Depuis 2014, je me rends régulièrement en Australie pour rédiger des rapports de séminaires pour la Sir Richard Williams Foundation. Mon engagement profond envers la relation entre les États-Unis et l’Australie s’accompagne d’une préoccupation plus large : la montée d’un autoritarisme multipolaire et la menace qu’il représente pour nos démocraties.
Ayant passé une grande partie de ma vie à analyser la menace soviétique en Europe, j’ai été témoin de l’évolution géopolitique mondiale, notamment le passage d’un monde bipolaire, dominé par l’URSS et les États-Unis, à une réalité multipolaire marquée par l’émergence de démocraties, de régimes autoritaires et d’un nouvel espace européen influencé par les migrations du Moyen-Orient.
L’ascension de la Chine sous la présidence de Xi Jinping et la nouvelle narrative transmise par son régime captivent particulièrement l’attention. Mon ami Harald Malmgren, malheureusement décédé cette année, suivait avec acuité ces transformations économiques et stratégiques sur vingt ans, décrivant la conversion des réformes économiques chinoises en un nouvel impérialisme, que l’on peut qualifier de « Xi-isme ».
Un paradoxe majeur réside dans le fait que la Chine se présente à la fois comme un pays pauvre du Sud global et comme un leader des BRICS. Cette posture contraste avec la hardiesse croissante affichée envers l’Australie. Le gouvernement chinois ne masque plus ses intentions : l’ambassadeur de Chine à Canberra a récemment averti l’Australie de ne pas accroître ses capacités de défense, affirmant que la Chine construit seulement une « force militaire normale ».
Selon l’ambassadeur, « la Chine adhère fermement à une politique nationale de défense défensive, avec des dépenses militaires représentant seulement 1,5 % de son PIB, un niveau bien inférieur à la moyenne mondiale et largement en deçà de certains hégémones ou de leurs alliés. En matière de paix et de sécurité, la Chine affiche le meilleur bilan parmi les grandes puissances. Ces dernières années, face à des transformations profondes inédites depuis un siècle, le président Xi Jinping a proposé des initiatives telles que la Global Development Initiative, la Global Security Initiative et la Global Civilisation Initiative, prônant un développement mondial partagé, une sécurité collective et le dialogue interculturel. La Chine continue à apporter son savoir, ses solutions et sa force à la paix et au développement mondiaux. »
Il a également rappelé à l’Australie l’importance de la Chine pour sa prospérité économique, insistant pour que le pays conserve son rôle de fournisseur de matières premières à cette puissance non hégémonique.
« La Chine et l’Australie sont des partenaires économiques et commerciaux importants, avec des structures économiques hautement complémentaires. Les abondantes ressources énergétiques et minières de l’Australie, ainsi que ses produits agricoles distinctifs, ont trouvé un vaste marché d’1,4 milliard de consommateurs en Chine. »
Cette assurance chinoise s’est aussi traduite par des démonstrations de force, notamment lors d’une circumnavigation navale autour de l’Australie, au cours de laquelle la marine chinoise a effectué des exercices de tir en conditions réelles.
Justin Bassi, directeur de l’Australian Strategic Policy Institute, a souligné : « L’Australie ne doit plus être surprise par chaque nouvelle évolution militaire ou de guerre hybride chinoise. La confiance de Pékin grandit dans tous les domaines, y compris le cyberespace. En 2023, des agences chinoises ont été repérées en train de prépositionner des logiciels malveillants destinés à perturber et détruire nos infrastructures critiques, une répétition générale pour d’éventuelles opérations cyber ultérieures. »
« Pour la première fois à l’ère moderne, un adversaire potentiel a répété sa stratégie cinétique de guerre contre l’Australie. Si les Japonais avaient effectué des surveillances avant la Seconde Guerre mondiale, cette circumnavigation accompagnée d’exercices de tir dépasse désormais le simple recueil de renseignements. Pékin prépare depuis longtemps son champ de bataille à travers la présence fréquente de ses navires dans les eaux australiennes, que ce soit pour observer nos exercices ou réaliser des études océanographiques favorables aux opérations sous-marines. »
La « Grande Flotte Blanche » chinoise est passée, mais son impact est clairement ressenti.
Au cours des vingt dernières années, les réformes économiques chinoises ont ouvert des opportunités mutuellement bénéfiques avec les démocraties, surtout avec l’Australie, dont le boom des ressources a profondément modifié l’économie nationale.
Cependant, beaucoup n’avaient pas anticipé que Pékin utiliserait ce succès économique pour alimenter des ambitions impérialistes plus larges.
Le passage des réformes pragmatiques de Deng Xiaoping à un nationalisme affirmé sous Xi Jinping marque une rupture. Sous sa direction, la Chine n’a plus caché ses ambitions, mais projette désormais son influence à travers le monde.
Cette confiance nouvelle s’exprime à travers des initiatives comme « la Ceinture et la Route » et des revendications territoriales toujours plus agressives en mer de Chine méridionale.
Un paradoxe saisissant réside dans le contraste entre les discours chinois et leurs actes. Bien que seconde économie mondiale avec un budget militaire rivalisant ceux des grandes puissances, la Chine persiste à se présenter comme un pays en développement et un champion des pays du Sud.
Cette posture vise à affirmer une autorité morale tout en menant des politiques que beaucoup assimilent à la montée d’une grande puissance cherchant à remodeler le monde à son image.
Le groupe des BRICS illustre bien cette contradiction. La Chine y endosse le rôle de leader des nations en développement défiant l’ordre occidental, alors que ses comportements ressemblent de plus en plus à ceux d’une puissance impériale traditionnelle.
Ce décalage entre rhétorique et réalité est devenu une caractéristique marquante de la diplomatie contemporaine chinoise.
Le cas de l’Australie illustre comment Pékin traite les puissances moyennes qu’elle considère comme des rivales stratégiques. La transition a été rapide et spectaculaire. Là où auparavant les diplomates chinois usaient d’un langage euphorique empreint de respect mutuel, les messages récents adressés à Canberra deviennent de plus en plus directs, voire brutaux.
L’avertissement de l’ambassadeur sur le développement des capacités de défense australiennes marque une rupture majeure avec les normes diplomatiques traditionnelles. Qu’un représentant étranger prétende dicter à une nation souveraine sa politique militaire transgresse des règles respectées depuis des siècles en relations internationales. Cette audace traduit un degré de confiance, ou de surestime de soi, inimaginable il y a dix ans.
Cette nouvelle affirmation s’est notamment exprimée par une reprise, à la manière moderne, de la Grande Flotte Blanche américaine du début du XXe siècle : la circumnavigation navale de l’Australie par la marine chinoise. Ce n’était pas un simple exercice, mais une démonstration de capacités de projection de puissance. Les manœuvres de tir en mer ont envoyé un message limpide sur la portée militaire de Pékin et ses intentions.
Cette démonstration sert plusieurs objectifs : à l’intérieur, elle renforce la narrative d’une Chine forte capable de défier l’hégémonie occidentale ; à l’extérieur, elle avertit Canberra et les autres puissances régionales des capacités et de la volonté croissantes de la Chine à les utiliser.
La stratégie chinoise face à l’Australie s’inscrit dans un schéma plus large : la combinaison de la coercition économique, comme démontré avec la Corée du Sud et le système antimissile THAAD, et l’intimidation militaire, notamment dans la mer de Chine méridionale.
Cela constitue un défi majeur à l’ordre international libéral fondé après la Seconde Guerre mondiale. Ce système, soutenu par l’Australie et ses alliés, repose sur la résolution pacifique des conflits par le dialogue et le droit international, non par la force ou la coercition économique.
La réponse australienne mêle renforcement des capacités nationales et alliances internationales. L’accord AUKUS, réunissant l’Australie, les États-Unis et le Royaume-Uni, en est l’exemple le plus significatif, offrant à Canberra l’accès à des technologies militaires avancées et renforçant la coopération en matière de défense.
Mais le défi dépasse le domaine militaire. L’approche chinoise combine outils économiques, diplomatiques et militaires, nécessitant une réponse globale, allant de la diversification des chaînes d’approvisionnement à la défense contre la guerre de l’information, en passant par la construction de coalitions diplomatiques.
Les tensions actuelles entre la Chine et l’Australie reflètent des interrogations plus larges sur l’avenir des relations internationales dans une ère de renouveau de la rivalité entre grandes puissances. La clarté bipolaire de la guerre froide a laissé place à un monde multipolaire plus complexe et potentiellement plus périlleux, où les règles du jeu restent à définir.
Pour l’Australie, gérer cette relation impose un équilibre délicat entre dissuasion et diplomatie, entre solidarité alliée et pragmatisme économique. Les enjeux sont cruciaux : la préservation de la souveraineté australienne et le maintien de la stabilité régionale, base de plusieurs décennies de prospérité.
La métamorphose de la Chine, d’un partenaire économique à un concurrent stratégique, figure parmi les défis majeurs de notre époque. La hardiesse affichée par Pékin envers Canberra annonce une nouvelle étape dans leurs relations, où la bienséance diplomatique fait place à des démonstrations franches de puissance et d’intentions.
Comprendre ce changement requiert d’aller au-delà de l’immédiateté médiatique pour saisir les courants stratégiques profonds qui transforment l’Indo-Pacifique. Le défi pour l’Australie et ses alliés est d’adapter leurs réponses à cette nouvelle réalité tout en sauvegardant les valeurs et institutions qui les ont guidés durant des décennies.
Les décisions prises dans les années à venir détermineront si la région s’achemine vers une coopération renforcée ou vers une escalade des tensions et des conflits.
La circumnavigation chinoise de l’Australie n’était pas qu’un exercice naval, mais une véritable déclaration d’intentions.
La manière dont l’Australie et ses alliés répondront à cette déclaration orientera le paysage stratégique pour les prochains mois et années.