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La Marine indienne franchit une étape majeure vers la maîtrise des eaux lointaines en intégrant une version navalisee du système de défense aérienne du Projet Kusha du DRDO à ses porte-avions. Ces derniers seront équipés de missiles intercepteurs M2 d’une portée pouvant atteindre 250 km. Cette initiative, détaillée dans les récents plans d’acquisition, transformera des navires tels que l’INS Vikrant en véritables forteresses flottantes, dotées d’une protection anti-aérienne et antimissile autonome de très haute performance, capable de neutraliser les avions furtifs, menaces hypersoniques et attaques saturantes à distance.

Cette annonce, issue d’évaluations interarmées et d’appels d’offres, marque un tournant dans la stratégie navale vers des défenses multicouches centrées sur les porte-avions, dans un contexte de tensions croissantes dans l’Indo-Pacifique. En adaptant le missile M2, pièce maîtresse du Projet Kusha, la Marine indienne vise à créer un système de défense d’aire (ADS) robuste, dépassant les systèmes existants comme le Barak-8, permettant aux groupes aéronavals d’opérer sans entrave dans des zones contestées.

Le Projet Kusha, un système de missiles longs portées multi-couches

Le Projet Kusha du DRDO, axé sur un missile sol-air longue portée (LRSAM), dépasse désormais ses origines terrestres pour protéger les joyaux stratégiques maritimes de l’Inde. Initialement conçu comme un « Bouclier Céleste » mobile comparable au S-500 russe, ce programme se compose de trois niveaux d’intercepteurs : le M1 (portée 150 km) destiné aux interceptions tactiques, le M2 (250 km) pour une couverture étendue, et le M3 (350-400 km) pour des engagements exo-atmosphériques stratégiques. Propulsé par un statoréacteur à carburant solide et équipé d’un chercheur radar actif, le M2 affiche une probabilité de destruction de 80 à 90 % contre des missiles balistiques anti-navires à Mach 7, ainsi que contre drones et avions furtifs.

Une adaptation navale en cours de développement avancé

Une version spécifiquement navalisee, conçue pour des systèmes de lancement vertical (VLS) sur porte-avions et escorteurs, est en phase de prototypage avancé. « Cette variante marine protégera les groupes dont font partie les porte-avions indiens », précisent les calendriers de développement, avec une intégration du M2 prévue dès 2028-2029 sur l’INS Vikrant de 40 000 tonnes et son futur sister-ship INS Vikramaditya-II, dont la mise en service est prévue pour 2032. Cette version utilisera des conteneurs amortis contre les chocs et des glissières intelligentes, permettant une gestion optimale des munitions même en mer agitée, favorisant des rechargements rapides durant les longues missions.

Le système ADS embarqué comptera entre 32 et 48 cellules VLS par porte-avions, pouvant accueillir 200 à 300 missiles M2 en combinaisons avec des missiles Barak-NG à plus courte portée. Cette disposition assurera une défense en « bulle » à 360 degrés. Associé au radar AESA MF-STAR et au système de commandement et contrôle (CCS) national, ce dispositif automatisera l’évaluation des menaces en fusionnant les données issues des drones embarqués sur porte-avions et des destroyers en réseau, pour établir une zone d’exclusion aérienne d’environ 250 km.

Un bouclier indispensable face aux menaces asymétriques régionales

Les porte-avions demeurent des cibles de choix dans la guerre navale moderne, vulnérables aux menaces asymétriques telles que les missiles balistiques anti-navires YJ-21 chinois ou les missiles de croisière lancés depuis sous-marins Babur-3 pakistanais. L’arsenal actuel de la Marine indienne – avec le Barak-8 (portée 100 km) sur les destroyers classe Kolkata et les essais du Akash-NG – constitue une couche de protection moyenne solide, mais ne couvre pas la portée étendue du M2 nécessaire pour neutraliser les menaces en amont. L’intégration de l’ADS dérivé du Projet Kusha directement sur les porte-avions remédie à cette lacune, permettant aux escadrilles MiG-29K et Tejas-N de l’INS Vikrant de se concentrer sur l’offensive plutôt que sur la défense.

Ce bouclier autonome classe les porte-avions indiens parmi les élites mondiales, dépassant la combinaison ESSM/RIM-162 de la classe Nimitz américaine (portée maximale 150 km) en terme de portée brute, et se positionnant au niveau du Charles de Gaulle français tout en étant d’origine entièrement indigène. « Avec une portée de 200 à 300 km, cette variante sera également déployée sur les futurs bâtiments de surface de la Marine indienne, tels que les destroyers, pour protéger les porte-avions », expliquent des sources proches, laissant entendre un effet de cascade sur les frégates Projet 15B+ et le futur porte-avions national (IAC-2).

Calendrier et intégration

Les jalons du développement sont ambitieux : essais du M1 en 2026, du M2 en 2027, et certification navale complète d’ici 2029, avec Bharat Electronics Limited (BEL) en rôle d’intégrateur système. Le coût estimé pour équiper les porte-avions serait compris entre 15 000 et 20 000 crore de roupies (environ 1,8 à 2,4 milliards d’euros), avec un contenu indigène de 75 % via des compensations auprès d’industriels privés tels que Tata et L&T.

Cette montée en puissance propulse la doctrine des groupes aéronavals indiens vers les technologies de cinquième génération, leur permettant d’opérer durablement depuis le détroit de Malacca jusqu’à la mer d’Arabie sans surcharge des escorteurs. Dans le cadre des exercices du QUAD et face aux incursions du porte-avions chinois Liaoning, le système ADS M2 devrait dissuader efficacement les incursions en « zone grise » et préserver les lignes de communication maritimes, essentielles pour les 80 % des importations pétrolières de l’Inde.