La Marine indienne amorce un tournant majeur dans son autonomie technologique en remplaçant progressivement son radar multifonction israélien EL/M-2248 MF-STAR, présent notamment sur les destroyers de classe Kolkata et les frégates de classe Talwar, par un système indigène révolutionnaire : le Radar Multifonction Longue Portée (LRMFR).
Développé par le Laboratory for Radar Electronics and Development (LRDE) de la Defence Research and Development Organisation (DRDO) en collaboration avec des partenaires privés comme Astra Microwave Products, ce radar AESA en bande S se distingue par une antenne monumentale de 6 mètres de diamètre, offrant une surface d’ouverture de 36 mètres carrés. Conçu pour détecter missiles balistiques, missiles de croisière et même avions furtifs — une capacité encore sujette à débat — le LRMFR promet d’équiper les futures flottes avec une conscience situationnelle sans précédent, surpassant en taille le réputé AN/SPY-6 de la Marine américaine.
Depuis plus d’une décennie, le MF-STAR constitue le radar principal de la Marine indienne, assurant une couverture à 360°, un suivi simultané des menaces aériennes et de surface, ainsi qu’une intégration fluide avec les systèmes de guidage des missiles Barak-8 sur les destroyers Project 15A/B et les frégates Project 17A. Son agilité multi-couche dans un environnement chargé comme les zones littorales est précieuse pour les missions de défense antiaérienne (AAW) et antisurface (ASuW) dans la région stratégique de l’océan Indien. Toutefois, la montée en puissance de l’autonomie défense nationale, renforcée par l’inscription du MF-STAR sur la troisième liste des importations interdites du ministère de la Défense en 2020, pousse la Marine à évoluer.
Cette transition s’opère en douceur : les navires plus anciens comme l’INS Kolkata conservent leur MF-STAR pour plusieurs années, tandis que les nouvelles constructions du Project 18 (destroyers de nouvelle génération) et des plateformes comme l’INS Anvesh (A41) intègrent déjà des prototypes du LRMFR. Cette démarche est parfaitement en phase avec la politique d’Atmanirbhar Bharat, visant à réduire la dépendance aux importations face aux tensions géopolitiques avec Israël et aux vulnérabilités des chaînes d’approvisionnement mises en lumière par les conflits mondiaux récents.
Le LRMFR : un colosse de 6 mètres pour une suprématie multi-menaces
Au cœur de cette évolution se situe le LRMFR, un radar à antenne fixe en bande S conçu pour assurer une recherche volumétrique, un suivi précis et un contrôle de tir contre une diversité de menaces. Sa pièce maîtresse ? Une antenne monolithique de 6 mètres de diamètre, largement supérieure aux panneaux de 3,6 mètres du MF-STAR, offrant une surface efficace de 36 m², ce qui améliore significativement le rapport signal/bruit et élargit la portée de détection. Fonctionnant entre 2 et 4 GHz, la bande S optimise la pénétration atmosphérique tout en maintenant une bonne résolution, idéale pour les opérations en océan Indien souvent affectées par les moussons.
Ses capacités couvrent un large spectre :
- Défense contre missiles balistiques (BMD) : suivi en phase moyenne des menaces hypersoniques, avec intégration aux systèmes indigènes longue portée LR-SAM et futures évolutions du système S-400 pour des interceptions endo- et exo-atmosphériques.
- Engagement de missiles de croisière : détection des missiles frôlant la mer à basse altitude en environnement chargé, grâce à un suivi multi-hypothèses pour contrer les attaques saturantes.
- Domination aérienne : gestion simultanée de plus de 200 pistes, guidant les missiles Astra BVRAAM ou BrahMos-A pour des frappes hors de l’horizon.
La récente réalisation par Astra Microwave de l’Active Antenna Array Unit (AAAU) est une avancée majeure, avec des essais d’intégration complète prévus en 2026 sur les coques Project 18. Doté de modules émetteurs-récepteurs à base de nitrure de gallium (GaN), le LRMFR offre une portée 50 % supérieure au MF-STAR, pouvant dépasser les 400 km face à des cibles de taille chasseur tout en supportant des modes de guerre électronique avancés comme le brouillage et la tromperie.
La revendication la plus audacieuse du LRMFR concerne la détection d’avions furtifs tels que le J-20 chinois ou certaines plateformes pakistanaises présumées. Ses partisans soulignent les longueurs d’onde plus longues de la bande S, qui exploiteraient les faiblesses du camouflage furtif hors de la bande X, permettant de repérer des signatures à faible observabilité (LO) à 200-300 km. L’utilisation combinée du traitement numérique du faisceau et de l’intelligence artificielle dans le traitement des signaux pourrait encore renforcer ces faibles retours radars, conférant au LRMFR la réputation de « briseur de furtivité », protégeant ainsi les groupes aéronavals.
Cependant, cette capacité reste controversée. De nombreux experts internationaux remettent en question l’efficacité de la bande S contre les avions furtifs de cinquième génération, arguant que ces conceptions minimisent les retours radar sur toutes les bandes, et que des tests réels (comme ceux effectués sur les F-35) montrent une détection uniquement à courte distance ou avec des réseaux multi-statiques. Les affirmations chinoises de détecteurs furtifs portables et les annonces turques de suivi de F-35 à 650 km alimentent le débat, mais manquent de validations indépendantes et sont souvent perçues comme de la propagande. Pour la Marine indienne, les compétences furtives du LRMFR dépendront des essais classifiés ; si elles sont confirmées, cela pourrait rééquilibrer la balance face aux incursions de la marine chinoise (PLAN).
Présenté comme plus volumineux que l’AN/SPY-6 américain, le LRMFR se distingue par son antenne unique alors que le SPY-6 adopte une configuration à quatre panneaux sur les destroyers Arleigh Burke Flight III. Ces derniers disposent de panneaux de 2,9 m x 2,9 m (environ 8,4 m² chacun) totalisant 33,6 m², assurant une portée BMD de plus de 500 km et une sensibilité 30 fois supérieure aux anciens SPY-1. Le LRMFR, avec son ouverture unifiée de 36 m², simplifie l’implantation sur des coques plus étroites comme les frégates classe Nilgiri. Les deux radars excellent en termes de vitesse de balayage et de dégradation progressive, mais l’avantage du LRMFR réside dans son origine nationale, avec un coût estimé 40 % inférieur à environ 1 500 crores INR par unité, s’alignant sur les ambitions indiennes en haute mer sans dépendre des restrictions à l’export américain.
| Radar | Taille de l’ouverture (m²) | Bande | Principales capacités | Statut de déploiement |
|---|---|---|---|---|
| LRMFR | 36 (face unique) | Bande S | BMD, détection croisière/furtivité (contesté) | Essais 2026; Project 18 |
| MF-STAR | ~12,5 (quatre faces) | Bande S | AAW/ASuW ; couverture 360° | En service ; retrait progressif |
| AN/SPY-6 | 33,6 (quatre faces) | Bande X | BMD hypersonique ; sensibilité x30 | Destroyers Flight III ; entrée en service en 2025 |
Ce passage progressif, qui s’étalera sur une décennie, annonce une Marine indienne affranchie des technologies étrangères, avec huit destroyers Project 18 dotés du LRMFR d’ici 2035. Face à la flotte gigantesque de 370 navires de la marine chinoise (PLAN), il renforce les points stratégiques comme le détroit de Malacca, garantissant une dissuasion crédible sans sur-extension. Les défis techniques restent à surmonter : la montée en puissance des modules GaN et la maturité logicielle pourraient retarder l’opérationnalité complète, mais les premiers succès sur l’INS Anvesh témoignent d’une dynamique prometteuse.