment, rendant rapidement obsolètes certaines méthodes révélées. De leur côté, les États-Unis ont visé à détruire de manière définitive certains sites nucléaires iraniens, limitant la nécessité de garder secrètes les tactiques employées. Cependant, ce calcul comporte aussi des risques non négligeables.

Ukraine a ainsi dévoilé des détails sur ses stratégies d’infiltration par drones, utilisant des camions commerciaux mobiles — des informations qui demanderont des adaptations futures significatives pour maintenir l’efficacité. Israël a mis en lumière ses capacités d’installation de systèmes autonomes et d’infiltration profonde en Iran, suscitant à coup sûr un renforcement des contre-mesures et du renseignement ennemi. Les États-Unis, quant à eux, ont divulgué des tactiques de leurstratégie de diversion, notamment l’envoi de bombardiers B-2 vers le Pacifique en guise de leurre, ce qui pourrait aujourd’hui limiter cette tactique face à des adversaires plus avertis.

Malgré ces risques, les avantages stratégiques paraissent prévaloir. L’exposition par l’Ukraine de l’usage coordonné de 117 drones sur un vaste espace russe a mis en lumière la vulnérabilité ennemie tout en renforçant le moral domestique et la crédibilité internationale. L’importance de l’infiltration du Mossad en Iran soutient la dissuasion régionale plus qu’elle ne la compromet. Pour les États-Unis, la complexité et la portée globale de l’Opération Midnight Hammer — impliquant plus de 125 aéronefs, sept bombardiers furtifs B-2, des missiles Tomahawk lancés depuis un sous-marin et une coordination internationale poussée — a envoyé un message clair de supériorité technologique et d’envergure mondiale, particulièrement destiné à l’Indo-Pacifique.

L’influence comme nécessité stratégique

Dans le cadre moderne des opérations d’information, il est prévisible que la guerre tende vers plus de « spectacle ». Les campagnes d’influence, aussi réussies soient-elles, doivent sans cesse capter l’attention, dans un monde saturé d’informations et confronté à la concurrence des récits adverses. La radicalisation des démonstrations crédibles et marquantes devient alors un levier essentiel.

Le cas ukrainien illustre cette nécessité. Après des revers militaires et des négociations de paix au point mort, l’opération Spider’s Web a rebattu les cartes en montrant une capacité crédible de frappes profondes, modifiant l’appréciation militaire et renforçant l’engagement international.

Israël, confronté à un soutien international en déclin dans le cadre de ses opérations à Gaza, à l’évolution du programme nucléaire iranien et aux incertitudes régionales, a dû agir promptement et avec précision pour préserver son alliance sans provoquer d’escalade. La stratégie de communication de l’Opération Rising Lion a fait valoir la précision et la profondeur du renseignement, détournant l’attention de Gaza vers une posture maîtrisée.

Les États-Unis, face à une compétition stratégique grandissante avec la Chine dans la « zone grise », ont démontré avec l’Opération Midnight Hammer leur capacité à opérer globalement avec une logistique complexe et une coordination multi-domaines. Cette démonstration de force conventionnelle répond aux interrogations sur leur puissance stratégique, surtout en lien avec les tensions croissantes autour de Taïwan.

Les limites de la répétition

L’histoire montre que les méthodes militaires spectaculaires perdent de leur efficacité lorsqu’elles sont répétées. Par exemple, lors de la Première Guerre mondiale, les Q-ships britanniques — navires marchands armés camouflés — ont d’abord surpris les sous-marins allemands, qui ont ensuite adapté leurs tactiques, rendant obsolète cette méthode.

De même, les frappes précises par drones suscitèrent un fort impact psychologique et une couverture médiatique soutenue au début de la « guerre contre le terrorisme », mais sont devenues routinières au fil des années, n’émergent dans les médias qu’en cas d’opérations très remarquées. La révolution de la guerre par drones en Ukraine a redonné de l’importance au sujet, mais une usure médiatique semble inévitable.

Cependant, les opérations de juin démontrent qu’une stratégie de divulgation plus détaillée peut servir divers objectifs stratégiques, qu’il s’agisse de multiplier la force d’acteurs limités comme l’Ukraine ou d’affirmer la domination de puissances majeures telles que les États-Unis et Israël. Cette polyvalence indique qu’il s’agit d’un outil stratégique adaptable, plus que d’un simple effet de mode. Si ces opérations furent avant tout des succès militaires, leur dimension « performative » amplifie leur portée et efficacité.

La guerre performative et les atouts américains

Ces opérations illustrent l’extrémité d’un spectre où s’inscrit la guerre performative, mais leur importance stratégique réside dans les principes qu’elles incarnent et que d’autres opérations de haute envergure peuvent appliquer. Les États-Unis, qui mènent plus d’opérations stratégiques que tout autre pays, disposent de nombreuses occasions d’utiliser ce levier, sans nécessité de recourir systématiquement à des opérations globales comme Operation Midnight Hammer.

Le rythme opérationnel américain à un niveau stratégique confère un avantage unique. Alors que les adversaires organisent ponctuellement des démonstrations spectaculaires, les États-Unis réalisent régulièrement des missions susceptibles d’être mises en valeur selon cette approche, à condition d’intégrer une stratégie de communication adaptée dès la planification. Si l’infrastructure est disponible et les opérations en cours, seule la coordination systématique entre opérations et communication nécessite encore un développement.

Les critiques sur les capacités américaines en opérations d’information existent depuis des années, et les améliorations nécessaires se font attendre. La guerre performative offre une voie alternative, s’appuyant sur les forces opérationnelles existantes et un focus d’influence plus intégré. Une stratégie de divulgation cohérente et intégrée à la cadence des opérations globales américaines représente un atout d’influence significatif, difficilement imitable par des rivaux.

La guerre devient donc plus performative, ou du moins, les États prennent conscience de l’intérêt stratégique de cette dimension. Les opérations de juin sont révélatrices de cette évolution, et d’autres pays sont appelés à suivre ce modèle. Il appartient aux États-Unis de saisir cette opportunité et d’en définir activement les contours stratégiques.

Jordan Spector est officier dans la marine américaine et fellow politico-militaire à la School of Advanced International Studies de l’Université Johns Hopkins. Diplômé de l’US Naval Academy et de la Naval Postgraduate School, il a publié dans Proceedings. Les opinions exprimées dans cet article sont personnelles et ne reflètent pas la position officielle de la marine américaine, du Département de la Défense ou du gouvernement des États-Unis.

Photo : Joshua Hastings / U.S. Air Force