Deux ans après l’article de Raphael Parens portant sur les conséquences à venir du conflit en Ukraine pour les forces mercenaires russes en Afrique, il est utile de revisiter ses analyses à la lumière de la transformation du groupe Wagner et de l’institutionnalisation accrue des réseaux mercenaires sur le continent.
Le groupe Wagner constituait un élément central de l’argumentaire initial. Aujourd’hui dissous en Afrique et largement transformé en « Corps Afrique », la dynamique s’est complexifiée. Le conflit russo-ukrainien a engendré un surplus de combattants expérimentés, renforçant l’ampleur des opérations mercenaires en Afrique. Le Corps Afrique perpétue les types d’activités déjà menées par Wagner : lutte contre les insurrections, protection de régimes en place, sécurisation des ressources, en s’appuyant tant sur des mercenaires russes que sur des recrues locales, malgré des pertes russes élevées dans la guerre en Ukraine.
Cependant, l’enjeu majeur réside dans la multiplication des acteurs étrangers engagés en Afrique. La Turquie, les Émirats arabes unis, l’Égypte et l’Arabie saoudite s’impliquent désormais également dans des activités militaires privées sur le continent. Parmi eux, la société turque SADAT, calquée sur le modèle Wagner, illustre cette montée en puissance. Par ailleurs, la rivalité géopolitique au Soudan, opposant Égypte, Arabie saoudite et Émirats, contribue à prolonger et durcir la guerre civile dans le pays. Plus surprenant, la Russie se retrouve même en concurrence avec l’Ukraine, dont l’implication a été signalée au Soudan et au Mali, au côté d’intérêts ukrainiens liés aux besoins en drones au Ghana. Ces développements confirment que l’Afrique est aujourd’hui le théâtre d’une révolution dans la privatisation des actions militaires.
Concernant la nouvelle approche institutionnalisée de la Russie via le ministère de la Défense coordonnant désormais ces groupes en Afrique, la lutte contre ces influences mercenaires doit être adaptée. Les sanctions contre le Corps Afrique et ses alliés sont aujourd’hui plus réalisables qu’en 2023. S’ils bénéficient d’un soutien logistique, de renseignements améliorés et d’armements russes, ces groupes ne peuvent plus prétendre à une quelconque dénégation plausible quant à leur lien direct avec l’État russe. Celui-ci porte une responsabilité accrue, notamment sur les violations des droits humains, l’exploitation économique et le soutien à des régimes antidémocratiques. Dans ce contexte, appliquer des sanctions ciblées sur des pays comme le Mali, le Burkina Faso, le Niger et la Guinée équatoriale, ainsi que sur des figures liées au Corps Afrique, telles que Khalifa Haftar et Saddam Haftar en Libye, apparaît justifié.
Malgré une influence croissante en Afrique, la Russie doit partager son attention stratégique. En concurrence pour le contrôle de l’Arctique, du bassin caraïbe et des pays baltes, l’Afrique reste une priorité modérée, au-dessus de régions comme l’Amérique latine mais en dessous de l’Asie centrale, de l’Europe de l’Est ou du Caucase. Historiquement, Moscou cherche à s’allier à des régimes politiques autoritaires proches de la vision poutinienne, ce que démontrent les juntes militaires actuelles au Mali, Niger et Burkina Faso. Cependant, il existe un décalage entre ces alliances politiques et les emplacements idéaux pour établir des bases militaires : la Libye, la Syrie et le Soudan, situés sur des voies maritimes stratégiques comme la mer Rouge et la Méditerranée, sont préférables mais restent difficiles d’accès en raison de conflits prolongés et de changements de régime. Néanmoins, la présence russe au Sahel permet d’accéder aux ressources naturelles de la région, concurrentes des intérêts occidentaux, des autorités locales, des groupes djihadistes et des mouvements séparatistes, tels que les Touaregs.
Une fois le conflit ukrainien terminé, la Russie pourra renforcer sa présence militaire et logistique à travers le Corps Afrique, en augmentant ses effectifs, son matériel et ses capacités opérationnelles. Cependant, l’aptitude des dirigeants africains à accepter le Corps Afrique comme partenaire durable reste incertaine, surtout en l’absence de dirigeants aussi flexibles que le défunt Yevgeny Prigozhin, ancien figure de Wagner plus attentif aux besoins des clients africains. Par ailleurs, avec une offre sécuritaire diversifiée, la Russie devra rivaliser pour conserver ses soutiens et en acquérir de nouveaux.
Raphael Parens est chercheur associé au Foreign Policy Research Institute (FPRI) et au Delphi Global Research Center (DGRC). Spécialiste en sécurité internationale centrée sur l’Afrique et l’Eurasie, il prépare la publication au printemps 2026 de son ouvrage, coécrit avec les Dr Colin P. Clarke et Dr Christopher Faulkner, intitulé « Moscow’s Mercenaries: The Rise and Fall of the Wagner Group ».