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Alors que l’Inde et les États-Unis poursuivent les négociations pour l’acquisition de six avions de patrouille maritime supplémentaires Boeing P-8I Poseidon, la Marine indienne réclame l’intégration du missile anti-navire à moyenne portée développé localement, le NASM-MR. Selon des sources proches du dossier, la Marine, responsable du programme NASM-MR, considère ce missile comme une évolution majeure pour renforcer les capacités de guerre anti-surface des P-8I.

Le NASM-MR, missile de croisière anti-navire tout temps à dépassement d’horizon en cours de développement par l’Organisation de recherche et développement pour la défense (DRDO), affiche une portée allant jusqu’à 350 km. Il est destiné à être déployé non seulement sur des avions de patrouille maritime comme le P-8I, mais aussi sur des chasseurs à voilure fixe tels que le MiG-29K et le futur Rafale M. Avec une accélération du programme en 2023 et des essais prévus pour fin 2026 ou début 2027, cette intégration pourrait nettement renforcer la dissuasion maritime indienne dans la région de l’océan Indien, particulièrement face à la montée en puissance de la marine chinoise (PLAN).

La flotte actuelle indienne comprend 12 P-8I acquis en deux lots (huit en 2009 pour 2,2 milliards de dollars et quatre en 2016 pour plus d’un milliard de dollars). Ces appareils sont le pilier des opérations de surveillance longue portée et de lutte anti-sous-marine de la Marine. Basés principalement à l’INS Rajali dans le Tamil Nadu, ils cumulent plus de 40 000 heures de vol, fournissant des capacités critiques de renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR) dans la région. La Marine souhaite depuis longtemps élargir la flotte à 18 avions pour couvrir pleinement cette vaste zone maritime, d’autant que les sous-marins et navires chinois opèrent de plus en plus fréquemment sous couvert d’activités civiles, comme la cartographie ou la lutte contre la piraterie.

L’achat envisagé de six P-8I supplémentaires, initialement approuvé par le Département d’État américain en mai 2021 pour un montant estimé à 2,42 milliards de dollars, doit porter la flotte de la Commande navale Est à 12 appareils tout en conservant quatre unités à la Commande navale Ouest. Néanmoins, l’accord rencontre d’importantes difficultés. En juillet 2025, le coût a grimpé à environ 3,6 milliards de dollars, soit une hausse de 50 % imputée aux perturbations des chaînes d’approvisionnement et à l’inflation mondiale. Cette augmentation a été aggravée par l’instauration par le président américain Donald Trump, effective au 7 août 2025, d’une taxe de 25 % sur les exportations indiennes dans le cadre de la politique « America First », conduisant le ministère indien de la Défense à suspendre les négociations début août. Selon des sources, le dossier est « suspendu mais pas définitivement annulé », la reprise dépendant d’un nouveau cadre tarifaire et de la détente des tensions commerciales.

Malgré ces obstacles, la Marine reste attachée à ce contrat, soulignant les capteurs avancés du P-8I — comme le radar Raytheon APY-10 et le détecteur d’anomalie magnétique (MAD) — qui autorisent des opérations jusqu’à 41 000 pieds d’altitude et une autonomie de 8 300 km par mission. Sur ses 11 points d’emport, l’appareil supporte aujourd’hui principalement des missiles AGM-84L Harpoon Block II (portée 200 km), torpilles légères et charges ASW, mais la Marine souhaite des améliorations pour intégrer des armes indigènes comme le NASM-MR, afin de réduire la dépendance étrangère et d’augmenter la précision des frappes.

Le NASM-MR, également désigné MRAShM (Medium Range Anti-Ship Missile), est un missile de croisière léger subsonique destiné à neutraliser des navires de guerre de petite à moyenne taille tels que frégates, corvettes et destroyers. Développé dans le cadre de l’initiative Atmanirbhar Bharat (indépendance technologique), il possède un propulseur à poudre solide pour augmenter la portée, un chercheur radar en bande X pour le guidage terminal, ainsi qu’une avionique sophistiquée garantissant une utilisation toutes conditions, avec capacité dépassement d’horizon. Pesant environ 400-450 kg, avec une ogive de 150 kg, le missile atteint des vitesses proches de Mach 0,9, et suit un profil de vol basse altitude dernier cri « Low-Low-Low » pour limiter sa détection radar, avant d’effectuer une manœuvre « pop-up » pour une frappe de précision.

Le programme a connu une dynamique notable en 2023 après la finalisation des revues de conception préliminaires en novembre. Des essais en soufflerie sont en cours pour affiner l’aérodynamisme, les sous-systèmes s’appuyant sur des projets éprouvés comme BrahMos et le NASM-SR (portée courte). Le Conseil d’acquisition de défense (DAC) a validé l’achat pour les navires de surface en novembre 2023, tandis que la version aéroportée a été présentée sur une maquette de MiG-29K lors d’Aero India 2025, annonçant des essais attendus entre fin 2026 et début 2027. La production impliquera des PME et start-ups via un modèle de partenariat développement-production (DcPP).

Au-delà des navires, la Marine envisage d’armer aussi des plates-formes à voilure fixe comme le MiG-29K (opérationnel à bord de l’INS Vikramaditya et de l’INS Vikrant), le Rafale M (26 exemplaires commandés en avril 2025 pour 7,6 milliards de dollars, livraisons prévues dès 2029), ainsi que le chasseur embarqué indigène Twin Engine Deck Based Fighter (TEDBF). L’intégration sur le P-8I s’appuierait sur l’expertise de Boeing afin d’adapter les points d’emport sous les ailes pour ce missile, en complément du Harpoon, offrant des frappes à distance dépassant largement la limite de 200 km du Harpoon avec 350 km d’autonomie.

Plateforme Capacité anti-navire actuelle Avantages de l’intégration NASM-MR Échéancier
P-8I MPA AGM-84L Harpoon (200 km) Portée 350 km ; chaîne d’approvisionnement indigène ; meilleure synergie ISR-frappe Essais post-2027 ; dépendant de l’accord sur avions supplémentaires
Chasseur MiG-29K Kh-35 Uran (130 km) ; BrahMos-A (300 km) Alternative plus légère au BrahMos ; capacité multi-missiles pour défense en essaim Présenté à Aero India 2025 ; essais 2026-27
Chasseur Rafale M Exocet AM39 (70 km) ; Scalp-EG (300+ km) Chercheur RF de précision ; compatible avec missiles air-air Meteor/Astra Contrat signé avril 2025 ; intégration prévue d’ici 2030
Navires de surface BrahMos (450 km) ; Harpoon Économique pour menaces moyennes ; lancement en conteneur Approbation DAC novembre 2023 ; montée en cadence 2027

La polyvalence multiplateforme du NASM-MR s’aligne avec la stratégie navale visant à contrer l’expansion du PLAN dans la zone de l’océan Indien, où plus de 50 bâtiments militaires et 20 000 navires marchands exigent une vigilance constante. En armant les P-8I de ce missile, la Marine pourra effectuer des frappes longue portée à distance sécurisée, protégeant ainsi des actifs cruciaux comme ses porte-avions tout en affaiblissant les flottilles adverses. Ce besoin s’est accentué depuis l’opération Sindoor en mai 2025, où la surveillance maritime a joué un rôle clé pour suivre la réaction pakistanaise.

La demande d’intégration du NASM-MR sur le P-8I soutient aussi la politique d’indigénisation : avec un contenu local estimé à 75-80 % (similaire au BrahMos), le missile limite la dépendance aux importations, appuie l’objectif gouvernemental d’exportation de défense à hauteur de 5 milliards de dollars d’ici 2025-26, et favorise des partenariats industriels avec des entreprises comme Bharat Electronics Limited (BEL) pour le développement des chercheurs. L’implication de Boeing dans l’intégration, incluant potentiellement des installations de maintenance et réparation à l’INS Rajali, représenterait un investissement de l’ordre de 1,5 milliard de dollars pour l’économie indienne, créant des emplois et compensant les effets des tarifs douaniers.